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Un diagnostic sans précédent, un paradoxe sans réponse
Le rapport public annuel 2026 de la Cour des comptes sur la cohésion territoriale et l'attractivité des territoires est un document remarquable. En quatorze chapitres couvrant la santé, l'éducation, le logement, la mobilité, la réindustrialisation, le numérique, l'emploi et la sécurité, il offre la radiographie la plus complète jamais produite par une institution publique sur l'état des fractures territoriales françaises.
Les chiffres donnent le vertige. La puissance publique mobilise chaque année plus de 334 milliards d'euros pour la cohésion de ses territoires — 18,5 milliards pour la seule mission budgétaire dédiée, auxquels s'ajoutent 316 milliards de dépenses des collectivités territoriales et 16,8 milliards de fonds européens sur la période 2021-2027. C'est l'équivalent du PIB belge, reconduit chaque année, consacré à réduire les inégalités entre les territoires français.
Et pourtant. L'écart de PIB par habitant entre l'Île-de-France (69 288 €) et la Bourgogne-Franche-Comté (32 652 €) persiste. Six départements affichent un taux de chômage supérieur à 11,9 %, pendant que 25 autres sont en dessous de 6,4 %. Les déserts médicaux, numériques, de mobilité et de services continuent de s'étendre dans des territoires ruraux et périurbains qui concentrent par ailleurs les populations les plus vulnérables. 23 départements ont connu une baisse de population entre 2015 et 2021. Et la Cour prédit que 20 départements pourraient perdre plus de 20 % de leurs collégiens d'ici 2036.
La France dépense massivement. Les inégalités territoriales persistent. Ce paradoxe est au cœur du rapport — sans que le rapport puisse vraiment l'expliquer. Et c'est précisément là que la réflexion sur l'intelligence territoriale devient indispensable.
Les chiffres donnent le vertige. La puissance publique mobilise chaque année plus de 334 milliards d'euros pour la cohésion de ses territoires — 18,5 milliards pour la seule mission budgétaire dédiée, auxquels s'ajoutent 316 milliards de dépenses des collectivités territoriales et 16,8 milliards de fonds européens sur la période 2021-2027. C'est l'équivalent du PIB belge, reconduit chaque année, consacré à réduire les inégalités entre les territoires français.
Et pourtant. L'écart de PIB par habitant entre l'Île-de-France (69 288 €) et la Bourgogne-Franche-Comté (32 652 €) persiste. Six départements affichent un taux de chômage supérieur à 11,9 %, pendant que 25 autres sont en dessous de 6,4 %. Les déserts médicaux, numériques, de mobilité et de services continuent de s'étendre dans des territoires ruraux et périurbains qui concentrent par ailleurs les populations les plus vulnérables. 23 départements ont connu une baisse de population entre 2015 et 2021. Et la Cour prédit que 20 départements pourraient perdre plus de 20 % de leurs collégiens d'ici 2036.
La France dépense massivement. Les inégalités territoriales persistent. Ce paradoxe est au cœur du rapport — sans que le rapport puisse vraiment l'expliquer. Et c'est précisément là que la réflexion sur l'intelligence territoriale devient indispensable.
Ce que l'argent seul ne peut pas faire
La première chose que le rapport révèle, involontairement, c'est que la question n'est pas quantitative. Nous ne manquons pas de moyens financiers. Nous manquons de capacité à voir comment ces moyens interagissent entre eux — et avec les dynamiques des territoires qu'ils sont censés transformer.
Prenons un exemple que le rapport documente en deux chapitres distincts, sans jamais les relier. D'un côté, en outre-mer, la densité de médecins généralistes oscille entre 8 et 90 praticiens pour 100 000 habitants selon les territoires. Les délais d'attente atteignent 42 jours pour une consultation en cardiologie, contre 26 jours en métropole. De l'autre, plus de 70 % des personnes résidant en zones rurales ou périurbaines ne disposent pas d'une offre de mobilité diversifiée — la voiture reste l'unique option pour se déplacer.
Ces deux constats sont traités dans deux chapitres différents, avec deux équipes d'audit différentes, deux séries de recommandations différentes. Pourtant, sur le terrain, ils se nourrissent l'un l'autre dans une dynamique que nul indicateur sectoriel ne capture. L'absence de mobilité réduit l'accès effectif aux soins disponibles. La dégradation de l'accès aux soins aggrave les inégalités de santé. Ces inégalités augmentent le recours aux urgences hospitalières. Cette pression dégrade la soutenabilité financière des établissements — dont le déficit global atteignait déjà 2,4 milliards d'euros en 2023. Ce déficit justifie des fermetures de services de proximité. Ces fermetures renforcent encore l'éloignement des soins. Et ainsi de suite, sur plusieurs années, jusqu'à ce que le territoire bascule dans une trajectoire de désertification dont nul ne peut désigner un responsable unique — parce que personne n'avait les outils pour voir la chaîne d'ensemble.
L'intelligence territoriale, dans sa définition la plus opérationnelle, consiste précisément à rendre visibles ces chaînes d'interdépendances avant qu'elles ne produisent des irréversibilités. Non pas pour remplacer l'action sectorielle — qui reste indispensable — mais pour en anticiper les effets croisés et en concentrer les ressources au bon moment, sur les bons acteurs, dans les bonnes temporalités.
Prenons un exemple que le rapport documente en deux chapitres distincts, sans jamais les relier. D'un côté, en outre-mer, la densité de médecins généralistes oscille entre 8 et 90 praticiens pour 100 000 habitants selon les territoires. Les délais d'attente atteignent 42 jours pour une consultation en cardiologie, contre 26 jours en métropole. De l'autre, plus de 70 % des personnes résidant en zones rurales ou périurbaines ne disposent pas d'une offre de mobilité diversifiée — la voiture reste l'unique option pour se déplacer.
Ces deux constats sont traités dans deux chapitres différents, avec deux équipes d'audit différentes, deux séries de recommandations différentes. Pourtant, sur le terrain, ils se nourrissent l'un l'autre dans une dynamique que nul indicateur sectoriel ne capture. L'absence de mobilité réduit l'accès effectif aux soins disponibles. La dégradation de l'accès aux soins aggrave les inégalités de santé. Ces inégalités augmentent le recours aux urgences hospitalières. Cette pression dégrade la soutenabilité financière des établissements — dont le déficit global atteignait déjà 2,4 milliards d'euros en 2023. Ce déficit justifie des fermetures de services de proximité. Ces fermetures renforcent encore l'éloignement des soins. Et ainsi de suite, sur plusieurs années, jusqu'à ce que le territoire bascule dans une trajectoire de désertification dont nul ne peut désigner un responsable unique — parce que personne n'avait les outils pour voir la chaîne d'ensemble.
L'intelligence territoriale, dans sa définition la plus opérationnelle, consiste précisément à rendre visibles ces chaînes d'interdépendances avant qu'elles ne produisent des irréversibilités. Non pas pour remplacer l'action sectorielle — qui reste indispensable — mais pour en anticiper les effets croisés et en concentrer les ressources au bon moment, sur les bons acteurs, dans les bonnes temporalités.
Le piège de la coordination sans vision systémique
Le deuxième enseignement du rapport touche à la coordination. La France a massivement investi dans des dispositifs contractuels censés articuler les politiques sectorielles : 849 Contrats de Relance et de Transition Écologique signés depuis 2021, 12 Contrats de Plan État-Région en juillet 2025, des Contrats de Convergence et de Transformation pour les territoires ultramarins. Des milliers de pages d'ingénierie contractuelle. Des centaines de réunions de comités de pilotage. Des tableaux de bord, des indicateurs, des revues annuelles.
Et le résultat, selon la Cour elle-même ? Les CPER (Contrats de Plan État-Région )« manquent de vision stratégique et font l'objet d'un pilotage insuffisant, qui ne permet pas d'en suivre les résultats ». Les CRTE (Contrats de Relance et de Transition Écologique) « n'intègrent qu'une partie des interventions de l'État, de ses opérateurs, des régions et des départements ». Plus de coordination formelle a produit moins de cohérence réelle.
Ce paradoxe mérite d'être pris au sérieux. La coordination formelle — contrats, réunions, tableaux de bord — peut donner l'illusion d'une vision systémique sans en produire les effets. Parce que coordonner des acteurs qui raisonnent sur des horizons temporels incompatibles, sans disposer d'outils pour rendre ces temporalités visibles et comparables, ne fait que superposer des logiques qui continueront à se contredire en silence.
Un élu municipal pense à dix-huit mois — le délai politique avant lequel il doit montrer des résultats visibles. Un industriel pense à dix ans — l'horizon de retour sur un investissement de production. Un opérateur numérique déploie des infrastructures sur vingt à trente ans. Un ménage organise sa trajectoire résidentielle sur cinq à sept ans. Aucun de ces acteurs ne parle le même langage temporel. Aucun contrat territorial ne peut les synchroniser s'il ne commence pas par rendre ces désynchronisations explicites et analysables.
C'est exactement ce que révèle le cas de la démographie scolaire. Les outils existent — la DEPP et l'INSEE co-produisent des projections d'effectifs scolaires jusqu'à l'horizon 2050, territoire par territoire. On sait aujourd'hui combien il y aura de collégiens dans chaque département en 2030, en 2036, en 2040. La connaissance est disponible, précise, publique. Et pourtant, la Cour recommande de « définir, dans un délai de cinq ans et de manière concertée, un nouveau maillage territorial des collèges ». Cinq ans pour décider ce qui était prévisible depuis dix.
Ce n'est pas un problème d'information — c'est un problème de dispositifs institutionnels incapables de transformer une connaissance prospective disponible en décision anticipée.
Et le résultat, selon la Cour elle-même ? Les CPER (Contrats de Plan État-Région )« manquent de vision stratégique et font l'objet d'un pilotage insuffisant, qui ne permet pas d'en suivre les résultats ». Les CRTE (Contrats de Relance et de Transition Écologique) « n'intègrent qu'une partie des interventions de l'État, de ses opérateurs, des régions et des départements ». Plus de coordination formelle a produit moins de cohérence réelle.
Ce paradoxe mérite d'être pris au sérieux. La coordination formelle — contrats, réunions, tableaux de bord — peut donner l'illusion d'une vision systémique sans en produire les effets. Parce que coordonner des acteurs qui raisonnent sur des horizons temporels incompatibles, sans disposer d'outils pour rendre ces temporalités visibles et comparables, ne fait que superposer des logiques qui continueront à se contredire en silence.
Un élu municipal pense à dix-huit mois — le délai politique avant lequel il doit montrer des résultats visibles. Un industriel pense à dix ans — l'horizon de retour sur un investissement de production. Un opérateur numérique déploie des infrastructures sur vingt à trente ans. Un ménage organise sa trajectoire résidentielle sur cinq à sept ans. Aucun de ces acteurs ne parle le même langage temporel. Aucun contrat territorial ne peut les synchroniser s'il ne commence pas par rendre ces désynchronisations explicites et analysables.
C'est exactement ce que révèle le cas de la démographie scolaire. Les outils existent — la DEPP et l'INSEE co-produisent des projections d'effectifs scolaires jusqu'à l'horizon 2050, territoire par territoire. On sait aujourd'hui combien il y aura de collégiens dans chaque département en 2030, en 2036, en 2040. La connaissance est disponible, précise, publique. Et pourtant, la Cour recommande de « définir, dans un délai de cinq ans et de manière concertée, un nouveau maillage territorial des collèges ». Cinq ans pour décider ce qui était prévisible depuis dix.
Ce n'est pas un problème d'information — c'est un problème de dispositifs institutionnels incapables de transformer une connaissance prospective disponible en décision anticipée.
Ce que l'intelligence territoriale peut apporter
Le rapport de la Cour des comptes 2026 produit un diagnostic sectoriel d'une rigueur exemplaire. Il formule des recommandations pertinentes dans chacun des quatorze domaines qu'il examine. Mais il ne peut pas, par construction, répondre à la question que ses données soulèvent : pourquoi des territoires aussi richement dotés en dispositifs publics continuent-ils de se fragmenter ?
La réponse, partielle mais structurante, tient en une formule : nous gérons des politiques publiques sectorielles là où nous aurions besoin d'une intelligence des dynamiques systémiques. Ce n'est pas la même chose. Une politique sectorielle répond à une catégorie de besoins identifiée. Une intelligence des dynamiques systémiques permet de voir comment les besoins interagissent, comment les acteurs s'influencent mutuellement, comment les décisions prises aujourd'hui ferment ou ouvrent des trajectoires pour demain.
Développer cette capacité suppose au moins trois choses que les dispositifs actuels ne fournissent pas :
La réponse, partielle mais structurante, tient en une formule : nous gérons des politiques publiques sectorielles là où nous aurions besoin d'une intelligence des dynamiques systémiques. Ce n'est pas la même chose. Une politique sectorielle répond à une catégorie de besoins identifiée. Une intelligence des dynamiques systémiques permet de voir comment les besoins interagissent, comment les acteurs s'influencent mutuellement, comment les décisions prises aujourd'hui ferment ou ouvrent des trajectoires pour demain.
Développer cette capacité suppose au moins trois choses que les dispositifs actuels ne fournissent pas :
- D'abord, une cartographie dynamique des parties prenantes — qui sont les acteurs d'un territoire, comment ils sont reliés, quelles dépendances les lient, et selon quelles temporalités propres ils raisonnent et décident.
- Ensuite, des outils d'évaluation capables de simuler les effets en cascade d'une décision sectorielle sur les autres dimensions du système territorial — ce que les évaluations ex ante actuelles ne font pas, faute de modèles intégrant les interdépendances.
- Enfin, des processus de décision qui intègrent explicitement la gestion des désynchronisations temporelles — en identifiant les fenêtres d'opportunité où plusieurs acteurs aux temporalités différentes peuvent agir de façon convergente, plutôt que de produire des contrats permanents que personne ne mobilise vraiment.
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A propos de ...
Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives

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