Un accord qui vaut déclaration politique
La clôture des négociations entre l'Inde et l'Union européenne pour un accord commercial de grande ampleur marque bien davantage qu'un progrès technique. C'est un acte stratégique, une affirmation d'autonomie dans un contexte international dominé par la montée des tensions tarifaires, la rivalité systémique et le repositionnement des grandes puissances. Après près de vingt ans de pourparlers intermittents, Bruxelles et New Delhi choisissent d'accélérer et de conclure, portées aussi par la dégradation des rapports avec Washington et par une ligne commerciale américaine plus agressive.
L'entente, qui devrait être formalisée dans l'année après une vérification juridique de plusieurs mois, concerne un marché d'environ deux milliards de consommateurs et près d'un quart du produit intérieur brut mondial. Les chiffres illustrent l'enjeu : plus de 136 milliards de dollars d'échanges sur l'exercice 2024 2025, avec un potentiel de croissance significatif pour la décennie à venir.
Scénarios économiques : ouverture indienne, opportunités européennes
Le cœur de l'accord est l'ouverture progressive du vaste marché indien, longtemps protégé, aux produits européens. Pour l'Union, il s'agit d'un accès privilégié à l'un des principaux moteurs de croissance mondiale, dans des secteurs clés comme l'industrie manufacturière, l'automobile, la technologie et les services.
Pour l'Inde, l'accord impose un équilibre délicat : attirer investissements et technologies, consolider l'intégration dans les chaînes de valeur, tout en préservant des secteurs sensibles. L'agriculture et les produits laitiers restent largement mis à l'écart, New Delhi invoquant la protection de millions de petits exploitants.
La perspective d'une baisse des droits de douane sur les automobiles européennes, de 110 pour cent à 40 pour cent, signale une inflexion majeure. Elle pourrait transformer la concurrence sur le marché indien, accroître la pression sur les producteurs nationaux, mais aussi accélérer la modernisation industrielle et le transfert technologique.
Évaluation stratégique : le commerce comme instrument de puissance
L'accord UE Inde illustre la politisation croissante du commerce international. A l'heure où les droits de douane deviennent des leviers de pression et où les accords prennent une valeur stratégique, New Delhi et Bruxelles cherchent à bâtir un filet de sécurité économique moins dépendant de la centralité américaine.
Après les accords récents de l'Union avec le Mercosur, l'Indonésie, le Mexique et la Suisse, l'entente avec l'Inde renforce la projection commerciale européenne et consolide l'Union comme pôle de négociation autonome. Pour l'Inde, elle s'inscrit dans une stratégie de diversification qui inclut des accords avec le Royaume Uni, la Nouvelle Zélande et Oman, afin de réduire l'exposition aux aléas américains tout en équilibrant le poids chinois.
Évaluation géopolitique : un axe Europe Indo Pacifique
Sur le plan géopolitique, l'accord renforce l'Inde comme partenaire majeur de l'Occident dans un Indo-Pacifique devenu central dans la compétition entre puissances. L'Union consolide ainsi une présence économique et politique dans une zone stratégique, tandis que New Delhi obtient une reconnaissance accrue comme acteur global autonome, capable de négocier d'égal à égal avec les grands blocs.
La temporalité est révélatrice : la hausse des frictions commerciales avec les États Unis et les tensions sur les politiques industrielles ont accéléré une convergence d'intérêts qui dépasse le seul échange de marchandises et touche la sécurité économique, la résilience des chaînes d'approvisionnement et l'autonomie stratégique.
Évaluation géoéconomique : chaînes de valeur et compétition systémique
L'entente contribue à reconfigurer les chaînes de valeur mondiales.
Elle offre à l'Inde un canal renforcé vers le marché européen et à l'Union un accès plus profond à une base productive en pleine expansion. À terme, le partenariat peut consolider le rôle de l'Inde comme plateforme industrielle alternative à la Chine et comme nœud central dans la recomposition des filières technologiques et manufacturières.
Dans le même mouvement, l'accord confirme une tendance de fond : le commerce devient un outil de compétition géoéconomique, où l'objectif n'est pas seulement d'échanger, mais de sécuriser influence, normes, investissements et capacités productives sur le long terme.
Elle offre à l'Inde un canal renforcé vers le marché européen et à l'Union un accès plus profond à une base productive en pleine expansion. À terme, le partenariat peut consolider le rôle de l'Inde comme plateforme industrielle alternative à la Chine et comme nœud central dans la recomposition des filières technologiques et manufacturières.
Dans le même mouvement, l'accord confirme une tendance de fond : le commerce devient un outil de compétition géoéconomique, où l'objectif n'est pas seulement d'échanger, mais de sécuriser influence, normes, investissements et capacités productives sur le long terme.
Le libre échange dans un monde moins libre
L'accord UE/Inde naît dans une époque marquée par un retour du protectionnisme et par la fragmentation de l'ordre économique. C'est précisément ce contexte qui lui donne sa portée. Il démontre qu'au milieu des barrières et des sanctions, il reste des espaces pour un multilatéralisme sélectif et pour des alliances économiques fondées sur des intérêts convergents.
Ce n'est pas seulement un accord commercial. C'est une tentative de construire un nouvel équilibre entre intégration économique, autonomie stratégique et rivalité globale, à une époque où le commerce est redevenu l'un des instruments majeurs de la puissance.
Sources
A propos de l'auteur
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

Accueil