L'Alliance ne disparaît pas, mais change de nature
Le sommet d'Ankara arrive au pire moment, et c'est peut-être précisément pour cela qu'il révèle ce qui, pendant des années, a été dissimulé derrière la rhétorique de l'unité occidentale. L'OTAN n'est pas à la veille d'une dissolution formelle. Personne ne déchirera le traité de Washington, aucun drapeau ne sera abaissé. Mais l'Alliance qui se présente en Turquie n'est plus celle de la discipline atlantique automatique, ni celle d'une Europe protégée en échange de sa fidélité politique. C'est un organisme traversé par des fractures stratégiques, économiques et militaires qu'il n'est plus possible de cacher derrière les communiqués finaux.
La première fracture concerne le rapport avec les États-Unis. Washington demande aux alliés de dépenser davantage, d'acheter des armes américaines, de soutenir l'Ukraine et, en même temps, d'accepter que l'engagement américain en Europe devienne plus sélectif. C'est l'ancienne protection impériale transformée en contrat commercial : si vous voulez le bouclier américain, payez ; si vous voulez rester dans la famille atlantique, acceptez les priorités de Washington, même lorsqu'elles ne coïncident pas avec les vôtres.
Les bases italiennes et l'hypocrisie de la logistique
Le cas des bases en Italie est emblématique. La distinction entre vols opérationnels et vols logistiques sert davantage à la communication politique qu'à la substance militaire. Un bombardier ne combat pas sans carburant, munitions, pièces de rechange, transports et liaisons. La logistique n'est pas l'arrière-boutique de la guerre : elle est la guerre elle-même, vue depuis les entrepôts, les aéroports et les routes de ravitaillement.
C'est pourquoi l'Italie se trouve dans une position délicate. D'un côté, elle continue d'être une plate-forme décisive pour la projection américaine vers la Méditerranée et le Moyen-Orient ; de l'autre, elle n'a jamais vraiment renégocié le sens politique de cette fonction. Rome accueille des infrastructures essentielles, mais discute souvent comme s'il ne s'agissait que de détails techniques. En réalité, ce sont des instruments de souveraineté étrangère installés sur le territoire national. Et lorsqu'une crise éclate, comme dans la confrontation avec l'Iran, la même question revient toujours : jusqu'où l'Italie décide-t-elle, et jusqu'où est-elle simplement utilisée ?
Le nœud économique : réarmement européen ou subvention à l'industrie américaine ?
Le deuxième point est économique. L'augmentation des dépenses militaires est présentée comme une nécessité historique, mais derrière cette nécessité se cache une question beaucoup plus concrète : qui produit, qui paie et qui encaisse ? Le mécanisme permettant aux Européens d'acheter des armes américaines pour l'Ukraine montre une chaîne assez claire : Kiev combat, l'Europe finance, l'industrie américaine facture.
Le problème est que les budgets européens ne sont pas extensibles à l'infini. L'Italie peine déjà à soutenir des programmes nationaux cohérents ; le passage des engagements annoncés aux fonds réellement disponibles montre combien la rhétorique du réarmement est plus facile que sa mise en œuvre. Il faut des munitions, une défense antiaérienne, des drones, des systèmes de communication, de l'entraînement, de la sécurité informatique. Mais il faut aussi des écoles, une santé publique, des infrastructures, une énergie à des prix soutenables. La guerre économique ne se mène pas seulement avec des chars : elle se mène avec la solidité industrielle, fiscale et sociale des États.
Le risque est que l'Europe investisse d'énormes ressources non pour construire sa propre autonomie stratégique, mais pour devenir le client permanent du complexe militaro-industriel américain. Ce serait le paradoxe parfait : parler de souveraineté européenne tout en renforçant la dépendance technologique et productive envers les États-Unis.
Ukraine : la guerre longue que l'Europe ne peut pas gagner seule
Sur le plan militaire, la contradiction est encore plus évidente. Les États-Unis semblent vouloir réduire progressivement leur poids direct en Europe, tandis que de nombreux gouvernements européens continuent de construire leur légitimité politique sur l'idée d'une menace russe imminente. Mais si Washington ne considère plus la Russie comme un danger justifiant un engagement massif et permanent, pourquoi l'Europe devrait-elle assumer seule une guerre d'usure contre une puissance nucléaire dotée d'une profondeur industrielle, territoriale et stratégique ?
L'Ukraine reste le champ de bataille, mais l'Europe est devenue l'arrière-base politique, financière et logistique du conflit. Le problème est que l'arrière-base, lorsqu'elle n'a pas de stratégie de sortie, finit par devenir partie intégrante du front. Les attaques en profondeur contre le territoire russe ont une valeur militaire limitée, mais un fort impact psychologique et cognitif : elles servent à montrer que Moscou peut être frappée, à compenser les difficultés ukrainiennes sur le terrain, à maintenir vivant le récit d'une guerre encore ouverte.
Mais cette dynamique augmente aussi le risque d'escalade. Chaque frappe sur Moscou ou sur les infrastructures russes renforce, à l'intérieur du système russe, ceux qui réclament une réponse plus dure. La guerre d'usure ne consume pas seulement des munitions : elle consume aussi la prudence politique.
Méditerranée : la véritable frontière italienne
Pendant que l'Europe regarde obsessionnellement vers l'Est, la Méditerranée devient le véritable espace de risque pour l'Italie. La compétition entre la Turquie et Israël, la relation toujours tendue entre Ankara et Athènes, le rôle de la Grèce, de Chypre, de la France et des gisements énergétiques en mer dessinent un scénario beaucoup plus proche de nos intérêts vitaux que bien des discussions abstraites sur la Baltique.
Ici, l'OTAN révèle une autre contradiction : elle contient en son sein des pays qui poursuivent des intérêts divergents, parfois opposés. La Turquie est membre de l'Alliance, mais elle joue sa propre partie en Libye, en Méditerranée orientale, dans le Caucase, en Syrie. La Grèce est membre de l'Alliance, mais elle s'appuie de plus en plus sur l'axe avec Israël et la France. Paris, de son côté, agit en Libye selon une logique souvent contraire aux intérêts italiens, en soutenant historiquement la Cyrénaïque avant de tenter ensuite de rentrer aussi à Tripoli.
Pour Rome, la leçon est simple : l'Italie ne peut pas se permettre une politique méditerranéenne déléguée. En Cyrénaïque pèse la Russie, en Tripolitaine pèse la Turquie, au Levant montent les tensions énergétiques et militaires. Continuer à raisonner uniquement dans le schéma « Occident contre Russie » signifie perdre de vue sa propre cour.
Iran et Golfe : le déclin de la base comme symbole de puissance
La guerre avec l'Iran a montré une autre donnée stratégique : les grandes bases américaines, autrefois symboles de la puissance mondiale, sont devenues des cibles vulnérables. Les missiles, les drones et les systèmes hypersoniques réduisent la valeur de la présence statique. Une base peut projeter de la force, mais elle peut aussi attirer le premier coup. Et si les radars, les pistes, les dépôts et les centres de commandement sont neutralisés, toute l'architecture militaire construite pendant des décennies entre en crise.
C'est de là que naît la révision de la présence américaine dans le Golfe. L'Iran, de son côté, poursuit un objectif politique clair : exclure les acteurs extérieurs de la sécurité régionale et se présenter comme l'interlocuteur nécessaire des monarchies du Golfe. C'est un défi direct à l'ordre moyen-oriental américain.
Évaluation finale : une OTAN moins alliance que marché disciplinaire
Ankara ne consacrera pas la fin de l'OTAN. Elle consacrera quelque chose de plus subtil : la transformation de l'Alliance en un système d'obligations asymétriques. Les États-Unis veulent commander en dépensant moins. Les Européens veulent la protection sans admettre leur faiblesse. Les pays méditerranéens ont des priorités différentes de celles des pays orientaux. La Turquie joue sur plusieurs tableaux. La France défend sa propre projection. L'Italie risque de rester une plate-forme logistique sans vision politique.
L'OTAN survivra, car les institutions survivent souvent à leur cohérence stratégique. Mais elle sera de moins en moins une communauté de destin et de plus en plus un marché de la sécurité : celui qui paie achète des armes, celui qui obéit reçoit une protection, celui qui conteste est rappelé à l'ordre. Le problème est qu'une véritable alliance se fonde sur des intérêts partagés. Et aujourd'hui, d'Ankara au Golfe, de Kiev à la Méditerranée, ces intérêts ne sont plus aussi partagés.
Sources
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
#OTAN #Ankara #Washington #Moscou #Kyiv #Méditerranée #Golfe #Téhéran #Libye #Mer_Noire #Europe_stratégique

Accueil
