STRATEGIES

Banco BPM et Crédit Agricole : lecture par la grille de l'École de guerre économique

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Dimanche 8 Février 2026


À travers sa montée au capital de Banco BPM, Crédit Agricole ne cherche plus seulement à peser financièrement, mais à s’inscrire au cœur de la décision. Derrière cette progression méthodique se dessine une stratégie d’influence assumée, où gouvernance, droit et perception publique deviennent les véritables terrains d’une guerre économique à bas bruit.



Banco BPM et Crédit Agricole : lecture par la grille de l'École de guerre économique

D'une participation au pouvoir de décision

Dans la lecture inspirée par l'École de guerre économique de Paris, l'enjeu n'est pas seulement la présence de Crédit Agricole au capital de Banco BPM, mais le passage d'une position d'actionnaire à une capacité d'orienter la décision. La demande de disposer d'une représentation au conseil d'administration proportionnelle à la participation d'environ 20 % traduit ce basculement.
Dans un conflit économique, posséder n'est qu'une étape ; gouverner les choix en est une autre.

Guerre économique à basse intensité

Le schéma observé correspond à une progression graduelle, à faible friction politique et médiatique.

La logique est celle d'une conquête par paliers : consolidation d'une part significative, ouverture réglementaire à une éventuelle montée au capital, puis transformation du poids financier en influence institutionnelle au sein de la gouvernance.
Ce type d'opération s'inscrit dans une guerre économique parce qu'il vise un nœud stratégique, une infrastructure de souveraineté économique : une banque capable de distribuer le crédit, de soutenir des filières industrielles et territoriales, de fixer des priorités sectorielles, et d'orienter l'épargne.

Intelligence économique : cartographier, influencer, stabiliser

L'intelligence économique ne se réduit pas à l'information. Elle relève aussi de la cartographie des réseaux, des profils, des relais, des compatibilités.

L'attention portée aux équilibres du conseil d'administration et aux figures réputées proches de l'écosystème Crédit Agricole illustre une dynamique classique : l'influence ne se limite pas à des droits de vote, elle passe par des affinités professionnelles, des trajectoires, des réseaux et des habitudes de travail. Obtenir plus de sièges au conseil, ou un accès plus structuré à la liste présentée par le conseil sortant, revient à sécuriser une présence durable dans la chaîne de décision.

Le droit et la gouvernance comme armes

Dans la guerre économique, les règles sont rarement neutres. Le chantier statutaire lancé par Banco BPM s'analyse comme une recomposition du terrain.

L'augmentation du nombre de sièges réservés aux actionnaires minoritaires et l'élargissement du nombre de candidats sur la liste du conseil modifient concrètement les conditions d'accès à la gouvernance. Deux options s'ouvrent alors pour le Crédit Agricole : s'intégrer à la liste du conseil sortant, en renforçant son influence sans exposition frontale, ou présenter une liste propre en tant qu'actionnaire de minorité pour revendiquer des positions de manière plus visible.
Dans les deux cas, l'objectif est identique : transformer une part du capital en leviers de commandement.

Perception, pouvoir public et normalisation du risque

Tout conflit économique sérieux comporte un front institutionnel. La montée du Crédit Agricole ne semble pas rencontrer le même niveau de résistance politique que d'autres dossiers bancaires récents.

Cette différence est centrale : l'efficacité d'une pénétration économique dépend aussi de la gestion de la perception et de la qualité des relations avec les décideurs. Là où, par le passé, certains rapports institutionnels mettaient en garde contre des risques pour la sécurité économique nationale liés à des prises de position étrangères dans des secteurs sensibles, le dossier apparaît aujourd'hui davantage normalisé.
Cela peut traduire un changement de tactique : moins d'affrontement, plus de progressivité, plus de construction relationnelle et plus de temps.

Géoéconomie : la banque comme infrastructure critique

Une banque est une infrastructure. Elle n'est pas seulement un opérateur de marché. Elle affecte le crédit aux entreprises, soutient ou fragilise des tissus productifs, influence l'accès au financement de secteurs entiers et sert de plateforme de distribution pour l'épargne, l'assurance et la gestion d'actifs.

Dans une perspective géoéconomique, renforcer la maîtrise d'un acteur bancaire national revient à installer une charnière stable sur l'épargne et le crédit, et à réduire progressivement l'autonomie stratégique de l'entité ciblée par intégration fonctionnelle au sein d'un groupe plus puissant.

Le facteur des grands investisseurs et la différence de nature

La présence d'un grand investisseur international au capital, même significative, n'équivaut pas nécessairement à un projet de gouvernance. La différence clé réside dans l'intention et dans la demande explicite de représentation. Une participation financière peut rester opportuniste. Une participation assortie d'une revendication de sièges au conseil relève davantage d'une stratégie d'influence structurée.

Micro-conflits internes : caisses de retraite et équilibres domestiques

À l'intérieur, la négociation sur les sièges liés aux caisses de retraite et fondations illustre une dimension souvent négligée : la bataille domestique pour les relais de gouvernance. Dans une logique d'intelligence économique, ces acteurs constituent des réseaux de stabilité, des coalitions et des contrepoids possibles. La répartition des sièges n'est pas seulement une question de représentation : elle conditionne l'accès à l'information, l'architecture des alliances et la capacité de peser sur les votes.

De l'investissement à la souveraineté économique

La question centrale, dans la grille de l'École de guerre économique, n'est pas uniquement de savoir si le Crédit Agricole montera davantage au capital. La question est de déterminer si Banco BPM conservera une autonomie réelle de décision sur ses priorités de crédit, ses choix territoriaux et son orientation stratégique, ou si l'établissement deviendra progressivement un terminal national d'une stratégie de groupe.

Dans cette guerre économique contemporaine, le champ de bataille principal n'est pas militaire : il se situe dans les statuts, les règles de gouvernance, les autorisations réglementaires et la capacité à convertir une part du capital en pouvoir de décision.

Sources


A propos de ...

 
Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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