Géopolitique

Burkina Faso-France, le divorce qui clôt une époque


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Vendredi 3 Juillet 2026


La décision du Burkina Faso de rompre ses relations diplomatiques avec la France marque un tournant dans l’équilibre sahélien. Elle consacre l’affirmation d’une souveraineté revendiquée face à une influence française jugée inefficace et intrusive. Mais cette recomposition géopolitique s’opère dans un contexte de crise sécuritaire, de fragilité économique et de compétition internationale accrue. Le geste est historique ; ses effets restent à éprouver.



©www.lemonde.fr
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La rupture diplomatique comme acte de souveraineté

La décision du Burkina Faso d'interrompre ses relations diplomatiques avec la France est le dernier acte d'un processus engagé depuis des années, lorsque, au Sahel, la présence française a cessé d'être perçue comme une garantie de sécurité pour devenir, aux yeux d'une partie croissante des opinions publiques locales, le symbole d'une tutelle étrangère jamais véritablement dépassée.
 
Le gouvernement de Ouagadougou a justifié cette rupture en évoquant l'absence de respect réciproque, les ingérences, le soutien à des réseaux subversifs et même l'appui à des groupes armés. Ce sont des accusations graves, que Paris rejetterait certainement comme relevant de la propagande, mais elles révèlent le cœur politique de la question : le Burkina Faso ne veut plus apparaître comme un État placé dans l'orbite française. Il veut se présenter comme un pays souverain, même au prix d'une rupture avec l'ancienne puissance coloniale.
 
La précision officielle selon laquelle la rupture concerne le cadre diplomatique et non les liens humains, culturels et sociaux entre les peuples vise à éviter une fracture totale. Mais le fond demeure lourd de conséquences : la France perd une nouvelle pièce de son architecture africaine.

La fin de l'ancienne influence française

Pendant des décennies, Paris a maintenu en Afrique francophone un réseau de pouvoir fait de bases militaires, de coopération, de monnaie, d'entreprises, de renseignement, de relations personnelles avec les élites locales et de canaux privilégiés d'accès aux ressources. Cette structure, souvent décrite comme un système postcolonial français, a garanti à la France une profondeur stratégique, des matières premières, une influence diplomatique et un prestige international.
 
Aujourd'hui, ce système se désagrège. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso ont emprunté la même trajectoire : coups d'État militaires, expulsion ou réduction de la présence française, sortie de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest, création de l'Alliance des États du Sahel, ouverture à la Russie et à la Chine.
 
Ce n'est pas seulement un changement d'alliances. C'est une révolte symbolique contre l'idée que la sécurité africaine doive être organisée depuis Paris. La France avait envoyé des milliers de soldats pour combattre les groupes armés au Sahel, mais elle n'a pas réussi à enrayer l'expansion de la violence. Cet échec opérationnel a produit un effet politique dévastateur : si la puissance protectrice ne protège pas, elle finit par être perçue comme une puissance occupante par ceux qui la subissent.

Le nœud militaire : sécurité promise, sécurité manquée

Sur le plan stratégique et militaire, le Burkina Faso reste dans une situation dramatique. Les groupes liés à Al-Qaïda et à l'État islamique contrôlent ou influencent de vastes zones du territoire. Des centaines de milliers de civils sont déplacés. L'armée nationale mène une guerre difficile, longue, asymétrique, dans laquelle le contrôle des villes ne signifie pas le contrôle du pays.
 
Le capitaine Ibrahim Traoré a bâti sa légitimité sur la promesse de restaurer la souveraineté et de vaincre l'insurrection armée. Mais la réalité est plus dure que la propagande. Rompre avec la France peut renforcer le consensus intérieur et donner une image d'indépendance ; cela ne suffit pas pour reconquérir les territoires, protéger les villages, rouvrir les écoles, sécuriser les routes et les marchés.
 
C'est ici que se mesure le principal risque : remplacer un protecteur extérieur par un autre. Le rapprochement avec Moscou, le recours à des conseillers et combattants russes, la coordination avec le Mali et le Niger peuvent fournir des instruments militaires immédiats, mais ils ne résolvent pas automatiquement la crise de l'État. La contre-guérilla ne se gagne pas seulement par la force. Elle se gagne par l'administration, la justice, la présence territoriale, les services, le renseignement local et l'adhésion de la population.
 

La démocratie sacrifiée à la guerre

Les déclarations de Traoré contre la démocratie sont politiquement révélatrices. Lorsqu'un chef militaire affirme que la démocratie est une forme d'esclavage ou qu'elle apporte le sang, il ne se contente pas de critiquer un modèle importé. Il prépare le terrain à un pouvoir sans contrepoids.
 
La dissolution des partis, les pressions sur les médias, l'enrôlement forcé de journalistes, d'opposants et de magistrats critiques dans le front militaire montrent que le nouveau nationalisme sahélien contient une composante autoritaire très forte. La souveraineté est invoquée contre l'extérieur, mais elle est souvent utilisée aussi contre le dissensus intérieur.
 
C'est le paradoxe de nombreuses révolutions anticoloniales tardives : se libérer du maître étranger peut devenir le langage par lequel on justifie la concentration du pouvoir entre les mains de quelques-uns. Le rêve de Thomas Sankara, évoqué par de nombreux Burkinabè, reste lointain précisément parce que souveraineté et justice sociale ne coïncident pas automatiquement.

Scénarios économiques : ressources, dépendances et nouvelles rentes

La rupture avec la France aura également des conséquences économiques. Le Burkina Faso est un pays pauvre, fragile, dépendant de l'or, de l'agriculture, de l'aide extérieure et des relations commerciales régionales. L'insécurité compromet les investissements, les transports, l'exploitation minière et la production agricole.
 
La France perd du terrain, mais il n'est pas certain que le Burkina Faso gagne une autonomie réelle. La Russie, la Chine, la Turquie et d'autres acteurs peuvent occuper les espaces laissés vides par Paris avec des offres militaires, infrastructurelles, minières et financières. Le risque est que l'ancienne dépendance soit remplacée par une nouvelle dépendance, moins visible mais tout aussi contraignante.
 
Pour Moscou, le Sahel représente une occasion stratégique : influence politique à faible coût, accès aux ressources, pression sur l'Europe, capacité de frapper l'image française dans son ancien espace impérial. Pour Pékin, ce sont surtout les infrastructures, les matières premières, les corridors commerciaux et l'influence diplomatique qui comptent. Pour Ankara, le Sahel offre des marchés, des armements, des chantiers de construction et un prestige islamo-politique.

Le Burkina Faso devient ainsi non seulement un pays en crise, mais aussi un terrain de compétition géoéconomique.

Géopolitique du Sahel : la France recule, les autres avancent

La sortie du Mali, du Niger et du Burkina Faso de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest et la naissance de l'Alliance des États du Sahel redessinent la région. Un bloc militaire et politique hostile à l'influence française émerge, méfiant à l'égard des pressions occidentales sur les élections et plus ouvert aux partenaires non occidentaux.
 
Pour l'Europe, c'est un problème considérable. Le Sahel est lié aux migrations, au terrorisme, aux trafics, à l'énergie, à l'uranium, à l'or, aux routes criminelles et à la stabilité de l'Afrique du Nord. Perdre de l'influence dans cette zone signifie perdre de la profondeur stratégique sur le continent qui touche le plus directement la Méditerranée.
 
La France, en particulier, subit une double défaite : militaire, parce qu'elle n'a pas stabilisé la région ; politique, parce qu'elle est devenue la cible principale du nationalisme sahélien. Et lorsqu'une puissance n'est plus perçue comme la solution, mais comme la cause du problème, sa présence devient intenable.

Le nouveau Sahel ne sera plus français

La rupture entre le Burkina Faso et la France n'est pas la fin de l'histoire. C'est le début d'une phase plus incertaine. Ouagadougou conquiert des marges symboliques de souveraineté, mais doit démontrer sa capacité à les transformer en sécurité, développement et stabilité. Paris perd un avant-poste, mais conserve des liens culturels, économiques et sociaux qui ne disparaîtront pas en une nuit.
 
La vraie question est ailleurs : le Burkina Faso sera-t-il réellement plus libre ou simplement plus exposé ? Car la souveraineté, lorsqu'elle n'est pas accompagnée d'institutions solides, risque de devenir un drapeau agité au-dessus d'un État toujours plus fragile.
 
Le Sahel dit adieu à la France. Mais il n'a pas encore trouvé la paix.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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