Géopolitique

Caracas, Pyongyang, Pékin : le même choc vu depuis le 38e parallèle

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Vendredi 23 Janvier 2026


Le coup de force américain à Caracas n’a pas seulement bouleversé l’Amérique latine : il a résonné jusqu’au 38e parallèle. Entre Séoul, Pékin et Pyongyang, l’opération contre Nicolas Maduro ravive une question centrale en Asie du Nord-Est : comment un régime devient-il une cible, et comment échappe-t-il à ce statut dans un monde où la puissance se mesure désormais à la capacité de dissuasion — nucléaire, économique ou stratégique.



Caracas, Pyongyang, Pékin : le même choc vu depuis le 38e parallèle

Séoul se tourne vers la Chine pendant que le monde se durcit

Le coup de force américain à Caracas, avec l'arrestation de Nicolas Maduro, a eu un effet de ricochet jusque sur la péninsule coréenne.

Non pas parce que la Corée du Nord ou la Corée du Sud auraient un intérêt direct au Venezuela, mais parce que l'opération a remis au centre une question qui obsède l'Asie du Nord-Est : que peut faire Washington lorsqu'il décide qu'un régime est devenu une cible, et que peut faire la cible pour se rendre intouchable.

C'est dans ce climat que le président sud-coréen Lee Jae Myung s'est rendu en visite d'État en Chine, accompagné de plus de deux cents dirigeants d'entreprises. Au-delà du symbole, la rencontre avait un contenu très concret : une série d'accords, notamment sur la technologie, la propriété intellectuelle et les transports. Pékin pousse sur ces leviers pour resserrer l'interdépendance avec Séoul, attirer des flux touristiques et, surtout, empêcher que la Corée du Sud ne se fonde entièrement dans l'architecture de sécurité américaine.

Il y a aussi un calcul sud-coréen. Séoul a besoin de Pékin comme canal, ou au moins comme levier, face à Pyongyang. En d'autres termes, on achète du dialogue en signant des contrats. C'est une vieille méthode, mais elle revient lorsque les tensions militaires remontent.


Pyongyang répond : “Nous ne sommes pas Caracas”

La réaction nord-coréenne au choc vénézuélien n'a pas été diplomatique. Elle a été balistique.

Quelques heures après l'attaque américaine, Pyongyang a lancé deux missiles, avec une portée d'environ neuf cents kilomètres, et a laissé entendre que la production d'armes guidées tactiques devait être accélérée, voire doublée. Dans le même temps, Kim Jong Un a multiplié les visites aux usines d'armement et aux chantiers navals engagés sur un sous-marin à propulsion nucléaire, tout en encadrant des essais présentés comme des objectifs politiques en vue du neuvième congrès du Parti des travailleurs.

Le message est limpide : il existe des régimes que l'on peut saisir, déplacer, exposer. Et il existe des régimes qui, parce qu'ils ont la bombe, appartiennent à une catégorie différente. Un universitaire sud-coréen l'a formulé sans détour : Pyongyang veut souligner qu'elle n'est pas le Venezuela, qu'elle est une puissance nucléaire et militaire prête à répondre par une dissuasion agressive. On peut discuter de la formule, mais la logique est exacte : la bombe n'est pas seulement une arme, c'est une assurance politique.


La posture alliée : calmer sans baisser la garde

La réaction nord-coréenne au choc vénézuélien n'a pas été diplomatique. Elle a été balistique. Quelques heures après l'attaque américaine, Pyongyang a lancé deux missiles, avec une portée d'environ neuf cents kilomètres, et a laissé entendre que la production d'armes guidées tactiques devait être accélérée, voire doublée. Dans le même temps, Kim Jong Un a multiplié les visites aux usines d'armement et aux chantiers navals engagés sur un sous-marin à propulsion nucléaire, tout en encadrant des essais présentés comme des objectifs politiques en vue du neuvième congrès du Parti des travailleurs.

Le message est limpide : il existe des régimes que l'on peut saisir, déplacer, exposer. Et il existe des régimes qui, parce qu'ils ont la bombe, appartiennent à une catégorie différente. Un universitaire sud-coréen l'a formulé sans détour : Pyongyang veut souligner qu'elle n'est pas le Venezuela, qu'elle est une puissance nucléaire et militaire prête à répondre par une dissuasion agressive. On peut discuter de la formule, mais la logique est exacte : la bombe n'est pas seulement une arme, c'est une assurance politique.


La posture alliée : calmer sans baisser la garde

À Séoul, la réaction officielle a été celle d'un allié sous pression : réunion d'urgence et appel à mettre fin aux provocations qui violent les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies. Tokyo, par la voix de son ministre de la Défense, a dénoncé une menace pour la paix régionale. Le commandement américain pour l'Indo-Pacifique a, lui, choisi le registre du contrôle : pas de menace immédiate pour le personnel ou le territoire américains et consultations étroites avec les alliés.

Ce trio de réactions dit quelque chose de la situation réelle. Les États-Unis veulent éviter l'escalade automatique, le Japon veut rappeler la gravité, la Corée du Sud veut se montrer ferme sans fermer les portes. Car Séoul sait qu'une spirale militaire dans la péninsule ruinerait l'économie avant même de menacer les frontières.


L’ombre d’un scénario impossible : capturer Kim

Mais le choc de Caracas a aussi ouvert, en Corée du Sud, une discussion politique brutale : si l'on peut arrêter Maduro, pourquoi pas Kim Jong Un. Un député d'opposition a posé la question en soulignant que la même logique pourrait s'appliquer au dirigeant nord-coréen, et en rappelant que Washington a déjà mis en cause des pirates informatiques nord-coréens accusés de raids financiers.

Sauf que la comparaison s'arrête très vite. Des spécialistes de sécurité sud-coréens jugent qu'une opération comparable contre Kim est hautement improbable. La raison n'est pas morale, elle est stratégique. Pyongyang a construit une architecture de survie centrée sur l'arme nucléaire et sur la certitude qu'une agression produirait une réponse catastrophique.

On parle depuis longtemps d'un plan de décapitation, c'est-à-dire d'une option visant à éliminer ou capturer la direction nord-coréenne. Mais entre l'existence d'un plan et sa mise en œuvre, il y a un abîme : renseignement perfectible, territoire saturé de défenses, risques d'erreur, et surtout incertitude sur la chaîne de commandement nucléaire. Un scénario évoqué par un analyste sud-coréen illustre la contrainte : en cas de capture de Kim, un dirigeant militaire comme Pak Jong Chon pourrait prendre le contrôle des armes nucléaires et menacer de frapper les États-Unis ou la Corée du Sud si Kim n'est pas libéré. Dans une telle configuration, l'opération se retourne contre son auteur : l'objectif devient un otage stratégique.


Le facteur nucléaire : chiffres, perception, dissuasion

La discussion la plus lourde concerne le volume réel de l'arsenal nord-coréen.

Un institut sud-coréen avance une estimation très élevée, entre cent vingt-sept et cent cinquante têtes nucléaires, bien au-delà des évaluations plus prudentes qui tournent autour d'une cinquantaine. Quelles que soient les statistiques exactes, l'effet politique est le même : plus l'arsenal paraît vaste, plus l'option militaire paraît irréaliste.

Pyongyang le sait et le dit. Kim Jong Un présente l'élévation progressive de la dissuasion nucléaire comme une nécessité imposée par la crise géopolitique et par la complexité des événements internationaux. Traduit en langage simple : le monde devient plus dur, donc nous devenons plus dangereux.


Lecture géopolitique : l’Asie apprend la leçon du Venezuela

L'opération américaine à Caracas agit comme un projecteur.

Pour les alliés, elle démontre la capacité d'action rapide de Washington, mais elle rappelle aussi que les États-Unis peuvent agir de manière unilatérale, au risque de bousculer des équilibres. Pour les adversaires, elle confirme une règle que l'histoire répète : la vulnérabilité maximale appartient aux régimes qui ne disposent ni de parapluie nucléaire ni de garanties solides.

Dans ce contexte, Séoul tente une navigation à double fond. D'un côté, elle renforce la coordination avec les États-Unis et le Japon. De l'autre, elle consolide l'interdépendance économique avec la Chine, en espérant que Pékin puisse, au minimum, limiter les aventures de Pyongyang. Mais cette stratégie a un prix : plus la rivalité sino-américaine se durcit, plus chaque accord technologique, chaque dossier de propriété intellectuelle, chaque flux touristique devient une pièce sur l'échiquier.


Lecture géoéconomique : la sécurité dicte l’économie

Les quinze accords signés à Pékin ne sont pas des détails. La technologie et la propriété intellectuelle, c'est le nerf industriel de la Corée du Sud. Les transports, ce sont les chaînes logistiques. Le tourisme, ce sont des recettes et une influence sociale. Dans une région où la menace balistique peut faire vaciller la confiance en quelques heures, l'économie cherche des amortisseurs. Pékin en propose, à sa manière, pour attirer Séoul dans une zone de compromis.

Mais l'alerte de Pyongyang rappelle la réalité : tant que la Corée du Nord joue la carte de la dissuasion agressive, la péninsule restera un endroit où la géopolitique impose sa prime de risque. Caracas a peut-être été un événement latino-américain. En Asie, il a surtout servi de rappel : dans le monde d'aujourd'hui, la puissance ne se discute pas, elle se démontre. Et chacun, à Séoul comme à Pyongyang, ajuste son calcul en conséquence.


A propos de l'auteur

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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