Source Global security Mag _ N°61 _ novembre > janvier 2026
SÉVERINE MEUNIER Experte en Sécurité Numérique et Intelligence Appliquée
L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE AU SERVICE DU CRIME ORGANISÉ : L’EUROPE FACE À UN DILEMME STRATÉGIQUE
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L'IA comme multiplicateur criminel
Les organisations criminelles ne se contentent plus d’utiliser l’IA : elles s’en servent comme d’un amplificateur de puissance. Fraudes automatisées, phishing chirurgical, deepfakes indétectables, identités synthétiques, micro‑blanchiment, optimisation des routes de trafic… l’arsenal technologique s’est industrialisé.
L’IA n’est plus un simple accélérateur : c’est un multiplicateur opérationnel qui décuple l’efficacité du crime sans en changer la nature. Dans la fraude et le détournement financier, cette mutation est flagrante. Les coûts s’effondrent, la précision grimpe, et les opérations illicites gagnent une rapidité et une échelle inédites. Le crime ne devient pas plus créatif, il devient plus performant.
Une criminalité hybride, pas numérique
Toute société porte la criminalité qu’elle tolère, parce que ses choix politiques, technologiques et juridiques déterminent les outils dont disposent autant les autorités que leurs adversaires. L’essor de l’intelligence artificielle ne fait donc pas surgir une délinquance nouvelle : il amplifie celle qui existe déjà, nourrie par les failles économiques, réglementaires et culturelles propres aux sociétés européennes.
Dans une Europe qui encadre strictement l’usage public de l’IA tout en laissant prospérer une économie criminelle de plus en plus hybride, cette technologie agit comme un révélateur. Elle ne bouleverse pas la nature du crime organisé, mais en accélère les mécanismes, rendant les délits plus rapides, plus rentables et plus difficiles à repérer.
Asymétrie entre criminels et États
D’un côté, les réseaux criminels exploitent l’IA sans limite ni scrupule. De l’autre, les autorités publiques avancent sous la contrainte de l’AI Act, du RGPD et d’un arsenal de garanties destinées à protéger les droits fondamentaux. Cette asymétrie technico‑juridique crée un déséquilibre stratégique : les forces de l’ordre ne peuvent utiliser les mêmes outils offensifs ou d’infiltration que leurs adversaires, sous peine de voir leurs preuves annulées et de fragiliser l’État de droit.
La rigueur démocratique devient alors, paradoxalement, le talon d’Achille face à une criminalité technologiquement décomplexée.
Courtiers criminels et responsabilité systémique
Facilitateurs, blanchisseurs, logisticiens, développeurs ou ingénieurs spécialisés en IA : ils forment l’infrastructure invisible du crime, bien avant l’arrivée des technologies d’intelligence artificielle. L’IA démultiplie aujourd’hui leur influence en leur offrant de nouveaux leviers : cartographie fine des vulnérabilités, identités synthétiques, diversification des flux, perfectionnement des techniques de dissimulation.
Cette automatisation met en lumière une responsabilité plus large encore : celle des systèmes financiers et réglementaires qui laissent prospérer ces zones grises, au nom de l’innovation ou par simple inertie institutionnelle.
Ce que cela dit de la société
Au fond, l’IA ne crée pas le crime organisé : elle en optimise les rouages.
L’Europe n’assiste pas à une explosion de la criminalité, mais à sa rationalisation. Une rationalisation qui reflète un modèle économique où la fraude demeure rentable, peu risquée et parfois structurellement tolérée. Si « chaque société a la criminalité qu’elle mérite », alors celle qui s’impose aujourd’hui en Europe agit comme un miroir : celui d’une dépendance aux flux financiers officiels, d’une lenteur administrative chronique, d’une préférence pour la protection formelle des données plutôt que pour la détection des intermédiations illicites — et peut‑être, d’une réticence persistante à doter les autorités publiques des outils technologiques que leurs adversaires utilisent déjà.
A propos d'Aurélien Nauroy
Aurélien Nauroy est un journaliste français spécialisé dans les questions de sécurité et d’intelligence économique, après une vingtaine d’années de carrière dans la finance. Il s’appuie sur une triple formation en journalisme, intelligence économique et criminologie, qui lui permet de dialoguer avec les grands décideurs du secteur de la sécurité et de traiter des sujets sensibles avec un haut niveau d’expertise. Après un passage par la presse écrite, il se tourne vers l’interview et l’animation, notamment à travers des podcasts et des émissions comme « Ondes Clandestines », centrés sur les enjeux de sécurité, de géopolitique et de stratégie.
Il travaille aujourd’hui au Sénat, où il met à profit sa connaissance des enjeux de sécurité et d’information au service des travaux parlementaires. Il a également développé un important réseau professionnel en ligne, utilisé comme vivier de sources et d’idées pour ses entretiens. Guidé par la devise « Qui ose gagne », il revendique une approche réfléchie et exigeante de l’information, en cherchant à « comprendre pour réagir » face aux mutations du monde de la sécurité.
A propos de Séverine Meunier
Séverine Meunier est une experte reconnue en sécurité numérique et en intelligence appliquée. Forte d’un parcours mêlant secteur public, opérateurs, conseil et industrie, elle met son expérience au service d’analyses stratégiques sur les enjeux cyber.
Membre honoraire de Point de Contact et engagée chez Airbus Defence and Space, elle défend une approche collaborative de la cybersécurité.

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