Après le gazoduc avorté, la stratégie des gisements
Le grand gazoduc sous-marin censé relier la Méditerranée orientale au cœur de l'Europe s'est dissous entre coûts, incertitudes politiques et changements de marché. Mais les stratégies ne disparaissent pas: elles changent de forme. L'entrée de Chevron dans l'offshore grec indique que la partie s'est déplacée des tuyaux vers les plateformes, des grands ouvrages linéaires vers une constellation de gisements, de terminaux et de routes de gaz naturel liquéfié.
La major américaine obtient une position dominante dans de nouveaux blocs d'exploration au sud du Péloponnèse et autour de la Crète, avec un partenaire énergétique grec. Le message est net: la Méditerranée orientale reste l'un des rares espaces proches de l'Europe où chercher de nouvelles ressources gazières, dans une transition énergétique inachevée où le gaz demeure un carburant de passage.
Du Levant à l'Égée: continuité d'une carte énergétique
Le renforcement du grand gisement israélien Leviathan, qui a fait d'Israël un exportateur, n'est pas un chapitre séparé: il s'inscrit dans le même dessin. À cela s'ajoute Aphrodite, au large de Chypre. Israël, Chypre et la Grèce composent ainsi un triangle énergétique qui, même sans le vieux gazoduc, vise à alimenter l'Europe méridionale et les marchés du GNL.
Ici, Chevron n'est pas qu'un investisseur: c'est un organisateur industriel. Elle coordonne capitaux, technologies, calendriers. Là où une compagnie de ce poids s'installe, arrivent standards techniques, dispositifs de sécurité, assurances, diplomatie énergétique. Autrement dit, une part de présence américaine s'ancre dans le théâtre.
Scénarios économiques: diversification, oui, mais au prix fort
Pour l'Europe, l'avantage est la diversification face aux approvisionnements russes. Mais l'exploitation en mer, les infrastructures de liquéfaction, la logistique et la volatilité des prix rendent ce gaz rarement « bon marché ». C'est davantage une police d'assurance stratégique qu'une solution économique simple.
Pour la Grèce, Israël et Chypre, c'est une promesse de croissance: recettes, investissements, filières, emplois qualifiés. Le risque, lui, est double: dépendre de rentes exposées aux cycles du marché et politiser chaque découverte, chaque concession, chaque cargaison.
Évaluation stratégique et militaire: protéger les infrastructures
Quand les gisements deviennent vitaux, ils deviennent vulnérables. Plateformes, navires de forage, terminaux côtiers sont des cibles sensibles. Il n'est donc pas étonnant que les trois pays aient intensifié des exercices conjoints, officiellement pour protéger les infrastructures critiques.
La défense énergétique fabrique mécaniquement de la coopération militaire: surveillance navale, contrôle aérien, partage de renseignement. L'énergie devient un motif permanent de structuration sécuritaire dans une zone déjà chargée de tensions.
Géopolitique: le message implicite à Ankara
La consolidation de l'axe Athènes–Tel-Aviv–Nicosie a un destinataire évident: la Turquie. Ankara conteste des délimitations maritimes, des zones économiques exclusives et des projets qui la marginalisent. Chaque nouvelle concession au large de la Grèce ou de Chypre est lue comme un fait stratégique.
Les États-Unis jouent sur deux tableaux: garder la Turquie dans l'orbite occidentale tout en renforçant des partenaires alternatifs. Dans cet équilibre, les compagnies énergétiques deviennent des instruments silencieux de politique extérieure. Un investissement crée des faits accomplis souvent plus solides que des déclarations diplomatiques.
Géoéconomie: l'entreprise comme avant-poste
Chevron n'est pas seulement une entreprise privée en quête de profit. Elle agit aussi comme avant-poste de la projection économique américaine. Là où elle investit, des relations se consolident, des marchés se structurent, des espaces se réduisent pour les concurrents, y compris la Russie sur le futur marché gazier.
On a déjà vu ce schéma ailleurs: l'énergie et la politique extérieure avancent ensemble, sans besoin de proclamations. Il suffit d'observer les flux de capitaux et les alliances qu'ils dessinent.
Une Méditerranée redevenue centrale
La Méditerranée orientale, longtemps traitée comme périphérique face au Golfe ou à la mer du Nord, redevient un centre de gravité. Non pas parce qu'elle résout à elle seule le besoin européen, mais parce qu'elle concentre routes, alliances et rivalités. Dans cette grille, chaque gisement est une case de pouvoir.
La conclusion tient en peu de mots: le gaz n'est pas seulement de l'énergie. C'est un levier diplomatique, une assurance stratégique, un moteur de coopération et une source de frictions. Tant que l'Europe aura besoin de molécules en plus des électrons, la Méditerranée orientale restera une frontière géopolitique autant qu'énergétique.
Sources
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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