Intelligence des risques

Code Rouge et Trainium 3 : Comment l'Europe tente de forger sa "Troisième Voie" technologique


David Commarmond
Vendredi 23 Janvier 2026


Le premier épisode d'« À la French », intitulé "Code Rouge", décortique les dynamiques de marché qui secouent actuellement le secteur de l'intelligence artificielle et des infrastructures, tout en soulignant l'émergence d'une contre-attaque européenne orchestrée par une nouvelle génération de champions technologiques.



Le Contexte du "Code Rouge" : La Pression sur OpenAI

Code Rouge et Trainium 3 : Comment l'Europe tente de forger sa "Troisième Voie" technologique
La direction d'OpenAI a récemment déclaré un "Code Rouge" (Red Code). Cette alerte fait suite à la montée en puissance de Google et à l'arrivée de Gemini 3, un modèle qui fonctionne bien et dont les capacités sont jugées impressionnantes. Le contexte est difficile pour OpenAI, car l'entreprise continue de perdre des sommes monstrueuses, les pertes annuelles étant estimées à plus de 10 milliards de dollars.
 
L'avantage compétitif de Google est colossal, le géant étant considéré comme un "géant qui dormait" qui s'est finalement réveillé. La force de Google réside dans son intégration verticale : ils maîtrisent toute la chaîne, depuis la production de leurs propres puces jusqu'à l'intégration de l'IA dans leurs produits finaux comme Google Docs et Gmail. Surtout, Google dispose d'un accès inégalé à des données de pré-entraînement massives, incluant YouTube (un des plus gros répertoires de vidéos au monde) et Google Search, qui a indexé tout le web depuis 20 ans.
 
Face à cette pression, OpenAI, qui fait peu de revenus et manque d'intégration produit, a dû se recentrer de manière drastique. Ils ont mis en attente des projets ambitieux, tels que le développement d'un device de santé ou des initiatives en robotique. Le "Code Rouge" a forcé l'entreprise à se focaliser entièrement sur la "bataille conversationnelle".

La Bataille du Hardware : AWS Trainium face à l'Hégémonie Nvidia

Alors que le compute est au cœur de l'enjeu IA, AWS, le premier cloud mondial, a lancé la troisième itération de sa puce, Trainium 3. Ces puces sont disponibles pour tous les clients du cloud d'AWS. Sur le plan technique, Trainium 3 représente une avancée majeure, notamment grâce à l'adoption d'un modèle d'interconnexion peer-to-peer (pair à pair), corrigeant les problèmes de performance rencontrés avec le précédent modèle basé sur une grille (maillage).
 
Cependant, le principal obstacle pour AWS, AMD, Cerebras et d'autres fabricants de puces reste le logiciel et la domination de l'écosystème CUDA de Nvidia. Le standard pour l'entraînement d'IA coûteux (souvent plus de 100 millions de dollars) est PyTorch sur CUDA. Les développeurs et startups craignent de prendre le risque de l'entraînement sur des architectures non-Nvidia, d'autant plus qu'il faut être compatible "bug pour bug" en raison de la nature récursive des réseaux neuronaux et des déviations du flottant.
 
Cette hégémonie est également due à un enjeu culturel profond. Les sources soutiennent que Nvidia (avec Apple) est l'une des rares sociétés à maîtriser à la fois la culture du software et la culture du hardware. Nvidia se définit comme une "boîte software", ayant investi pendant 20 ans dans l'écosystème développeur CUDA. Cet équilibre est historiquement difficile à atteindre pour des acteurs comme Google, Microsoft ou Intel, dont les cultures sont souvent plus orientées vers le hardware ou manquent de cohérence logicielle.

La "Troisième Voie" Européenne : Les Champions en Contre-Attaque

L'Europe cherche à établir une "troisième voie européenne souveraine". Des champions locaux profitent des fenêtres ouvertes par le recentrage des géants américains sur la "bataille conversationnelle".
  • Mistral (LLMs) : Mistral, qui est devenu une licorne française, a lancé Mistral 3 et Mistral Grand Large (495 milliards de paramètres). Leurs modèles sont considérés comme l'état de l'art dans les modèles de "non-raisonnement". Ils optent pour l'open weight, ce qui signifie que le résultat de l'entraînement est fourni pour usage, mais pas la recette complète de fabrication, ce qui le distingue du véritable open source.
     
  • Gradium (Voix) : Gradium (anciennement Mochi/Qwant AI) se distingue par une approche de modèle voice-to-voice (son vers son), contrairement à l'approche séquentielle classique (speech-to-text vers LLM vers text-to-speech). Cette approche permet au modèle de répondre pendant que l'utilisateur parle, offrant une fluidité proche de la conversation humaine et maintenant une latence inférieure à 300 millisecondes.
     
  • Uma (Robotique et Humanoïdes) : Uma (Humanity) développe des humanoïdes avec une approche "courageuse". L'équipe croit que la robotique n'est pas une vision futuriste, mais une réalité "maintenant". Ils se concentrent simultanément sur les modèles du monde (world models) et les aspects physiques de la robotique, notamment les articulations et les joints.

L'Opportunité et la Souveraineté

Malgré la taille des géants technologiques (Nvidia est évalué à plus de 4 300 milliards), l'Europe dispose d'une opportunité pour établir des "îlots différents" dans la multipolarisation mondiale. La non-alignement géopolitique et l'absence de la discipline imposée par les mastodontes américains constituent une contrainte, mais "la contrainte est la mère de l'innovation".
 
Pour concrétiser cette troisième voie, il est impératif que les gouvernements et surtout les grandes entreprises du CAC 40 et leurs équivalents européens cessent d'acheter uniquement de la technologie américaine et réinjectent des fonds dans la tech européenne.
L'objectif est de faire en sorte qu'acheter la meilleure solution, surtout si elle est européenne, devienne la norme.

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