Communication & Influence

Comment nos cerveaux s’emmêlent… et comment les chercheurs tentent de nous en sortir !


Jacqueline Sala
Jeudi 15 Janvier 2026


La thèse de Cecilie Steenbuch Traberg s’inscrit dans un champ de recherche en pleine expansion : comprendre pourquoi la désinformation parvient à s’ancrer dans nos esprits malgré les démentis, les preuves contraires et les dispositifs de vérification. Son approche, résolument analytique, combine psychologie sociale, cognition et sciences du comportement pour éclairer un phénomène souvent réduit à ses manifestations technologiques. Ce qu’elle montre, c’est que la désinformation n’est pas un accident de l’ère numérique, mais le produit d’interactions complexes entre nos biais mentaux, nos émotions et nos dynamiques sociales.




Une cognition sociale structurée par les biais

Cecilie Steenbuch  Traberg part d’un constat fondamental : notre cerveau n’est pas conçu pour rechercher la vérité objective, mais pour maintenir une cohérence interne et sociale.

Elle analyse en détail plusieurs biais cognitifs qui favorisent l’adhésion à la désinformation. Le biais de confirmation, par exemple, renforce notre tendance à privilégier les informations compatibles avec nos croyances préexistantes. Le biais d’intuition, lui, nous pousse à accorder une valeur disproportionnée à ce qui « sonne juste », même en l’absence de preuves. La chercheuse insiste également sur la fragilité de la mémoire humaine : une fausse information peut s’y installer durablement, même après une correction explicite, en raison de la manière dont nous reconstruisons nos souvenirs.

Ce cadre théorique permet de comprendre pourquoi la désinformation ne se contente pas de tromper : elle s’intègre dans des schémas mentaux déjà présents, exploitant des mécanismes qui fonctionnent habituellement à notre avantage.


Le rôle structurant des interactions sociales

L’un des apports majeurs de la thèse est de montrer que la désinformation ne circule pas dans un vide cognitif, mais dans un tissu social dense.

Cette spécialiste de
la psychologie de l’influence sociale à l’ère du numérique démontre que la confiance interpersonnelle joue un rôle déterminant : une information relayée par un proche ou un membre de notre groupe d’appartenance bénéficie d’un crédit immédiat, indépendamment de sa véracité. Cette dimension relationnelle explique pourquoi les corrections factuelles échouent souvent lorsqu’elles proviennent d’acteurs perçus comme extérieurs ou hostiles.

La chercheuse analyse également la dimension identitaire du partage d’information. Diffuser un contenu, même douteux, peut renforcer un sentiment d’appartenance ou signaler une loyauté envers un groupe. Dans ce cadre, la désinformation devient un outil social autant qu’un vecteur de croyances erronées. Cette perspective permet de dépasser l’idée d’un public naïf ou manipulé : les individus agissent selon des logiques sociales cohérentes, même lorsque ces logiques produisent des effets délétères.


Des interventions psychologiques fondées sur la prévention

Cecilie Steenbuch  Traberg ne se limite pas à un diagnostic : elle évalue des stratégies d’intervention destinées à réduire la vulnérabilité à la désinformation.

L’inoculation cognitive occupe une place centrale dans son analyse. Cette méthode, qui consiste à exposer les individus à des versions affaiblies de techniques manipulatoires, vise à renforcer leur capacité à reconnaître et à rejeter les tentatives de désinformation. Les résultats présentés montrent que cette approche peut produire des effets durables, en modifiant non seulement les croyances mais aussi les processus cognitifs mobilisés lors de l’évaluation d’une information.

La chercheuse souligne également l’importance d’interventions centrées sur l’identité. Plutôt que de confronter directement les croyances erronées, il s’agit de valoriser des traits identitaires compatibles avec la révision d’opinion, comme la curiosité ou l’ouverture. Enfin, elle met en avant l’efficacité des approches narratives, qui permettent de contourner les résistances psychologiques en mobilisant des récits plutôt que des arguments strictement factuels.

 

Une contribution qui dépasse le cadre académique

En articulant ces différentes dimensions, cette thèse propose une lecture systémique de la désinformation. Elle montre que les solutions purement techniques — modération algorithmique, labels de vérification, suppression de contenus — ne peuvent suffire si elles ne s’accompagnent pas d’une compréhension fine des mécanismes psychologiques en jeu. La désinformation apparaît ainsi comme un phénomène profondément humain, enraciné dans nos besoins cognitifs et sociaux.

Cette perspective ouvre la voie à des stratégies plus nuancées, centrées sur la prévention, la pédagogie et la reconstruction de la confiance. Une approche qui, loin de se limiter au champ académique, éclaire l’un des défis majeurs de nos sociétés contemporaines.


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