Gestion et Communication de crise

Comment quatre jeux emblématiques modèlent la prise de décision face à l’incertitude et aux effets domino ?


Jacqueline Sala
Mardi 14 Avril 2026


Dans un environnement économique marqué par la volatilité, les ruptures technologiques et la concurrence imprévisible, le dirigeant doit constamment choisir d’agir ou de ne pas agir. Cette décision n’est pas seulement rationnelle : elle est structurée par des heuristiques cognitives forgées par la pratique de jeux stratégiques. Quatre profils – le joueur de poker, d’échecs, de go et de backgammon – offrent des modèles concrets pour anticiper les enchaînements causaux indirects, ces fameux « effets domino » qui font basculer un marché, un projet ou une négociation. Ces jeux, bien plus que de simples divertissements, constituent des laboratoires de décision sous contrainte d’information, de temps et de ressources.



Comment quatre jeux emblématiques modèlent la prise de décision face à l’incertitude et aux effets domino ?

Les invariants des jeux stratégiques : un miroir fidèle aux réalités de l’entreprise

Poker, échecs, go et backgammon  partagent une structure commune : un choix d’action parmi des options limitées, l’anticipation de la réponse adverse, l’arbitrage permanent entre gain immédiat et avantage futur, et la gestion de l’incertitude.

Ils apprennent au joueur à décider intelligemment face à un adversaire, dans un système formel où l’information, le hasard et la temporalité s’entremêlent.

Pour le dirigeant, ces jeux deviennent des métaphores opérationnelles : concurrence, négociation, adaptation à un marché dynamique. L’enjeu n’est plus seulement « que faire ? », mais « comment anticiper les répercussions en cascade de mon choix ?»

Le joueur de poker : rationalité probabiliste et bluff comme armes

Chez le joueur de poker, la décision repose sur une information imparfaite.

Il ne calcule pas tout, il infère : signaux faibles, intentions adverses, lectures comportementales.

L’effet domino n’est pas une chaîne fixe, mais une distribution de scénarios pondérés, révisables en temps réel.

Agir devient un acte de cadrage de l’interprétation adverse (bluff, signalement) ; ne pas agir peut être tout aussi actif, une temporisation stratégique.

Cette approche, proche de la rationalité limitée de Herbert Simon, expose cependant aux biais de surconfiance identifiés par Daniel Kahneman.

Pour le dirigeant, c’est la logique des négociations tendues ou des lancements de produits risqués : miser sur la probabilité, manipuler la perception, actualiser constamment ses paris.

Le joueur d’échecs : l’anticipation séquentielle et la profondeur de l’arbre décisionnel

Le joueur d’échecs raisonne en arbre de possibilités explicites.

Chaque coup est évalué à travers des chaînes causales relativement déterministes.

L’effet domino est ici central : on ne joue pas seulement le coup présent, mais les trois ou quatre suivants.

La décision d’agir intervient après exploration ; l’inaction est une temporisation calculée.

Cette logique, formalisée par von Neumann et Morgenstern, convient aux environnements stables où les règles sont connues (plans stratégiques à cinq ans, investissements lourds).

Elle reste vulnérable à la « friction » décrite par Clausewitz : l’irruption d’aléas imprévus qui font exploser la complexité combinatoire.

Le dirigeant "échecs" excelle dans la planification séquentielle, mais doit se méfier de la rigidité lorsque le cadre change brutalement.

Le joueur de go : la vision configurationnelle et les effets systémiques diffus

À l’inverse des échecs, le joueur de go ne pense pas en séquences linéaires mais en transformations globales du plateau.

Chaque décision modifie un équilibre de forces ; l’effet domino est omniprésent mais diffus, réseau d’interactions plutôt que chaîne.

 Agir, c’est exploiter une configuration favorable ; ne pas agir, c’est laisser mûrir un potentiel.

Inspirée de Sun Tzu et de François Jullien, cette approche rejoint la théorie des systèmes complexes d’Edgar Morin : causalité non linéaire, émergence, propension des situations.

Pour le dirigeant, c’est la stratégie des écosystèmes (plateformes, alliances, innovation ouverte) où l’action locale produit des répercussions imprévisibles à l’échelle du marché.

L’avantage : une sensibilité extrême aux effets indirects et une temporalité souvent très lente, difficile à lire pour la concurrence.

Le joueur de backgammon : l’adaptation dynamique au hasard et au tempo

Au backgammon, le hasard des dés impose une rationalité probabiliste sous contrainte.

L’effet domino devient non linéaire et partiellement imprévisible : chaque coup exploite une opportunité offerte par le sort, tout en maintenant une pression psychologique et un contrôle de l’espace.

Agir ou temporiser relève d’un arbitrage constant entre risque et gain, où la gestion du tempo est décisive.

Proche de la pensée de Keynes sur l’espérance conditionnelle et de Nassim Taleb sur les événements aléatoires, ce profil excelle dans les environnements chaotiques (crises, disruptions technologiques).

Le dirigeant "backgammon" transforme l’incertitude en avantage tactique : il ne maîtrise pas tout, mais il maîtrise sa réaction et son rythme.

Quatre profils, une même question : quand et comment agir ?

Ces quatre approches se distinguent moins par la propension à agir ou à s’abstenir que par la manière dont elles structurent l’anticipation des conséquences. Le poker mise sur la fluidité probabiliste et l’interprétation ; les échecs sur la rigueur séquentielle ; le go sur la dynamique systémique ; le backgammon  sur l’adaptation au hasard. Aucun n’est supérieur : le dirigeant performant sait alterner les modes selon le contexte – poker pour les négociations, échecs pour la planification industrielle, go pour les stratégies d’écosystème, backgammon pour les périodes de forte turbulence.

De la théorie du jeu à la pratique dirigeante : une boussole cognitive

La théorie des jeux est enseignée de longue date dans les écoles de commerce et les formations en stratégie car elle est primordiale pour la prise de décisions de politiques économiques ou de stratégies commerciales.

Philosophiquement, ces profils renvoient aux formes de rationalité décrites par Habermas et Weber : stratégique, instrumentale, contextuelle.

Psychologiquement, ils correspondent aux systèmes de pensée rapide ou lent de Kahneman.

Stratégiquement, ils offrent au dirigeant une boîte à outils cognitive pour mieux lire l’incertitude, anticiper les effets domino et choisir le bon tempo d’action.

Dans un monde où l’inaction peut être mortelle autant que l’action précipitée, ces quatre jeux ne dictent pas la décision : ils affinent le regard du décideur sur les conséquences en cascade de ses choix.

Le vrai leader est celui qui sait passer d’un profil à l’autre avec agilité, selon la configuration du plateau concurrentiel.

A propos de l'auteur

Dr Jan-Cédric Hansen Praticien Hospitalier, membre des instances de gouvernance du GHT ESPO, Administrateur de StratAdviser Ltd | Enseignant en pilotage stratégique et Communication de Crise (IAE Lille, Mines Nancy, Université Senghor, UPEC, …) contributeur aux ouvrages suivants : Risques majeurs : incertitudes et décisions : approche pluridisciplinaire et multisectorielle, Manuel de Médecine de Catastrophe, Piloter et décider en SSE, Innovations & management des structures de santé en France, Engagement et leadership en santé : point de vue d’acteurs inspirants

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Né en 1958 à Rabat (Maroc), le Professeur Jean-Marie CARRARA a effectué toutes ses études à Lille (France). D’abord attiré par la santé de l’Homme, il devient Docteur en Pharmacie et diplômé de Biologie Humaine.
Comme la santé des entreprises et des organisations sont essentielles pour l’Homme, il compléta sa formation par un DESS d’Administration des Entreprises et un DESS de Finance et de Fiscalité Internationales.
Il est auditeur en Intelligence Economique et Stratégique à l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN). Gardez le lien.
Pour aller plus loin : www.sicafi.eu
 


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