Le terrain pose le problème
La matinée s'est ouverte sur une table ronde réunissant trois intervenants aux temporalités délibérément hétérogènes : Naoufel Menadi, CEO de la startup Leviathan Dynamics, habitué à construire dans l'incertitude ; Joseph Salamon, directeur du développement et de la stratégie au département des Hauts-de-Seine et professeur associé à l'Institut Français de Géopolitique, praticien-chercheur du fait territorial ; et Grissel Meneses, secrétaire générale de l'Alliance des générations pour le climat, dont l'horizon d'action se compte en décennies plutôt qu'en trimestres.
Le cadrage de cette table ronde partait d'un constat simple : chaque acteur d'un écosystème — entrepreneurial, territorial, associatif et générationnel — vit dans un futur qui lui est propre, avec ses urgences et ses échéances. Les échanges ont mis en évidence une forme de désynchronisation structurelle des temporalités : quand un entrepreneur raisonne au trimestre, qu'une collectivité raisonne au mandat, et qu'une organisation générationnelle raisonne à l'horizon climatique, les tensions qui en résultent ne sont pas des dysfonctionnements accidentels — elles sont la norme de tout écosystème pluriel.
La discussion a aussi ouvert une piste inattendue : l'intelligence artificielle comme nouveau perturbateur de ces temporalités, susceptible aussi bien d'accélérer l'alignement des acteurs que de creuser leur désynchronisation.
Le cadrage de cette table ronde partait d'un constat simple : chaque acteur d'un écosystème — entrepreneurial, territorial, associatif et générationnel — vit dans un futur qui lui est propre, avec ses urgences et ses échéances. Les échanges ont mis en évidence une forme de désynchronisation structurelle des temporalités : quand un entrepreneur raisonne au trimestre, qu'une collectivité raisonne au mandat, et qu'une organisation générationnelle raisonne à l'horizon climatique, les tensions qui en résultent ne sont pas des dysfonctionnements accidentels — elles sont la norme de tout écosystème pluriel.
La discussion a aussi ouvert une piste inattendue : l'intelligence artificielle comme nouveau perturbateur de ces temporalités, susceptible aussi bien d'accélérer l'alignement des acteurs que de creuser leur désynchronisation.
Un chercheur en prospective reformule la même question
La keynote qui a suivi, confiée à Fabrice Roubelat, professeur des universités à l'IAE de Poitiers et titulaire de la Chaire Unesco Prospective et intelligence stratégique internationale, a repris cette même interrogation depuis un tout autre point d'entrée disciplinaire. Son intervention, « S'engager dans des futurs responsables », a introduit trois proto-principes issus des travaux du Responsible Futures Global Network : la relationality — les capacités relationnelles à agir des parties prenantes —, la temporality — le caractère mouvant, non uniforme, des temporalités dans lesquelles ces parties prenantes évoluent —, et la perspectivity — la multiplicité des perspectives légitimes sur une même action stratégique.
Le point saillant de son propos : engager les parties prenantes dans des futurs responsables suppose d'abord d'interroger leurs mouvements stratégiques respectifs, et à travers eux, leurs capacités — ou incapacités — à agir. Autrement dit, avant de parler d'anticipation, il faut cartographier qui peut agir, sur quel horizon temporel, et avec quelles ressources relationnelles. Une proposition qui, formulée depuis le champ de la prospective académique, rejoignait presque mot pour mot ce que le terrain venait de formuler une heure plus tôt.
Le point saillant de son propos : engager les parties prenantes dans des futurs responsables suppose d'abord d'interroger leurs mouvements stratégiques respectifs, et à travers eux, leurs capacités — ou incapacités — à agir. Autrement dit, avant de parler d'anticipation, il faut cartographier qui peut agir, sur quel horizon temporel, et avec quelles ressources relationnelles. Une proposition qui, formulée depuis le champ de la prospective académique, rejoignait presque mot pour mot ce que le terrain venait de formuler une heure plus tôt.
Ce que cette convergence révèle
Ce qui rend cette journée intéressante n'est donc pas telle ou telle intervention prise isolément, mais le fait que trois entrées disciplinaires différentes — l'entrepreneuriat, la géopolitique territoriale appliquée, la prospective académique — aient chacune buté, sans concertation préalable, sur le même angle mort : nos outils de management stratégique continuent trop souvent de raisonner comme si les parties prenantes d'un écosystème partageaient un même futur, alors que la pluralité des temporalités est la condition normale de tout système d'acteurs.
Cette question rejoint des travaux de recherche menés par ailleurs sur les dynamiques territoriales, notamment le programme NexTerra sur l'Intelligence Stratégique Publique et Politique (ISPP) — un programme qui vise à donner aux collectivités des outils pour anticiper les effets systémiques de leurs décisions et modéliser les parties prenantes de leur territoire. L'un des cadres en cours de formalisation dans ce programme, la Diplomatie Territoriale Généralisée, part précisément de l'idée qu'un territoire — ou, plus largement, tout écosystème d'acteurs — fonctionne comme une pluralité d'agences diplomatiques simultanées et désynchronisées, où la désynchronisation elle-même, plutôt que tel ou tel acteur isolé, constitue le principal facteur d'imprévisibilité des dynamiques collectives. La journée ENIG en a offert, sans le savoir, plusieurs illustrations indépendantes et convergentes.
L’édition 2026 de la Conférence s’est clôturée, mais la question qu'elle a posée reste ouverte. Peut-être est-ce, au fond, la meilleure façon de rester fidèle à l'intuition de Saint-Exupéry : on ne referme pas l'avenir dans un compte-rendu, on ne fait que le permettre un peu plus.
Cette question rejoint des travaux de recherche menés par ailleurs sur les dynamiques territoriales, notamment le programme NexTerra sur l'Intelligence Stratégique Publique et Politique (ISPP) — un programme qui vise à donner aux collectivités des outils pour anticiper les effets systémiques de leurs décisions et modéliser les parties prenantes de leur territoire. L'un des cadres en cours de formalisation dans ce programme, la Diplomatie Territoriale Généralisée, part précisément de l'idée qu'un territoire — ou, plus largement, tout écosystème d'acteurs — fonctionne comme une pluralité d'agences diplomatiques simultanées et désynchronisées, où la désynchronisation elle-même, plutôt que tel ou tel acteur isolé, constitue le principal facteur d'imprévisibilité des dynamiques collectives. La journée ENIG en a offert, sans le savoir, plusieurs illustrations indépendantes et convergentes.
L’édition 2026 de la Conférence s’est clôturée, mais la question qu'elle a posée reste ouverte. Peut-être est-ce, au fond, la meilleure façon de rester fidèle à l'intuition de Saint-Exupéry : on ne referme pas l'avenir dans un compte-rendu, on ne fait que le permettre un peu plus.
A propos de ...
Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives.
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