Géopolitique

Cuba sous étau, Trump avance ses pions. Tribune libre par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Dimanche 5 Avril 2026


Pris en étau entre l’effondrement de son approvisionnement énergétique et la pression méthodique de Washington, Cuba traverse une crise d’une ampleur inédite depuis la fin du soutien vénézuélien. Tandis que Moscou tente de colmater les brèches, Donald Trump exploite la vulnérabilité de l’île pour redessiner les rapports de force dans les Caraïbes, transformant la pénurie en levier stratégique.



Cuba sous étau, Trump avance ses pions. Tribune libre par Giuseppe Gagliano, Cestudec

Une île au bord de l'asphyxie

Cuba revient au centre de la confrontation continentale, non pas parce qu'elle représente une menace militaire immédiate pour les États-Unis, mais parce qu'elle incarne un nœud politique, symbolique et géoéconomique dans la mer des Caraïbes. Les coupures générales d'électricité survenues en mars, le ralentissement de l'appareil productif, les pénuries de biens essentiels et le retour d'une colère populaire exprimée jusque dans les casserolades nocturnes montrent une réalité simple : le régime cubain n'est pas seulement en difficulté, il est entré dans une phase de vulnérabilité structurelle.
 
La reprise des livraisons russes de pétrole, avec un premier chargement massif puis l'annonce d'un second pétrolier, ne doit pas tromper. Elle ne signifie pas que Cuba a trouvé une voie de sortie. Elle montre au contraire combien l'île dépend désormais d'un équilibre extérieur précaire, soumis aux calculs de Moscou et surtout aux choix de Washington. Le fait que Donald Trump ait laissé passer un navire russe tout en maintenant la pression économique révèle une méthode bien connue : étrangler sans fermer totalement la soupape, pour conserver l'initiative politique et diplomatique.

La fin du parapluie vénézuélien

Le point décisif est la rupture du couloir énergétique avec le Venezuela. Tant que Caracas pouvait fournir du pétrole à La Havane, Cuba disposait d'un amortisseur politique et matériel. Avec la disparition de cet appui, l'île se retrouve exposée à la brutalité du marché, aux sanctions américaines et aux limites de ses alliés. La Russie peut apporter un secours ponctuel, mais elle ne peut remplacer à elle seule un système de soutien continu, surtout dans un contexte international déjà saturé par d'autres crises.
 
L'énergie est ici la clé de tout. Sans carburant, il n'y a ni production industrielle, ni transport stable, ni distribution régulière de nourriture, ni maintien efficace des services publics. Le problème cubain n'est donc pas seulement social ou idéologique. Il est d'abord logistique. Et lorsqu'un pays entre dans une crise logistique prolongée, c'est toute son architecture politique qui vacille.

Trump et la pression calculée

Lorsque Trump déclare que « Cuba est la prochaine », il ne parle pas nécessairement d'une intervention militaire directe. Son langage relève d'une ambiguïté stratégique destinée à produire plusieurs effets à la fois : inquiéter les dirigeants cubains, tester les réactions de Moscou, rassurer les secteurs les plus durs de l'exil cubain et laisser planer sur La Havane la menace d'un modèle appliqué ailleurs, fait de coercition économique, d'isolement politique et de déstabilisation graduelle.
 
La force de cette posture réside précisément dans son imprécision. Washington n'a pas besoin, à ce stade, d'ouvrir un front militaire classique. Il lui suffit d'exploiter l'extrême dépendance énergétique cubaine, de verrouiller les circuits d'approvisionnement et d'alimenter un climat d'incertitude. Dans ce schéma, l'objectif n'est pas forcément l'invasion. L'objectif peut être plus subtil : pousser le pouvoir cubain vers une négociation en position de faiblesse ou provoquer une lente érosion interne.

Scénarios possibles

Le premier scénario est celui de l'asphyxie prolongée. Les livraisons russes continuent mais restent insuffisantes. Les pannes, les pénuries et l'usure sociale s'aggravent. Le régime tient, mais au prix d'un durcissement politique et d'un appauvrissement encore plus brutal de la population. C'est le scénario le plus probable à court terme, car il permet à Washington de maintenir la pression sans prendre le risque d'une rupture incontrôlée.
 
Le deuxième scénario est celui d'une négociation sous contrainte. Les contacts évoqués entre La Havane et Washington pourraient déboucher sur un arrangement limité : allègement partiel de certaines pressions en échange de concessions économiques, migratoires ou politiques. Ce serait une respiration pour Cuba, mais aussi une manière pour les États-Unis de redessiner à leur avantage les rapports de force dans leur arrière-cour.
 
Le troisième scénario, plus dangereux, est celui d'une escalade régionale. Si la crise interne cubaine se combine avec une radicalisation politique et avec une implication plus visible de la Russie, Washington pourrait être tenté de transformer le dossier cubain en démonstration de force. Non pas forcément par une invasion, hypothèse coûteuse et risquée, mais par un saut qualitatif dans les sanctions, le blocus maritime indirect ou les opérations de pression multiforme.

Une bataille géoéconomique dans les Caraïbes

Ce qui se joue à Cuba dépasse largement Cuba. L'île est un test de la capacité américaine à reconstituer une discipline stratégique dans l'espace caribéen au moment même où l'ordre mondial se fragmente. Le pétrole n'est pas ici une simple matière première : il devient une arme de hiérarchisation du pouvoir. Qui contrôle les flux énergétiques contrôle le rythme de survie du régime.
 
Cuba n'est donc pas encore la prochaine cible au sens militaire du terme. Elle est déjà une cible au sens géoéconomique. Et c'est peut-être plus redoutable, car les guerres de ce type détruisent moins vite que les bombes, mais elles rongent plus profondément les sociétés, jusqu'à faire de l'épuisement un instrument de domination.

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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