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De l’ombre aux signaux faibles : ce que la conférence révèle sur la complémentarité entre Big Data et HUMINT. Tribune libre d'Alexandre Lambert


Alexandre Lambert
Samedi 25 Avril 2026


La conférence organisée le 22 avril à l’École de Guerre Économique autour des flux, de la souveraineté, d’Ormuz et des hubs africains a rappelé une évidence trop souvent négligée : les données permettent de suivre, mais elles ne suffisent pas toujours à comprendre. Entre Big Data, GEOINT et HUMINT, la vraie valeur se joue dans leur articulation.



Antoine Pillet à gauche, et Mohamed Cissouma à droite.
Antoine Pillet à gauche, et Mohamed Cissouma à droite.

Une conférence qui pose immédiatement le niveau stratégique

La soirée réunissait une audience de praticiens et d'experts, dans une atmosphère à la fois attentive, dense et très satisfaite de la qualité des échanges. Plusieurs participants occupaient ou avaient occupé des fonctions à l’étranger, notamment sur le continent africain, ce qui donnait aux discussions une portée concrète et internationale. Le sujet lui-même imposait d’emblée un niveau stratégique élevé : routes maritimes, souveraineté, surveillance numérique, renseignement humain, dépendances logistiques et nouvelles zones d’influence. La page de présentation annonçait d’ailleurs cette articulation entre militarisation des routes, donnée comme arme stratégique et recomposition des rapports de force entre acteurs publics et privés.
Ce qui a aussi marqué la soirée, c’est la complémentarité des deux intervenants.

Antoine Pillet, directeur des solutions maritimes chez Kpler et directeur des partenariats chez MarineTraffic, apportait une lecture extrêmement fine des flux, nourrie par une pratique quotidienne des outils de suivi maritime.

A ses côtés, Mohamed Cissouma, Deputy Head of Marine Operations chez Bureau Veritas pour la zone IMEA et fondateur de l’IFEM, apportait une profondeur opérationnelle et géoéconomique très différente, ancrée dans l’expérience embarquée, le contrôle maritime et les enjeux de développement de l’intelligence économique maritime en Afrique. Cette complémentarité s’est ressentie dans le partage de la parole comme dans la qualité d’écoute mutuelle.
 

Des flux visibles, mais pas toujours lisibles

La conférence rappelait d’abord une réalité simple : la mer reste un espace décisif du commerce mondial.

Selon l’OMI, environ 90 % du volume du commerce international de marchandises est transporté par voie maritime. Autrement dit, suivre les routes maritimes, les passages sensibles et les points d’étranglement n’est pas un exercice périphérique. C’est une entrée directe dans la compréhension du rapport de force
économique mondial.

Le détroit d’Ormuz occupe à cet égard une place particulière. Veille Magazinee le présentait comme un laboratoire d’une guerre invisible, où tensions militaires, rivalités énergétiques et batailles informationnelles se superposent. Dans un tel espace, les cargaisons ne sont qu’une partie du sujet. Les signaux, les trajectoires, les comportements anormaux, les brouillages et les absences d’émission deviennent eux aussi des objets d’analyse. La conférence a bien montré que la maîtrise des flux ne se limite plus à la circulation physique des navires. Elle concerne aussi la maîtrise de leur lecture.
 

Quand la donnée s’interrompt, le terrain redevient central

L’un des apports les plus intéressants de la soirée a justement été de ne pas opposer artificiellement les approches. Antoine Pillet, dont la familiarité avec MarineTraffic transparaissait naturellement dans sa manière de parler des flux, a rappelé que le HUMINT restait au même niveau d’importance que le GEOINT. C’est un point essentiel. Les outils open source, les plateformes de suivi, les systèmes comme l’AIS apportent une masse d’informations précieuse. Ils permettent de suivre, comparer, signaler, contextualiser. Mais ils ne disent pas tout.

Et parfois, ils se taisent. Une absence d’activité, une coupure, une incohérence, un silence peuvent déjà être un signal. Mais ils ne prennent sens qu’à partir du moment où quelqu’un les interprète, les relie à un contexte, les confronte à d’autres remontées. C’est là que mon expérience personnelle rejoint très directement le sujet de la conférence. Aujourd’hui encore, même avec des outils numériques puissants, le renseignement humain reste une valeur sûre. Non pas contre la donnée, mais au moment précis où la donnée s’interrompt, se brouille ou devient incomplète.
 

L’Afrique maritime comme espace de souveraineté

L’intervention de Mohamed Cissouma apportait une autre profondeur à cette réflexion. Ivoirien, ancien officier de marine marchande ayant principalement navigué en Méditerranée, aujourd’hui responsable chez Bureau Veritas et fondateur de l’Institut Francophone d’Économie Maritime, il a expliqué avoir créé l’IFEM pour contribuer au développement de l’intelligence économique maritime dans les pays africains, qu’il juge encore insuffisamment structurée. Cette démarche donnait à son propos une portée très concrète. Il parlait de la mer comme d’un espace de souveraineté, de réglementation, de circulation, de contrôle et d’influence.

L’un des points marquants de son intervention concernait le droit maritime. Il a rappelé qu’en principe un détroit, en tant que passage naturel, n’obéit pas à la même logique qu’un canal artificiel. Or, dans un contexte de tensions géopolitiques, les pratiques observées peuvent s’éloigner de cette lecture théorique. Dit autrement, la norme ne suffit jamais à elle seule à décrire la réalité des rapports de force. Là encore, la donnée brute ne remplace pas l’intelligence de situation.
 

Ce que cette conférence rappelle au fond sur le HUMINT

Au fond, cette conférence disait quelque chose de très simple, mais de fondamental pour les praticiens de l’intelligence économique. Le Big Data sans lecture humaine reste incomplet. Les plateformes comme Kpler ou MarineTraffic donnent une puissance de suivi considérable. Les signaux techniques, les données ouvertes, les capacités de visualisation et de corrélation ont changé l’échelle de l’analyse. Mais elles ne suffisent pas à produire seules une compréhension stratégique complète. Il faut encore des femmes et des hommes capables de lire le terrain, d’interpréter une anomalie, de sentir un basculement, de faire remonter une information contextualisée.

C’est probablement là que se situe aujourd’hui le point de jonction le plus intéressant entre les outils, la veille et le renseignement humain. Il ne s’agit plus de choisir entre capteurs numériques et observation humaine. Il s’agit de mieux articuler les deux. Car la collecte existe, les données existent, les signaux existent. La vraie difficulté commence au moment où il faut leur donner du sens, puis les transformer en compréhension exploitable.
 
La conférence s’est achevée sur une formule de Mohamed Cissouma qui résumait à elle seule cette profondeur stratégique :
« Celui qui tient la mer tient la terre. »
 

À propos de l’auteur

Alexandre Lambert est analyste en intelligence économique, spécialiste du renseignement terrain, de l’OSINT et de la veille stratégique. Ancien journaliste d’investigation de terrain, il travaille sur les liens entre collecte humaine, structuration de l’information et souveraineté. Il est le fondateur de Humint, une solution dédiée à la centralisation et à l’exploitation du renseignement terrain.


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Organisé par ...

L’AEGE, réseau français d’experts en intelligence économique, et son Club Afrique, structure dédiée aux enjeux géostratégiques du continent. Ensemble, ils conçoivent des rencontres mêlant analyse des flux, souveraineté et renseignement. Leur objectif : offrir un espace d’échanges entre professionnels, chercheurs et acteurs du maritime autour des mutations géopolitiques contemporaines.