Souveraineté

De la souveraineté à l’indépendance technologique : le réveil français passe-t-il enfin à l’échelle ?

Salon Souveraineté Numérique | Pour une souveraineté numérique européenne au service de la performance des organisations


Alexandre Lambert
Mercredi 1 Juillet 2026


Au Salon de la Souveraineté Numérique, le sujet semblait avoir changé de nature. Entre la conférence inaugurale et la table ronde consacrée aux champions européens de demain, la souveraineté n’apparaissait plus seulement comme un mot d’ordre politique, mais comme une question d’infrastructures, d’achats, de dépendances industrielles et de marché. Reste à savoir si cette inflexion relève d’un mouvement durable ou d’une séquence de communication qui devra encore faire ses preuves.



De la souveraineté à l’indépendance technologique : le réveil français passe-t-il enfin à l’échelle ?
Source
Photo : de gauche à droite :  
Christophe Grosbost Chief Strategy Officer – IMA - Innovation Makers Alliance
Marc Antoine Directeur des affaires publiques – Safran.AI
Alexandra André CEO – French Tech Grand Paris
Dennis Diefenbach CEO – The QA Company // 5eme personne : animateur

Un salon qui ne voulait plus parler dans le vide

À l’Espace Champerret, la chaleur était aussi présente dans les allées et les espaces de conférence, non climatisés. Pourtant, dès la conférence inaugurale, le public restait très attentif. Environ soixante-dix personnes assistaient à cette première séquence, dans une ambiance plus professionnelle que spectaculaire. Ce détail compte. On sentait un salon où les briques existent déjà, où les solutions sont montrées, où les discours commencent à devoir se confronter au réel.

Olivier Biton, Thibault de Tersant et Charlotte Marelli ont tous trois ramené le débat à un terrain très concret : la continuité de service. C’est sans doute l’un des fils rouges les plus intéressants de cette journée. Derrière le mot souveraineté, souvent galvaudé, il s’agit moins d’un drapeau que d’une capacité à ne pas être dépendant d’un tiers lorsque les infrastructures, les données ou les outils deviennent critiques. Olivier Biton a eu raison de commencer par rappeler qu’il fallait d’abord redonner une définition sérieuse à ce terme, tant il est désormais utilisé à tout propos.

 

La souveraineté, oui — mais à partir de quelles dépendances ?

L’intérêt de cette conférence inaugurale était aussi de ne pas chercher à rassurer trop vite.

Olivier Biton a tenu une ligne de crête utile : l’IA ne va pas mécaniquement supprimer les postes, elle va surtout transformer les métiers et exiger une montée en compétences, y compris chez les plus jeunes profils. Mais il a aussitôt posé une question plus embarrassante : jusqu’où peut-on parler de souveraineté si les fondations matérielles elles-mêmes restent dépendantes d’acteurs extérieurs ? La question des GPU ramène immédiatement le débat à sa réalité industrielle.

C’est précisément ici que l’exemple de Sesterce prend du relief. L’entreprise française a engagé un plan de montée en puissance autour d’infrastructures de calcul dédiées à l’IA, avec notamment un site annoncé à Valence autour de 40 000 GPU. L’intérêt de cet exemple est simple : il rappelle que la souveraineté ne se joue pas seulement dans le cloud ou dans les logiciels, mais aussi dans le calcul lui-même, donc au cœur de la chaîne de valeur de l’intelligence artificielle.

Autrement dit, la souveraineté ne se décrète pas. Elle suppose des centres de données, des capacités de calcul, des modèles, des standards, des choix d’achat et une exécution industrielle. Elle oblige aussi à regarder les angles morts, pas seulement les annonces.

 

Le marché commence lui aussi à poser les bonnes questions

L’un des signes les plus nets de cette évolution se trouvait peut-être hors micro. Rémi, 32 ans, chef de projet numérique responsable dans une banque en ligne française, était venu faire de la veille. Son constat était limpide : les clients demandent de plus en plus où sont stockées les données. Ils regardent, questionnent, veulent comprendre. Pour lui, si ce salon gagne en pertinence, c’est précisément parce que la souveraineté n’est plus seulement un sujet d’experts ; elle devient une question que le marché commence à formuler lui-même.

Ce point me paraît décisif. Tant que la souveraineté reste un sujet de table ronde, elle demeure en partie abstraite. Quand elle commence à remonter dans les demandes clients, dans les arbitrages d’achat, dans la vigilance sur l’hébergement ou dans le choix des prestataires, elle change de nature. Elle devient un critère de marché.

Cela vaut aussi pour les données issues du terrain. Trop souvent, les informations recueillies dans les salons, les rendez-vous, les visites, les missions ou les audits restent dispersées, puis traitées dans des environnements dont la souveraineté est peu interrogée. Or ces données sont parfois très stratégiques. Si elles sont ensuite exploitées dans des chaînes techniques qui nourrissent des compétiteurs étrangers, alors la question de la compétitivité ne se joue plus seulement dans l’innovation, mais aussi dans la maîtrise des flux.

 

“Indépendance technologique” : un mot plus exigeant que “souveraineté”

La conférence “SouvTech : quels leviers pour faire émerger les champions européens de demain ?” donnait un second étage au débat. Alexandra André l’a dit sans détour : le mot souveraineté est souvent galvaudé ; elle préfère parler d’indépendance technologique. La nuance est importante, parce qu’elle oblige à quitter le registre déclaratif pour entrer dans celui des capacités réelles.

Marc Antoine, de son côté, a rappelé qu’avant même le financement, il faut de la volonté : volonté de l’État, volonté de l’Europe, volonté des fondateurs. Il invitait aussi à sortir du fatalisme, en rappelant que l’Europe dispose d’atouts massifs : des talents, des écoles solides, un grand marché, et plusieurs pays parmi les plus riches au monde. Ce qu’il manque parfois, suggérait-il, ce n’est pas la capacité ; c’est la conscience du marché et la discipline collective.

Deux phrases entendues pendant cette séquence résument assez bien l’enjeu. La première, formulée par Christophe Grosbost : « Acheter un LLM étranger, c’est acheter un point de vue étranger. » Elle a le mérite de rappeler qu’un modèle n’est jamais neutre : il porte des corpus, des biais, des hiérarchies implicites et une vision du monde.

La seconde, portée par Marc Antoine, est encore plus tranchante : « Les achats hors UE, c’est un aiaiblissement stratégique. » Derrière cette formule, il y a une idée simple : chaque achat structure un écosystème. Acheter hors d’Europe, ce n’est pas seulement consommer ailleurs ; c’est aussi parfois fragiliser les acteurs que l’on prétend vouloir faire émerger.

 

Un réveil, oui — mais l’épreuve sera celle de l’exécution

Le salon donnait donc le sentiment d’un réveil. Pas seulement parce que l’État communique davantage sur la réduction des dépendances extra-européennes, ni parce que les industriels multiplient les annonces, mais parce que le sujet paraît désormais se déplacer vers des arbitrages concrets : où héberger, avec qui s’équiper, quels modèles utiliser, quelles dépendances accepter, quels acteurs soutenir.

Reste que ce réveil devra encore faire ses preuves. Le risque d’effet d’annonce existe toujours, d’autant plus dans une période où le numérique, l’IA et la souveraineté deviennent aussi des objets de récit politique. Ce salon avait justement le mérite de montrer qu’une autre étape commence : celle où la crédibilité ne se jouera plus dans les formules, mais dans les infrastructures, les achats, les usages et la capacité à tenir.

Au milieu de cet univers très technique, la présence des œuvres de Nicolas Delay, réalisées à partir d’anciens serveurs par exemple, apportait une forme de contrepoint discret. C’était visuellement original, mais surtout très juste : une manière de rappeler que le numérique reste aussi un monde matériel, industriel, obsolescent, et que toute souveraineté commence peut-être par la lucidité sur ce que l’on manipule vraiment.

 

Personnes mentionnées :

1/ Olivier Biton Directeur de la Transformation technologique et Directeur général CA- GIP – Crédit Agricole
2/ Thibault de Tersant Vice-président – Numeum
3/ Charlotte Marelli Directrice de projets Réseaux du futur, souveraineté et compétences numériques – Direction générale des Entreprises
4/ Alexandra André CEO – French Tech Grand Paris
5/ Marc Antoine Directeur des aiaires publiques – Safran.AI
6/ Christophe Grosbost Chief Strategy Oiicer – IMA - Innovation Makers Alliance

A propos de l'auteur

Alexandre Lambert est analyste en intelligence économique, spécialiste du renseignement terrain, de l’OSINT et de la veille stratégique. Ancien journaliste d’investigation de terrain, il travaille sur les liens entre collecte humaine, structuration de l’information et souveraineté. Il est le fondateur de Humint, une solution dédiée à la centralisation et à l’exploitation du renseignement terrain.


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