Géopolitique

Décrédibiliser le Rafale : l’autre front de la stratégie chinoise.


Jacqueline Sala
Mercredi 11 Mars 2026


La Chine ne se contente plus de concurrencer le Rafale sur les marchés : elle s’emploie à miner sa crédibilité même. À travers un war‑game médiatisé et une campagne informationnelle d’ampleur, Pékin transforme l’avion français en cible symbolique d’une guerre économique et cognitive où l’enjeu dépasse largement l’aéronautique : il s’agit d’affaiblir un modèle stratégique français.



La Chine mène une véritable guerre cognitive contre le Rafale, utilisant simulations, désinformation et pression stratégique pour affaiblir la crédibilité française. Analyse d’un affrontement où l’aéronautique devient un levier de puissance et de rivalité géopolitique.
Décrédibiliser le Rafale : l’autre front de la stratégie chinoise.

Rafale : la cible privilégiée de la stratégie cognitive chinoise

Nous sommes loin d’une simple querelle industrielle ou d’un exercice de communication militaire trop appuyé. 

Il s'agit d'une logique beaucoup plus vaste, celle que l'École de guerre économique de Paris a contribué à théoriser depuis des années : la guerre économique comme affrontement systémique, et la guerre cognitive comme bataille pour imposer une représentation du réel favorable à ses intérêts de puissance. L'EGE rappelle elle-même, à travers les travaux de Christian Harbulot, que les puissances contemporaines ne se contentent plus d'agir sur le terrain militaire ou commercial : elles travaillent simultanément sur l'information, la perception, la norme, l'image et la capacité de sidération de l'adversaire.
 
À cet égard, le cas du Rafale est presque un cas d'école. Ce que Pékin a engagé contre l'avion français n'est pas seulement une concurrence de marché. C'est une opération de déstabilisation de crédibilité. C'est précisément sur ce point que les analyses diffusées sur le site de l'EGE et les travaux de Giuseppe Gagliano sur la guerre économique convergent : dans les rivalités de puissance actuelles, il ne suffit plus de fabriquer un produit performant ; il faut aussi affaiblir symboliquement le produit du concurrent, dégrader sa réputation et transformer son image de supériorité en soupçon de vulnérabilité.

Le reportage de la CCTV comme opération de guerre cognitive

Le reportage diffusé par la CCTV entre le 24 et le 29 décembre 2025 doit être compris dans ce cadre. En montrant publiquement un war-gaming numérique conduit à Xuchang, dans le Henan, où 8 J-16 de la PLAAF affrontent 6 Rafale identifiés comme appartenant à l'armée de l'air indienne, la Chine ne produit pas seulement un contenu militaire à usage interne. Elle fabrique un récit stratégique destiné à plusieurs audiences : son opinion publique, ses partenaires, ses clients potentiels et les clients actuels de Dassault.

Dans cette simulation, le Rafale apparaît comme un « benchmark omnirole fighter » et comme un nœud critique du système adverse, avec une attention particulière portée au duel entre chaînes d'engagement, fusion de données, guerre électronique et missiles longue portée. Le fait même que des experts chinois aient souligné le caractère exceptionnel de cette diffusion publique, alors que ce type d'exercice reste habituellement classifié, montre qu'il s'agit d'un acte intentionnel de signalement.
 
La première leçon est claire : Pékin respecte le Rafale. On n'organise pas une telle mise en scène autour d'un avion jugé secondaire. Le Rafale est reconnu comme une plateforme de très haut niveau, agile, dotée d'une excellente suite de guerre électronique, d'une forte capacité de fusion de données et d'une polyvalence redoutable. Autrement dit, la Chine ne le sous-estime pas. Elle l'utilise au contraire comme adversaire de référence pour éprouver sa propre doctrine. C'est un aveu implicite de valeur opérationnelle.
 
Mais la seconde leçon est plus importante encore. La Chine ne cherche pas à démontrer qu'un avion chinois serait mécaniquement supérieur au Rafale dans un duel pur. Elle cherche à imposer une autre grille de lecture : celle de la supériorité systémique. Le rapport 8 contre 6, l'insistance sur la saturation, sur les réseaux de commandement, sur l'économie du missile et sur l'effet d'attrition traduisent une philosophie profondément cohérente avec la pensée chinoise de la compétition contemporaine. Il ne s'agit pas de gagner seulement par la plateforme, mais par l'architecture globale du combat. Nous sommes au cœur d'une logique de guerre économique systémique : la Chine ne vend pas uniquement un chasseur ; elle vend un écosystème de puissance.

Du combat aérien à la destruction de réputation

Ce qui s'est joué après les affrontements indo-pakistanais de mai 2025 confirme cette lecture. La perte d'au moins un Rafale indien a été exploitée pour construire un récit beaucoup plus large que l'événement lui-même. Reuters a rapporté qu'en novembre 2025 un rapport de la U.S.-China Economic and Security Review Commission affirmait que la Chine avait mené une campagne destinée à discréditer le Rafale après ce conflit, en combinant relais diplomatiques, faux comptes sur les réseaux sociaux, images manipulées et contenus générés par intelligence artificielle. AP a également relayé les inquiétudes françaises sur une vaste campagne de désinformation visant l'image du chasseur français et, au-delà, la crédibilité stratégique de la France.
 
C'est ici que la grille de lecture de la guerre cognitive devient décisive. La cible réelle n'est pas seulement l'avion. La cible, c'est la confiance.

Confiance des États clients, confiance des états-majors, confiance des opinions, confiance des élites administratives qui arbitrent les achats d'armement. L'objectif est d'installer un doute durable : si le Rafale peut tomber, si son image peut être altérée, alors la France perd une part de son autorité stratégique. Il s'agit d'une action sur la sphère cognitive visant à transformer la perception de la réalité pour obtenir un avantage économique et politique.
 
Les écrits de Giuseppe Gagliano sur la guerre économique insistent depuis longtemps sur cette dimension invisible du conflit : les puissances ne cherchent pas seulement à conquérir des marchés, elles cherchent à produire l'affaiblissement psychologique, narratif et décisionnel du concurrent. Dans cette perspective, le Rafale n'est plus seulement un chasseur français. Il devient un support symbolique à travers lequel on attaque un modèle national d'autonomie industrielle, de diplomatie d'armement et de souveraineté technologique.

Le véritable enjeu : casser le modèle français

Derrière le Rafale, il y a en effet beaucoup plus qu'un avion. Il y a une filière industrielle.

Il y a une offre intégrée. Il y a une relation de long terme avec le client, faite d'armements, de formation, de maintenance, de doctrine, d'interopérabilité et d'influence politique. En ce sens, frapper l'image du Rafale revient à viser la France comme puissance exportatrice autonome. C'est réduire sa capacité à exister face aux États-Unis et face à la Chine. C'est aussi tenter de fermer un espace intermédiaire qui gêne Pékin : celui d'un fournisseur occidental non américain, crédible, technologiquement souverain et capable de s'implanter durablement en Asie, au Moyen-Orient et ailleurs.
 
Le reportage de la CCTV ne doit donc pas être lu isolément. Il prolonge une séquence qui comprend les affrontements indo-pakistanais, la campagne de désinformation postérieure, le travail diplomatique discret auprès de certains pays clients et la volonté générale de Pékin de présenter ses propres appareils comme les vecteurs naturels d'un nouvel ordre sécuritaire asiatique. En langage harbulotien, nous sommes devant une manœuvre globale d'encerclement cognitif et de pression économique indirecte.

Taïwan : le point où la guerre économique deviendrait crise diplomatique

C'est dans ce contexte qu'il faut mesurer la portée de l'intérêt taïwanais pour le Rafale. En septembre 2025, Éric Trappier a déclaré devant une commission de l'Assemblée nationale que les Taïwanais voulaient le Rafale, tout en précisant que la décision relevait de l'État français. Plusieurs médias spécialisés ont ensuite rappelé que la flotte de Mirage 2000-5 de Taïwan, acquise au début des années 1990, approche de la fin de son cycle opérationnel et devient de plus en plus coûteuse à soutenir.
 
Si Taïwan achetait le Rafale, l'impact industriel serait considérable. Une commande de 36 à 60 appareils, avec missiles, maintenance, pièces, formation et soutien, représenterait plusieurs milliards d'euros et renforcerait durablement l'écosystème Dassault-Thales-Safran. Elle donnerait de l'air à la chaîne de production, consoliderait les standards les plus avancés du Rafale et renforcerait la position française dans l'aéronautique de combat à un moment où la compétition mondiale se durcit. Pour Taipei, ce serait un saut qualitatif majeur en matière de dissuasion, d'interopérabilité occidentale et de crédibilité politique.
 
Mais du point de vue chinois, une telle vente serait interprétée comme un acte d'hostilité politique. Non pas un contrat, mais un franchissement de ligne rouge. Pékin réagirait vraisemblablement sur plusieurs registres à la fois, conformément à sa pratique des rapports de force multidimensionnels : pression diplomatique, menaces économiques, ciblage des entreprises françaises, activations de campagnes informationnelles, intensification du discrédit contre le Rafale et, plus largement, tentative de punir Paris pour avoir lié son autonomie stratégique à un dossier que la Chine considère comme existentiel.
 
La vente d'un système d'armes à Taïwan ne serait pas seulement un acte relevant de la diplomatie traditionnelle. Elle deviendrait un épisode de guerre économique au sens plein : affrontement entre chaînes industrielles, instrumentalisation des dépendances commerciales, action sur les perceptions, punition réputationnelle et démonstration de puissance. La Chine dirait en substance à la France : si vous transformez le Rafale en symbole politique dans le détroit, nous transformerons vos intérêts économiques en champ de représailles.

Le Rafale comme révélateur d'un nouvel âge du conflit

Au fond, l'affaire du Rafale révèle un basculement beaucoup plus large. Nous entrons dans un âge où la concurrence entre puissances industrielles ne se joue plus seulement sur les performances techniques, ni même seulement sur les prix. Elle se joue sur la capacité à construire un récit de supériorité, à miner la confiance adverse, à influencer l'environnement décisionnel des acheteurs et à fusionner l'économique, le militaire, le diplomatique et le cognitif dans une même manœuvre.
 
C'est pour cela que le Rafale intéresse tant Pékin. Parce qu'il incarne exactement ce que la Chine veut battre : un produit performant, certes, mais surtout un vecteur de présence stratégique française. En le prenant pour cible, la Chine cherche moins à prouver qu'elle sait détruire un avion qu'à montrer qu'elle sait défaire une réputation, déplacer un imaginaire de puissance et imposer sa propre centralité sur le marché mondial des chasseurs.
 
Relu à la lumière de l'EPGE, des travaux de Christian Harbulot et des analyses de Giuseppe Gagliano, le dossier devient limpide. Le Rafale n'est pas seulement confronté à un concurrent. Il est pris dans une offensive de guerre économique et de guerre cognitive. Et si demain Taïwan entrait dans l'équation, cette offensive cesserait d'être seulement implicite : elle deviendrait l'un des théâtres les plus visibles de la confrontation entre la France et la Chine.

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.