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Désert médical : la France a plus de médecins que jamais, et pourtant... Par Patrice Schoch


Patrice Schoch
Mardi 11 Août 2026


La France n’a jamais compté autant de médecins, et pourtant jamais autant de Français n’ont eu aussi peu accès aux soins. Ce paradoxe, devenu quotidien dans les salles d’attente, révèle une mécanique territoriale bien connue : un signal faible ignoré, une pénurie installée, puis une crise que plus personne ne peut contourner. Derrière les chiffres, c’est une bataille politique, administrative et professionnelle qui s’ouvre pour tenter de réparer un système où trois Français sur quatre vivent désormais dans un désert médical.



Désert médical : la France a plus de médecins que jamais, et pourtant... Par Patrice Schoch

Le désert médical, symptôme d’un déséquilibre territorial profond

Prenez rendez-vous chez un généraliste demain matin, dans n'importe quelle commune de France, et comptez le nombre de jours qu'on vous propose avant de pouvoir enfin vous asseoir dans une salle d'attente. Trois semaines ? Six ? Parfois davantage, ou alors une réponse encore plus sèche : « nous ne prenons plus de nouveaux patients ». Et pourtant la France n'a jamais compté autant de médecins inscrits à l'Ordre - plus de 237 000, un record. Le paradoxe mérite qu'on s'y arrête : comment un pays peut-il battre des records de démographie médicale tout en laissant une majorité de sa population dans ce qu'on appelle, sans trop d'exagération, un désert médical ?
 
C'est le deuxième épisode de notre série sur les déserts territoriaux, après celui consacré à la désindustrialisation. Et la mécanique, on va le voir, n'est pas si différente : ici aussi, un premier signal faible, longtemps ignoré, a fini par produire une crise que plus personne ne peut ignorer.

Le chiffre qui devrait faire réagir tout le monde

Selon le rapport de la commission des affaires sociales du Sénat publié fin mai 2026, 75,7 % des Français vivent aujourd'hui dans un territoire où l'accès aux soins médicaux est jugé insuffisant.
Trois Français sur quatre. Pas seulement dans les campagnes reculées qu'on imagine spontanément : la Seine-et-Marne ou l'Eure-et-Loir affichent des densités médicales comparables à celles de zones rurales, et l'Île-de-France concentre l'une des proportions les plus élevées de patients sans médecin traitant. Le désert médical n'a pas de géographie unique ; il traverse aussi bien les grandes couronnes urbaines que les villages de moyenne montagne.

Autre chiffre qui donne le vertige : 6,4 millions d'assurés n'ont, en 2025, aucun médecin traitant déclaré. Et un sondage cité par le Sénat indique que 73 % des Français disent avoir renoncé à au moins un acte de soin ces cinq dernières années, faute de rendez-vous disponible à temps. Ce n'est plus un inconfort. C'est un renoncement aux soins, silencieux, qui ne fait jamais la une mais s'accumule année après année dans des millions de trajectoires individuelles.

Une pénurie qui n'est pas près de se résorber

Le nombre brut de médecins augmente, certes. Mais celui des généralistes installés en libéral, lui, recule depuis quinze ans : ils étaient environ 64 000 en 2012, ils ne sont plus que 57 000 aujourd'hui. La densité médicale standardisée, l'indicateur que suit la Drees, est passée de 331 à 312 pour 100 000 habitants entre 2012 et 2021. Et les projections ne sont guère optimistes : le nombre de généralistes devrait continuer de diminuer avant de commencer, lentement, à remonter, mais pas avant la fin de la décennie.

Derrière cette moyenne nationale, les écarts entre départements donnent le tournis : de 49 à 290 médecins pour 100 000 habitants selon les territoires. Les Hautes-Alpes ou la Savoie sont largement mieux loties que Mayotte ou l'Eure. Un rapport à la population qui peut varier du simple au sextuple selon l'endroit où l'on habite - pour un même droit théorique à se soigner.

Réguler ou inciter : deux visions de l'État s'affrontent

C'est là que le sujet devient passionnant à observer, au-delà des chiffres : il illustre à merveille comment un même problème territorial peut mobiliser des logiques d'action publique radicalement différentes, et souvent concurrentes.
 
D'un côté, la proposition de loi portée par le député Guillaume Garot, adoptée par l'Assemblée nationale dès mai 2025, veut réguler frontalement la liberté d'installation : une autorisation préalable de l'Agence régionale de santé (ARS) deviendrait nécessaire pour s'installer, accordée de droit dans les zones sous-dotées mais conditionnée ailleurs. « Nous avons remis un peu de République dans notre organisation collective », avait résumé Guillaume Garot au moment du vote. De l'autre, le Sénat, remanié à droite, a préféré miser sur l'incitation plutôt que la contrainte : un jour ou deux de consultation solidaire par mois dans les zones prioritaires pour les médecins déjà installés ailleurs, plutôt qu'une interdiction pure et simple. Le Conseil national de l'Ordre des médecins, lui, rejette toute idée de coercition, estimant qu'elle décourage les vocations sans rien garantir sur le terrain.
 
Entre ces deux textes s'intercale un troisième acteur qu'on oublie souvent : le préfet, chargé, aux côtés des ARS et des élus locaux, d'identifier les zones jugées prioritaires. Un rôle d'arbitrage discret, mais décisif, puisque c'est de ce zonage que dépendra, concrètement, qui sera soumis à quelles règles.

Ce que cette bataille législative révèle vraiment

Ce ballet entre Assemblée, Sénat, Agences Régionales de Santé et Ordre professionnel n'est pas qu'une querelle de textes. Il illustre, à sa manière, ce que l'on observe sur beaucoup de sujets territoriaux : des acteurs publics multiples, aux légitimités et aux tempos différents, tentent de s'accorder sur la réponse à apporter à une même urgence, sans qu'aucun n'ait à lui seul la main sur l'ensemble du problème. La région n'a pas la compétence santé. L'État partage l'arbitrage entre deux chambres qui ne s'accordent pas. Le préfet applique un zonage dont il n'a pas fixé les critères. Et pendant ce temps, dans les salles d'attente, les patients continuent d'attendre.
 
La navette parlementaire devrait se poursuivre dans les prochains mois. Une chose est sûre : quel que soit le texte qui l'emportera, il ne suffira pas à lui seul à combler un déficit de médecins qui s'est construit sur quinze ans. Sur ce sujet comme sur d'autres, la vraie question n'est peut-être pas de savoir qui a raison entre régulation et incitation, mais si nos territoires disposent des outils pour anticiper ces pénuries avant qu'elles ne deviennent, comme aujourd'hui, un problème pour trois Français sur quatre.

A propos de l'auteur

Conférence ENIG 2026 : trois voix, une même question sur nos angles morts stratégiques autour de nos Futurs. Patrice Schoch
Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives.
 

Sources pour aller plus loin


Données démographie médicale et accès aux soins
 
  1. Assurance Maladie, Déploiement de la convention médicale – Lancement de l'Observatoire de l'accès aux soins en open data, 25 septembre 2025 — https://www.assurance-maladie.ameli.fr/presse/2025-09-25-cp-lancement-observatoire-acces-soins
     
  2. Assemblée nationale, Rapport n°1180 (commission des affaires sociales), mars 2025 — https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/rapports/cion-soc/l17b1180_rapport-fond.pdf
     
  3. Univadis, Hausse de 72 % des médecins généralistes installés entre 2012 et 2024https://www.univadis.fr/viewarticle/hausse-72-des-médecins-généralistes-2025a1000r32
     
  4. PharmAnalyses, Santé : 11 % des patients sont sans médecins traitants, janvier 2022 — https://pharmanalyses.fr/sante-11-des-patients-sont-sans-medecins-traitants/
     
  5. MG France, Les actes du colloque « Un médecin traitant pour tous, à quel prix ? »https://www.mgfrance.org/actualites/publication/les-actes-du-colloque-un-medecin-traitant-pour-tous-a-quel-prix
     
  6. Mutualité Française, Accès aux soins dans les territoires : place aux chiffres, mai 2025 — https://www.mutualite.fr/actualites/acces-aux-soins-dans-les-territoires-place-aux-chiffres/
     
  7. La Gazette des Communes, Déserts médicaux : toujours moins de médecins généralistes, janvier 2024 — https://www.lagazettedescommunes.com/906512/deserts-medicaux-toujours-moins-de-medecins-generalistes/
     
Actualité législative (loi Garot et proposition de loi sénatoriale)
 
  1. Public Sénat, Installation des médecins, déserts médicaux… Le Sénat adopte la proposition de loi pour « améliorer l'accès aux soins dans les territoires », mai 2025 — https://www.publicsenat.fr/actualites/sante/installation-des-medecins-deserts-medicaux-le-senat-adopte-la-proposition-de-loi-pour-ameliorer-lacces-aux-soins-dans-les-territoires
     
  2. SFMU / APMnews, Les députés adoptent la proposition de loi Garot en rétablissant l'obligation de garde des médecins libéraux, 9 mai 2025 — https://www.sfmu.org/fr/actualites/actualites-de-l-urgences/les-deputes-adoptent-la-proposition-de-loi-garot-en-retablissant-l-obligation-de-garde-des-medecins-liberaux/new_id/70438
     
  3. Vie-publique.fr, Déserts médicaux : régulation de l'installation des médecins — proposition de loi Garothttps://www.vie-publique.fr/loi/298457-deserts-medicaux-regulation-installation-medecins-proposition-loi-garot
     
  4. Caducee.net, Proposition de loi Garot : la régulation de l'installation menace-t-elle la médecine libérale ?, juin 2026 — https://www.caducee.net/actualite-medicale/16907/proposition-de-loi-garot-le-risque-d-effet-boomerang-pour-la-medecine-liberale.html
     
  5. Hiway, Loi Garot : ce qui change pour médecin libéral (2025/2026)https://hiway.fr/blog/care/loi-garot-ce-qui-change-vraiment-pour-votre-installation-liberale-en-2025-2026
     
  6. Le Quotidien du Médecin, Régulation de l'installation : la proposition de loi Garot fait son retour au Sénat et ravive les tensions entre élus et médecins, mai 2026 — https://www.lequotidiendumedecin.fr/liberal-soins-de-ville/exercice/regulation-de-linstallation-la-proposition-de-loi-garot-fait-son-retour-au-senat-et-ravive-les
     
  7. France Assos Santé, Adoption de l'article 1 de la proposition de loi Garot : une première étape dans la lutte contre les déserts médicaux, avril 2025 — https://france-assos-sante.org/actualite/adoption-de-larticle-1-de-la-proposition-de-loi-garot-une-premiere-etape-dans-la-lutte-contre-les-deserts-medicaux/
     
  8. Départements de France, Santé : l'Assemblée adopte la proposition de loi régulant l'installation des médecins, mai 2025 — https://departements.fr/sante-lassemblee-adopte-la-proposition-de-loi-regulant-linstallation-des-medecins/


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