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Déserts médiatiques : le prochain angle mort de nos territoires ? ©Patrice Schoch

Chroniques « Veille & Territoires vulnérables »


Jacqueline Sala
Mercredi 25 Mars 2026


Le rapport RSF (Reporter Sans Frontière) alarme sur la crise économique des médias locaux. Il révèle en creux quelque chose de plus grave : quand un territoire perd son information locale, il perd sa capacité à anticiper ses propres fragilités. Un désert de plus — et peut-être le plus invisible de tous.



Déserts médiatiques : le prochain angle mort de nos territoires ? ©Patrice Schoch

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En janvier 2026, la chaîne de télévision Wéo cessait d'émettre dans les Hauts-de-France après dix-sept ans d'existence. Trente pour cent de l'audience des télévisions locales en France disparaissaient d'un coup. Quelques semaines plus tard, Reporters Sans Frontières publiait un rapport d'alerte sur l'état de l'information locale française. Le constat est brutal : fermetures en cascade, érosion des effectifs journalistiques, zones blanches de l'information qui s'étendent silencieusement sur la carte du territoire.

 

Ce rapport est d'abord un document sur la liberté de la presse. Mais il dit autre chose, en creux, que les décideurs publics et privés auraient tort de ne pas lire : quand un territoire perd son information locale, ce n'est pas seulement le pluralisme démocratique qui vacille. C'est la capacité de tous ses acteurs — élus, entreprises, associations, citoyens — à se voir mutuellement, à comprendre ce qui se passe vraiment, et à agir avant que les problèmes ne deviennent des crises.


Ce que le journalisme local voit que personne d'autre ne voit

La richesse irremplaçable de l'information locale tient à une seule chose : son ancrage.

Un journaliste local ne couvre pas un territoire depuis Paris. Il y vit, y travaille, connaît ses acteurs, perçoit ses tensions, capte ses signaux faibles — ces indices discrets qui précèdent les ruptures et que nul indicateur officiel ne mesure encore.  Le rapport RSF en donne des exemples saisissants. Des pratiques de pédophilie dans une institution vendéenne révélées dès 2012 par un mensuel satirique local, alors que rien ne filtrait au niveau national. Des pollutions industrielles documentées à Lyon bien avant que les autorités n'interviennent. Des pratiques managériales abusives mises au jour par un pure player marseillais au prix de batailles judiciaires épuisantes.

Dans chacun de ces cas, l'information existait sur le territoire. Seul un journaliste ancré pouvait la voir, la vérifier et la rendre publique.  C'est cette capacité d'observation de proximité que la désertification médiatique détruit — lentement, silencieusement, de façon presque mécanique. Quand une rédaction locale ferme ou se réduit à sa portion congrue, ce ne sont pas seulement des emplois journalistiques qui disparaissent. Ce sont des capteurs du territoire qui s'éteignent.  Un écosystème informationnel qui se fragmente     

Ce que le rapport RSF documente sans le nommer ainsi, c'est la fragmentation progressive d'un écosystème informationnel territorial. À mesure que les rédactions locales se raréfient, trois phénomènes se substituent à elles — aucun ne les remplace vraiment.     

La communication institutionnelle occupe le terrain. Les collectivités investissent massivement dans leurs propres publications, leurs applications mobiles, leurs réseaux sociaux. Le rapport RSF rappelle que 75 % des Français privilégient déjà les publications des collectivités pour s'informer localement. C'est une information utile — mais c'est une information orientée, construite pour valoriser, non pour révéler.  Les réseaux sociaux comblent le vide apparent. Des pages Facebook locales, des groupes d'habitants, des comptes d'influenceurs locaux prolifèrent là où la presse professionnelle recule. Ils captent parfois des signaux réels. Mais sans la vérification, la mise en contexte et l'indépendance qui font la valeur de l'information journalistique.  La désinformation s'engouffre dans la brèche.

RSF recense 85 faux sites actifs imitant la presse régionale, produisant plus de 23 000 articles en moins d'un an, intégrant des narratifs manipulés dans des informations locales authentiques. La presse locale est devenue une cible de choix précisément parce qu'elle est fragilisée.

Vers un journalisme de dynamiques territoriales

Face à ce diagnostic, les réponses défensives — refinancer, protéger, sauvegarder — sont nécessaires mais insuffisantes.

Ce que les territoires les plus vulnérables (et finalement tous les territoires) ont besoin de voir aujourd'hui, ce ne sont pas seulement des faits mieux documentés. Ce sont leurs propres dynamiques : les interdépendances entre acteurs, les tensions qui montent, les trajectoires qui conduisent aux crises avant qu'elles n'éclatent. 

Certaines rédactions indépendantes l'ont compris. Mediacités mesure chaque année l'impact concret de ses enquêtes sur les politiques publiques. Splann! cartographie les systèmes d'acteurs derrière les faits agricoles bretons. Rue89 Strasbourg reconstruit les réseaux d'influence qui précèdent les décisions institutionnelles. Ces pratiques convergent vers ce qu'on pourrait appeler un journalisme de dynamiques territoriales — un journalisme qui ne se contente pas de répondre à la question que s'est-il passé ? mais à la question comment ça fonctionne, et où ça va ?

Reconnaître, financer, outiller

Ce journalisme existe. Il mérite d'être reconnu, soutenu et développé — non comme une niche militante, mais comme une ressource stratégique pour tous ceux qui ont besoin de comprendre les territoires dans lesquels ils opèrent, investissent ou décident. Mais cela suppose de résoudre la question que le rapport RSF pose frontalement et que personne n'a encore tranchée : qui finance ce journalisme, et dans quelles conditions d'indépendance ? 

Une piste mérite d'être explorée sérieusement : celle d'un écosystème collectif territorial, où les acteurs qui bénéficient directement de cette information — collectivités, entreprises, mutuelles, fondations, associations — contribuent ensemble à la financer, via des fonds mutualisés à l'échelle d'un bassin de vie. Non comme des commanditaires qui orientent les contenus, mais comme des parties prenantes qui reconnaissent la valeur d'une infrastructure informationnelle indépendante pour la compréhension et la résilience de leur territoire commun. La condition d'indépendance éditoriale n'est pas accessoire dans ce modèle — elle en est la clé de voûte. 

C'est précisément dans cette direction que s'orientent des travaux de recherche en cours sur la modélisation des interactions entre parties prenantes territoriales. Cela permettrait non pas de remplacer le regard journalistique, mais de lui offrir des outils pour voir ce que les données officielles ne montrent pas encore — les interdépendances, les signaux faibles, les trajectoires avant le point de bascule. Le journalisme de dynamiques territoriales et l'intelligence territoriale ont, en définitive, le même objet : rendre un territoire lisible à ceux qui y vivent et y décident.

A propos de ...

Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives


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