Intelligence des Territoires, PME, ETI

Désindustrialisation et parties prenantes territoriales : modéliser les interdépendances pour agir avec précision. Patrice Schoch

Chroniques « Veille & Territoires vulnérables »


Jacqueline Sala
Mardi 17 Mars 2026


Face à un territoire en déprise industrielle, la question que posent la plupart des acteurs publics, privés et associatifs est : quel est le niveau de risque ? C’est une bonne question. Mais ce n’est pas la première à poser.



Désindustrialisation et parties prenantes territoriales : modéliser les interdépendances pour agir avec précision. Patrice Schoch
La première question est : qui sont les parties prenantes réelles de cette vulnérabilité, quelles sont leurs interdépendances, et à quelle vitesse chacune d'elles réagit-elle au choc ? Sans réponse à cette question, l'évaluation du risque reste une photographie statique d'un système dynamique. Et une photographie statique d'un système dynamique conduit, presque mécaniquement, à des décisions soit trop tardives soit mal calibrées.

Repenser la notion de partie prenante territoriale

La théorie classique des parties prenantes — développée dans un cadre d'entreprise — identifie les acteurs selon leur pouvoir, leur légitimité et l'urgence de leurs demandes vis-à-vis d'une organisation centrale. Transposée au territoire, cette approche présente une limite structurelle : elle suppose qu'il existe un acteur focal autour duquel s'organisent les relations. Or un territoire n'a pas de centre. Il est un réseau d'interdépendances dans lequel chaque acteur est simultanément demandeur, offreur, contrainte et ressource pour les autres.

 

Une partie prenante territoriale pertinente pour l'analyse d'une déprise industrielle n'est donc pas seulement l'acteur directement affecté par la fermeture d'un site. C'est tout acteur dont les comportements, les décisions ou les ressources influencent — ou sont influencés par — la trajectoire du territoire sur un horizon donné.

 

Cette définition élargie produit une cartographie très différente de celle que génèrent les diagnostics classiques. Elle fait apparaître des acteurs que les analyses habituelles ignorent : le médecin qui envisage sa retraite sans successeur, le bailleur social dont les impayés anticipent la dégradation démographique, l'opérateur de transport scolaire dont le maintien conditionne la rétention des familles avec enfants, l'association d'insertion dont la capacité d'absorption détermine la vitesse de requalification des salariés licenciés.


La modélisation des interactions : trois niveaux d'analyse

Modéliser les interactions entre parties prenantes territoriales dans un contexte de déprise industrielle suppose d'opérer à trois niveaux distincts, chacun produisant une information décisionnelle spécifique.
 
Le premier niveau est celui des flux d'interdépendance : qui dépend de qui, pour quoi, selon quelle intensité et selon quelle temporalité. Un sous-traitant dépend du donneur d'ordre pour 80 % de son chiffre d'affaires sur un horizon de douze mois. Un bailleur social dépend de la solvabilité des ménages locataires sur un horizon de cinq ans. Une école dépend des effectifs démographiques sur un horizon de deux à trois ans, au rythme des cohortes scolaires. Cartographier ces flux permet d'identifier les chaînes de transmission des effets de cascade — et donc les points où une intervention précoce peut interrompre la propagation.
 
Le deuxième niveau est celui des besoins non exprimés : ce que chaque partie prenante cherche à résoudre sans nécessairement le formuler dans l'espace public. Le maire cherche une réponse visible avant les élections. La mutuelle cherche à stabiliser son portefeuille de risque. L'association cherche des financements pérennes pour absorber la vague d'accompagnement. L'entreprise qui envisage une implantation cherche à évaluer la disponibilité de main-d'œuvre qualifiée sur cinq ans. Ces besoins non exprimés sont précisément les points de levier d'une action coordonnée frugale — des espaces où une proposition bien calibrée peut mobiliser des ressources dispersées sans nécessiter de moyens exceptionnels.
 
Le troisième niveau est celui des réalités asymétriques : chaque partie prenante dispose d'informations que les autres n'ont pas. Le médecin sait qu'il partira dans six ans et qu'aucun successeur n'a manifesté d'intérêt. La mutuelle sait que les arrêts maladie ont augmenté de 23 % sur le périmètre depuis dix-huit mois. Le bailleur social sait que trois immeubles ont vu leur taux de rotation doubler. Ces informations, prises séparément, semblent sectorielles. Mises en relation, elles dessinent une trajectoire territoriale que nul acteur individuel ne peut percevoir seul — et que seule la modélisation des interdépendances permet de reconstituer.

De la modélisation à l'action frugale : quatre principes opérationnels

Ce cadre analytique se traduit en quatre principes opérationnels pour les acteurs privés et associatifs qui souhaitent transformer la compréhension des interdépendances en décisions précises et efficientes.

Le premier principe est celui de l'action au bon niveau : intervenir sur les acteurs-levier plutôt que sur les symptômes visibles. Dans un réseau d'interdépendances territoriales, certains acteurs occupent des positions structurelles qui leur confèrent une capacité d'influence disproportionnée sur la trajectoire collective. Les identifier — par leur centralité dans le réseau, leur maîtrise des temporalités critiques, ou leur accès à des ressources rares — permet de concentrer les efforts là où l'effet est maximal.
 
Le deuxième principe est celui de l'action au bon moment : chaque configuration territoriale présente des fenêtres d'opportunité dans lesquelles une action modeste produit des effets significatifs, et des zones de résistance dans lesquelles la même action nécessite des ressources démesurées. La modélisation des temporalités différentielles permet de localiser ces fenêtres avant qu'elles ne se referment.
 
Le troisième principe est celui de l'action mesurable : définir a priori les indicateurs qui permettront d'évaluer l'effet de l'intervention — non pas sur les indicateurs officiels, dont le délai de consolidation est de cinq à sept ans, mais sur les signaux avancés qui reflètent les dynamiques réelles du territoire à court terme.
 
Le quatrième principe est celui de l'action frugale : non pas la plus grande ou la plus visible, mais la plus efficiente — celle qui mobilise les ressources existantes du territoire plutôt que d'en importer de nouvelles, qui s'appuie sur les interdépendances déjà actives plutôt que de chercher à les reconfigurer, et qui produit des effets auto-entretenus plutôt que dépendants d'une intervention continue.
 

Ce que cette approche change pour la veille des acteurs privés

L'implication pratique de ce cadre pour les acteurs privés est directe : la veille territoriale pertinente n'est pas une veille sur les indicateurs d'un territoire. C'est une veille sur les comportements, les besoins et les interdépendances de ses parties prenantes — une veille relationnelle et dynamique, orientée vers la détection précoce des configurations dans lesquelles une action coordonnée et frugale peut encore infléchir une trajectoire avant qu'elle ne devienne statistiquement visible et politiquement coûteuse à traiter.

 

Les prochains épisodes de cette série déclineront cette grille analytique sur d'autres formes de vulnérabilité territoriale — médicale, hydrique, démographique, agricole — en maintenant le même fil directeur : cartographier les parties prenantes réelles de chaque désert, modéliser leurs interdépendances et leurs temporalités, identifier les leviers d'action frugale avant le point de bascule.


A propos de...

Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives.