Communication & Influence

« Désinformation : quand l’économie paie la facture » - Synthèse réalisée par Cazals&Partners.

(Cazals.fr)


Jacqueline Sala
Samedi 28 Mars 2026


Le rapport publié par Sopra Steria en mars 2026 chiffre pour la première fois l’impact économique mondial de la désinformation : 417 milliards de dollars en 2024. Fraudes numériques, manipulations de marché, perte de confiance systémique… Le phénomène n’est plus seulement démocratique, il est devenu un risque économique majeur. Nous avons rencontré François Cazals, fondateur de Cazals&Partners, pour comprendre ce que ce chiffre dit — et ne dit pas — de la menace.



« Désinformation : quand l’économie paie la facture » - Synthèse réalisée par Cazals&Partners.
Source : https://bit.ly/4bAoOK3

François Cazals, professeur adjoint à HEC Paris, dirige un cabinet de conseil en stratégie.
Il a rédigé de nombreux ouvrages et articles dont :
  • Stratégie IA antifragile (Distriforce, 2025)
  • Stratégie antifragile (Distriforce, 2024)
  • Intelligence artificielle : l’intelligence amplifiée par la technologie (De Boeck, 2019)
  • Stratégies digitales : la méthode des 6C (De Boeck, 2018)
Il est également colonel (réserve opérationnelle) de gendarmerie, affecté au cabinet du directeur général, au centre d’expertise IA et membre du conseil scientifique de l’institution. Il est président de l’Association Nationale des Réservistes de la Gendarmerie.

Le rapport évalue à 417 milliards de dollars le coût mondial de la désinformation en 2024. Selon vous, qu’est ce que ce chiffre révèle réellement de l’ampleur du phénomène, et qu’est ce qu’il masque encore dans les zones grises de l’économie informationnelle ?

Le montant de 417 milliards de dollars marque l'entrée définitive de la désinformation dans le champ des risques systémiques.

Ce chiffre signifie que le phénomène n'est plus un épiphénomène médiatique, mais une externalité massive du capitalisme contemporain, dont les effets de destruction de valeur sont désormais comparables à un choc macroéconomique. Cependant, cette évaluation globale laisse dans l’ombre trois dimensions fondamentales.

La première concerne les actifs immatériels, tels que la confiance, dont la dégradation ne fait l'objet d'aucune traduction comptable immédiate bien qu'elle altère les mécanismes de coordination des marchés.
La deuxième réside dans les coûts de second rang : les nécessaires investissements défensifs imposée aux organisations, lesquelles s'épuisent en technologies de riposte, en procédures de conformité et en audits pour pallier l'insécurité informationnelle.
Enfin, l'étude souligne les effets politiques et sociologiques : la polarisation de l'opinion, en empêchant tout consensus social, finit par paralyser les réformes structurelles nécessaires au développement.

Le coût réel n'est donc plus seulement celui du mensonge, mais celui de l'immobilisme d'une société privée d’une information de confiance.
 

L’étude montre que la désinformation touche directement les entreprises, les marchés et la confiance économique. Quels sont, d’après votre expérience, les mécanismes les plus sous estimés par les dirigeants lorsqu’ils évaluent leur exposition à ces risques ?

Nous constatons que les directions générales font une erreur de diagnostic fondamentale : elles traitent la désinformation comme un simple problème de communication alors qu'elle s'attaque à la racine même de leur métier, à savoir la capacité de décider .

Pour piloter, un dirigeant a besoin de signaux fiables (les « signaux de marché »). Or, ces signaux sont aujourd'hui pollués : puisque 89 % des revenus du e-commerce dépendent des notes en ligne, l'injection massive de faux avis ne gâche pas seulement une réputation ; elle fausse totalement la lecture de ce que veulent vraiment les clients .
Le thermomètre est cassé, et l'entreprise navigue à vue.

Ce brouillard informationnel se traduit de manière très concrète. Si les investisseurs ne savent plus ce qui est vrai, ils exigent une « prime d'incertitude » :
  • La chute des actifs : les manipulations boursières basées sur le faux peuvent provoquer des pertes sèches, estimées à 60 milliards de dollars.
  • Le renchérissement du crédit : plus une entreprise semble vulnérable aux rumeurs, plus il lui coûte cher d'emprunter de l'argent (le fameux « coût du risque »).
Nous devons donc cesser de voir la désinformation comme un sujet numérique et de réseaux sociaux : c'est une menace directe sur la stabilité financière et la pérennité des organisations.
 

Sopra Steria insiste sur l’effet amplificateur de l’IA générative dans la production de contenus trompeurs. Pensez vous que les organisations sont aujourd’hui capables de répondre à cette industrialisation, ou observe t on un décalage croissant entre menace et capacité de riposte ?

L’IA générative ne crée pas la désinformation ex nihilo, mais elle en modifie radicalement l’économie en industrialisant la menace.

Nous assistons à une rupture d'échelle : l'abaissement des coûts de production permet désormais une personnalisation des récits et une adaptation des campagnes d'influence en temps réel. Face à cette puissance de feu, les organisations demeurent prisonnières d'un modèle souvent artisanal.

Le constat est sans appel : il y a  un déséquilibre structurel de la riposte. Le retard n'est pas seulement technologique, il est organisationnel. Les entreprises disposent parfois de capteurs de veille, mais elles manquent d'une véritable architecture capable de coordonner les fonctions de sûreté, de data et de communication stratégique. Sans doctrine claire de qualification des menaces, la défense reste locale, fragmentée et, par définition, peu efficace.

Le rapport appelle à une meilleure mesure, une gouvernance renforcée et une coordination entre acteurs publics et privés. Quelles seraient, selon vous, les priorités concrètes pour éviter que la désinformation ne devienne un coût structurel durable pour l’économie mondiale ?

Pour éviter que ce poison ne paralyse tout le système, trois actions me semblent nécessaires :
  • En faire une priorité de direction générale : La désinformation doit être traitée comme un risque financier majeur, avec des indicateurs de suivi discutés chaque mois par la direction .
  • Créer une méthode de calcul commune : Comme cela existe pour le climat avec le GIEC, nous devons nous mettre d'accord sur une façon de mesurer scientifiquement les dégâts pour mieux répartir les budgets de défense .
  • Protéger la vérité comme un bien commun : La confiance est le moteur de l'économie. Pour la préserver, l'État et les entreprises doivent coopérer afin de garantir l'origine des informations et de certifier les sources fiables

Merci François Cazals, d’avoir accepté de répondre à nos questions. Avant de nous quitter, peut-être une remarque plus personnelle, un rendez-vous, un conseil de lecture, de formation…

Je recommande vivement la lecture de « Vertigineux réseaux  » (les livrets de la stratégie, aux éditions EMS), qui aborde ces phénomènes avec la contribution d’intervenants académiques et professionnels de très haut niveau.
J’ai eu le privilège de rédiger le chapitre 6 : « Perte de sens commun et antifragilité : un nouveau logiciel stratégique à inventer ».

A propos de ...

Professeur affilié à HEC Paris, François Cazals est expert en marketing, stratégies digitales et nouveaux business models. Auteur de plusieurs ouvrages dont Stratégies digitales et Intelligence artificielle, il dirige aussi un cabinet de conseil fondé en 1998. Ancien cadre dirigeant, il intervient auprès d’entreprises et enseigne dans les programmes Executive Education. François Cazals est l’auteur d’ouvrages de référence sur :
  • la stratégie digitale,
  • l’intelligence artificielle,
  • l’antifragilité,
  • le marketing numérique.