Géopolitique

Du Nil au Fezzan : le corridor invisible qui recompose le Sahel


Jacqueline Sala
Samedi 18 Juillet 2026


Le conflit soudanais, né en avril 2023, n’est plus une crise nationale mais le moteur d’une vaste reconfiguration sahélo‑saharienne. Entre Darfour, Kufra et Fezzan, un corridor d’instabilité s’est formé, où circulent combattants, ressources et influences étrangères. Cette zone, longtemps perçue comme périphérique, devient le cœur stratégique d’un nouvel ordre régional.



Du Nil au Fezzan : le corridor invisible qui recompose le Sahel
Source DU NIL AU FEZZAN : LE CONFLIT SOUDANAIS COMME ACCÉLÉRATEUR DES RECOMPOSITIONS GÉOPOLITIQUES SAHÉLO-SAHARIENNES UNE LECTURE COMPARATIVE DES TRAJECTOIRES SOUDANAISE ET LIBYENNE
Auteur : Dr. Yassine El Yattioui / Chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II
OBSERVATOIRE du Maghreb ©IRIS FRANCE Tous droits réservés

Depuis avril 2023, l’affrontement entre les SAF du général al‑Burhan et les RSF de Hemedti a transformé le Soudan en foyer majeur d’instabilité. L’effondrement de l’État, l’exode de plus de quatorze millions de personnes et la dépendance humanitaire massive ne sont qu’une partie du tableau. Situé à la jonction du Nil, de la Corne de l’Afrique, de la mer Rouge et du Sahara central, le pays agit désormais comme un accélérateur de recompositions régionales. La crise soudanaise reconfigure les équilibres entre la Libye, le Tchad et l’Égypte, créant un continuum stratégique sahélo‑saharien où circulent acteurs armés, trafics et influences étrangères.

Un conflit qui déborde les frontières

Le Soudan, pris entre les SAF (1*) et les RSF (2*), s’est mué en État‑charnière dont la déstabilisation diffuse ses effets bien au‑delà du Nil. Les déplacements massifs de populations, les routes commerciales paralysées et la montée en puissance des réseaux tribaux transfrontaliers ont transformé le Darfour en véritable carrefour stratégique.

De Khartoum à El Obeid, les axes traditionnels s’effondrent au profit de routes informelles qui relient désormais le Soudan au Tchad, à l’Égypte et à la Libye. Dans ce paysage fragmenté, les puissances extérieures — de l’Égypte à la Russie, en passant par les Émirats arabes unis — avancent leurs pions, chacune cherchant à capter une part de l’influence régionale.
(1*) Les SAF sont l’armée régulière du Soudan, héritière de l’appareil militaire étatique. Elles représentent la structure officielle, reconnue internationalement, et sont dirigées par le général Abdel Fattah al‑Burhan. Leur légitimité repose sur leur statut institutionnel, leur contrôle des infrastructures étatiques et leur soutien par certains États voisins, notamment l’Égypte.

(2*)  Les RSF sont une force paramilitaire née des milices janjawids du Darfour. Commandées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, elles se sont progressivement autonomisées, devenant un acteur militaire et économique majeur. Leur puissance repose sur la maîtrise des routes transsahariennes, des trafics et surtout du commerce de l’or, qui leur assure une rente stratégique.

Kufra et Fezzan, nouveaux centres de gravité

En Libye, la fragmentation institutionnelle a ouvert un espace de circulation où se mêlent réfugiés, trafics et mercenaires.

Kufra, oasis stratégique au croisement des frontières soudanaise, tchadienne et égyptienne, est devenue la porte d’entrée des flux issus du Darfour. Plus au sud, le Fezzan fonctionne comme un laboratoire de gouvernance hybride : tribus, groupes armés et réseaux marchands y négocient quotidiennement la sécurité et l’accès aux ressources. Ce continuum soudano‑libyen est un corridor vital où l’or artisanal, le carburant, le bétail et les capitaux illicites circulent avec une fluidité qui défie les souverainetés étatiques.

L’or, moteur de la guerre soudanaise

Au cœur de cette recomposition se trouve l’économie aurifère, véritable nerf de la guerre.

Le Soudan, l’un des premiers producteurs d’or du continent, voit ses mines du Darfour et du Kordofan devenir des enjeux militaires majeurs. Les RSF en tirent une rente décisive, alimentée par des circuits informels qui traversent la Libye et le Tchad avant d’atteindre les marchés internationaux, notamment ceux des Émirats arabes unis. Dans cet espace sahélo‑saharien, les acteurs cumulent les rôles de chef tribal, commerçant et commandant militaire, brouillant les frontières entre économie, sécurité et politique.

Vers une nouvelle lecture du Sahel

Soudan et Libye partagent désormais une même réalité : une souveraineté juridique intacte, mais une souveraineté empirique fragmentée. Le monopole de la violence légitime s’effrite au profit d’une pluralité de centres de pouvoir. Les périphéries deviennent centrales, et la puissance se mesure moins à l’administration d’un territoire qu’à la maîtrise des flux qui le traversent.

Ce corridor du Nil au Fezzan impose de repenser les stratégies de stabilisation : intégrer les dynamiques transfrontalières, réguler les économies de guerre et reconnaître ces espaces sahariens comme un système stratégique unique.


A propos de l'auteur

L'empire de l'or égyptien : comment Le Caire militarise les ressources aurifères du Soudan pour bâtir la future place financière de l'or en Afrique. Tribune libre Dr. Yassine El Yattioui
Dr. Yassine El Yattioui
Docteur en Science Politique et Relations Internationales à l'Université de Salamanque (Espagne)
Enseignant-chercheur à l'Université Lumière Lyon II (France)
Chercheur associé à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla - BUAP (Mexique)

PRÉSENTATION DE L’OBSERVATOIRE

Sous la direction de Brahim Oumansour, chercheur associé à l’IRIS, l’Observatoire du Maghreb se propose d’être une plateforme d’expertise et d’analyses sur le Maghreb pour contribuer à une meilleure compréhension des évolutions politique, sociale, économique, sécuritaire et culturelle des pays le constituant.
La vocation de cet observatoire vise à ouvrir un espace de débats transdisciplinaire et à organiser des conférences, tables rondes et colloques, au sein de l’IRIS ou en partenariat avec d’autres centres et institutions françaises et étrangères, avec l’objectif de décrypter les crises et conflits qui secouent la région, prospecter des pistes d’évolution et apporter un éclairage sur les enjeux géostratégiques qui en découlent.
L’Observatoire du Maghreb s’inscrit dans le cadre du Programme Moyen-Orient / Afrique du Nord de l’IRIS, dirigé par Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS.


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