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Edgar Morin (1921-2026) et nous.


Jacqueline Sala
Mercredi 3 Juin 2026


Peut-on légitimement écrire un hommage à Edgar Morin, sans être spécialiste de son œuvre, et même sans l’avoir lu en intégralité ? Oui, car quand un intellectuel a été aussi marquant pour sa génération, sa réception a largement dépassé les cercles rapprochés de la philosophie et des sciences humaines. Nous sommes nombreux à être ses lecteurs et à avoir puisé dans ses concepts pour essayer de décoder le monde qui nous entoure. Chacun a « son » Edgar Morin et c’est pourquoi cette tribune a un parti pris : parler du penseur à travers trois de ses ouvrages choisis subjectivement.



Nadège Edwards-Pougnet

Edgar Morin (1921-2026) et nous.

Edgar Morin, aux racines humaines de la crise

Si l'on parle de la notion de crise comme concept central, le texte Pour une crisologie publié en 1976 dans la revue Communications semble fondateur. Mais bien avant, cette thématique paraissait en filigrane dans ses écrits. Ainsi, le premier ouvrage mis en lumière, L’Homme et la mort (1951), sans traiter ce sujet, éclaire pourtant une dimension fondamentale des crises contemporaines : leur rapport à la vulnérabilité.

Edgar Morin y montre que l’être humain est défini par la conscience de sa propre finitude et par les multiples constructions symboliques qu’il élabore pour apprivoiser cette réalité. Or toute crise majeure (pandémie, accident industriel, conflit armé…) réactive cette confrontation à la fragilité.  Il ne se produit pas seulement des dommages matériels ; on assiste aussi à une mise en scène de la possibilité de la perte, de la disparition et parfois de la mort.

Il nous rappelle qu’en situation de crise, on doit aussi prendre en compte les émotions, les représentations et les mécanismes de déni ; une organisation qui ignore cette dimension humaine risque de sous-estimer les réactions de ses parties prenantes. Derrière chaque crise se cache une anthropologie.
 

La Rumeur d’Orléans : quand Morin dévoile les mécanismes qui font croire au faux

Le second ouvrage choisi est La Rumeur d’Orléans (1969), enquête devenue un classique sur une rumeur antisémite qui se propagea dans la ville sans qu’aucun fait ne vienne l’étayer, ceci bien avant les réseaux sociaux. Edgar Morin analyse la manière dont une fausse information peut acquérir une force de vérité dès lors qu’elle rencontre des peurs, des préjugés ou des attentes collectives.

Pour les professionnels de la veille, ce texte apparaît aujourd’hui d’une étonnante actualité, car nous vivons dans un environnement saturé d’informations où la vitesse de circulation l’emporte souvent sur la vérification. La question n’est plus seulement de savoir si une information est vraie ou fausse, mais de comprendre pourquoi elle circule, qui la relaie et quels besoins symboliques elle satisfait. Une rumeur prospère rarement dans le vide ; son terreau est souvent les tensions préexistantes.

L’objectif n’est donc pas uniquement de corriger une erreur factuelle, mais aussi d’identifier les ressorts sociaux qui rendent cette erreur crédible. Il nous invite ainsi à dépasser la seule logique du fact-checking pour développer une véritable intelligence des croyances collectives.
 

Réputation, influence, image : Morin avait déjà tout vu

Le dernier ouvrage cité sera Les Stars (1957). En effet, cet essai sur les vedettes du cinéma éclaire la puissance des mécanismes de réputation et d’influence. Morin montre que la star n’est pas simplement une célébrité : elle constitue une figure imaginaire sur laquelle se projettent désirs, aspirations et modèles de comportement.

À l’heure où les organisations sont confrontées à l’économie de l’attention, cette analyse est d’une utilité aiguë. Les entreprises, les dirigeants, les marques et même les institutions publiques évoluent dans un espace où l’image compte autant que les faits, et les crises réputationnelles se développent souvent selon des mécanismes proches de ceux décrits par Edgar Morin : idéalisation, identification, déception puis parfois rejet brutal.

Comprendre la construction sociale de la réputation devient alors un enjeu stratégique. Désormais, la valeur d’une organisation ne repose plus uniquement sur ses actifs matériels mais aussi sur les récits qui l’entourent.
 

L’héritage d'Edgar Morin : remettre l’humain au centre de l’analyse

Ces trois ouvrages ont été écrits à des époques différentes et portent sur des objets très éloignés les uns des autres. Pourtant, ils reposent à mon sens sur une seule toile de fond : les phénomènes humains ne peuvent être réduits à une seule dimension.

La mort n’est pas seulement biologique, la rumeur n’est pas seulement informationnelle, la célébrité n’est pas seulement médiatique. Chacune de ces réalités mêle émotions, représentations, imaginaires et rapports sociaux.

C’est peut-être là que réside l’héritage le plus précieux d’Edgar Morin pour les praticiens de la veille, de l’intelligence économique et de la gestion de crise. Dans un monde obsédé par les données, il nous rappelle que comprendre ne consiste pas seulement à accumuler de l’information.

A propos de ...

Situation de crise : une exacerbation de la fatigue au travail. Nadège Edwards-Pougnet

Docteure en philosophie depuis 2019, diplômée d'Aix-Marseille Université, je suis également analyste des situations de travail (à travers l'approche ergologique).

Mon parcours professionnel est passé par de multiples détours, tout particulièrement la santé et l'industrie.
Plus récemment j'ai fondé Cyclalis, entreprise de conseil, afin d'explorer mon sujet de prédilection, la fatigue au travail, sous tous ses aspects.
Parallèlement, j'ai entrepris de me former afin de me diriger vers la gestion de crise, secteur d'une actualité toujours plus brûlante.

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