Géopolitique

Énergie et souveraineté italiennes : quand la dépendance devient une arme. Giuseppe Gagliano


Jacqueline Sala
Jeudi 12 Février 2026


À mesure que l’Europe réorganise ses approvisionnements énergétiques, l’Italie découvre que la dépendance ne se résume pas à des volumes importés, mais à une exposition stratégique. Entre détroits sous tension, routes maritimes vulnérables et fournisseurs devenus leviers de puissance, Rome avance dans un paysage où l’énergie n’est plus seulement une ressource, mais un instrument de pression. Une réalité qui redéfinit sa souveraineté et révèle l’ampleur des fragilités européennes.



Énergie et souveraineté italiennes : quand la dépendance devient une arme. Giuseppe Gagliano

La dépendance n'est pas un chiffre, c'est une situation de faiblesse exploitable

Dans la grille de lecture de l'intelligence économique à la française, l'énergie n'est jamais un simple intrant industriel. C'est une condition de la puissance, donc un terrain de conflictualité. Parler de dépendance énergétique, ce n'est pas seulement compter les importations : c'est cartographier des vulnérabilités, identifier des points de pression, mesurer la capacité d'un adversaire (ou d'un partenaire « transactionnel ») à imposer ses conditions sans tirer un seul coup de feu.
 
L'Italie est un cas d'école. Elle consomme beaucoup, produit relativement peu, et doit donc « importer » à la fois des molécules et de la sécurité. Or la sécurité est le bien le plus cher du siècle : elle se paie en alignements, en renoncements, en marges de manœuvre perdues. Le problème s'est durci depuis que l'Europe a réduit, parfois interrompu, une partie des approvisionnements russes acheminés par des corridors terrestres relativement maîtrisables. On a diversifié les fournisseurs, mais on a aussi déplacé le centre de gravité vers des routes maritimes longues, exposées, et surtout compressées en goulets d'étranglement.
 
Cette mutation transforme une dépendance « politique » (un fournisseur dominant) en dépendance « géostratégique » (des itinéraires obligés). C'est une différence décisive : un contrat se renégocie ; un détroit, lui, se verrouille ou se menace.

Ormuz : le goulot qui suffit à faire monter les enchères

Énergie et souveraineté italiennes : quand la dépendance devient une arme. Giuseppe Gagliano
Le détroit d'Ormuz est devenu la métaphore de la nouvelle fragilité européenne. D'après l'Administration américaine de l'information sur l'énergie, le flux pétrolier y a atteint en 2024 une moyenne d'environ 20 millions de barils par jour, soit près de 20 % de la consommation mondiale de liquides pétroliers. On n'a même pas besoin d'une fermeture totale : la menace suffit à déclencher une hausse des primes d'assurance, une flambée des coûts d'affrètement, une nervosité des marchés qui se répercute immédiatement sur les prix payés par l'industrie et les ménages.
 
Ormuz illustre un principe central de la guerre économique : le levier n'est pas la destruction, c'est l'incertitude. Celui qui peut injecter de l'incertitude dans une chaîne d'approvisionnement possède un pouvoir de négociation disproportionné. Même les capacités de contournement restent limitées : l'analyse de l'EIA rappelle que l'Arabie saoudite et les Émirats disposent de pipelines permettant en partie de contourner Ormuz, mais avec des capacités disponibles qui ne couvrent pas tout choc majeur. Autrement dit, l'architecture mondiale demeure dépendante d'un passage étroit, politiquement inflammable.
 
Pour l'Italie, le sujet est encore plus concret avec le gaz naturel liquéfié : le GNL remplace une partie des gazoducs, mais au prix d'une logistique plus longue et plus vulnérable. Et la vulnérabilité est mesurable : un rapport de l'IEEFA souligne qu'une perturbation à Ormuz mettrait en péril une part significative des importations européennes de GNL. Dans une perspective Harbulot, cela signifie que l'énergie n'est plus seulement « achetée » : elle est « contestée » dans l'espace, par la menace, le risque, et la maîtrise des routes.

Bab el-Mandeb et Suez : le commerce mondial sous pression, l'Italie en première ligne

Si Ormuz est le premier verrou, Bab el-Mandeb est le second. C'est la porte du canal de Suez : quand elle se fragilise, c'est tout l'axe Europe–Asie qui se renchérit. Des analyses de place décrivent Bab el-Mandeb comme un passage où se concentrent instabilité politique, menaces armées et rivalités de puissances, avec un impact immédiat sur les chaînes logistiques. 
 
Là encore, les chiffres expliquent le mécanisme de coercition. La CNUCED rappelle que le canal de Suez traite environ 10 % du volume du commerce maritime mondial et 22 % du commerce mondial de conteneurs. Elle note aussi qu'en juin 2024, les transits et capacités ont fortement chuté par rapport à la période de référence de fin 2023, et que le détour par le cap de Bonne-Espérance allonge les routes et les délais (un exemple donné pour un trajet Asie–Europe passe d'environ 31 jours via Suez à environ 41 jours via le cap). 
 
C'est exactement la traduction économique d'une guerre de positions : rallonger les routes, saturer les flottes, créer de la congestion portuaire, et donc transférer le coût sur les économies importatrices. Pour un pays transformateur comme l'Italie, cela se propage immédiatement : coût de l'électricité, coût du fret, coût des intrants, tensions sur l'inflation, fragilisation de secteurs sensibles (métallurgie, chimie, verre, céramique, agroalimentaire). Le résultat n'est pas seulement une facture : c'est un affaiblissement de la compétitivité, donc un recul stratégique.
 

Gibraltar : passage « ami », dépendance réelle

Énergie et souveraineté italiennes : quand la dépendance devient une arme. Giuseppe Gagliano
On objectera que Gibraltar n'est pas Ormuz : c'est vrai. Mais, en intelligence économique, la question n'est pas de soupçonner des alliés de vouloir « bloquer » : la question est de constater que l'existence même d'un passage obligé réduit l'autonomie. La CNUCED classe le détroit de Gibraltar parmi les principaux points de passage reliant Méditerranée et Atlantique. 
 
Dans une crise, l'arme n'est pas forcément le blocus. Cela peut être la régulation, la priorisation, la saturation, la surenchère normative, ou simplement la capacité à imposer des conditions politiques en échange de « fluidité ». La dépendance fonctionne comme un multiplicateur de contraintes : plus vous dépendez d'un itinéraire, plus vous dépendez de ceux qui le sécurisent.

Les gazoducs : diversification apparente, dépendances reconfigurées

L'Italie a renforcé ses liens d'approvisionnement via le Nord de l'Afrique et d'autres corridors. C'est rationnel. Mais la logique de Christian Harbulot pousse à regarder le « système » : stabilité des pays de transit, capacité d'investissement des fournisseurs, compétition d'influence, et possibilité de chantage.
 
Le rapport du Service de recherche du Parlement européen rappelle un fait structurel : pour le gaz, la diversification est plus difficile que pour le pétrole, car les infrastructures (gazoducs, terminaux GNL) coûtent cher, prennent des années, et exigent l'accord des pays traversés ; les relations s'inscrivent souvent dans des contrats de long terme. C'est une phrase-clé : elle signifie que la dépendance gazière est « collante ». Une fois que vous êtes engagé dans un corridor, vous êtes exposé au corridor.
 
L'Asie centrale illustre ce piège : les routes terrestres passent par des zones éloignées, parfois instables, puis butent sur la question du transit turc. Or la Turquie a précisément construit, selon une analyse de l'EPGE, une stratégie de puissance consistant à transformer une faiblesse (faible production domestique) en avantage stratégique, en se rendant carrefour énergétique incontournable pour l'accès au marché européen.  Dit autrement : l'Europe cherche des alternatives et, ce faisant, renforce parfois la valeur géopolitique d'intermédiaires capables de monnayer le passage.
 
C'est une mécanique classique de guerre économique : celui qui contrôle l'intermédiation contrôle une partie de la décision des autres.

Le débat caché : énergie, alignement, et conditionnalité de la protection

Votre intuition politique est centrale : l'Italie appartient à un système de sécurité dominé par les États-Unis. Ce système fournit des garanties, mais ces garanties ne sont pas « gratuites ». Dans une crise énergétique majeure, l'assistance, la protection des routes, la coordination logistique, l'accès à certaines capacités, seront d'autant plus solides que Rome restera alignée sur la ligne stratégique du garant.
 
La littérature de guerre économique insiste sur un point : la dépendance matérielle produit une dépendance décisionnelle. Ce n'est pas un complot, c'est une structure. L'EPGE, dans une réflexion sur l'Europe, souligne comment les sanctions et la rupture énergétique ont pu enfermer le continent dans une vulnérabilité accrue et une énergie de substitution plus coûteuse, avec des effets industriels lourds. Qu'on partage ou non toutes les formulations, l'angle est intéressant : la souveraineté n'est pas une déclaration, c'est une capacité à supporter un désaccord sans suffoquer.
 
Dans cette logique, la dénonciation de la « sudditanza » (soumission) italienne devient souvent une polémique stérile si elle ne s'attaque pas à la racine : la dépendance énergétique est un "guinzaglio" (laisse) parce qu'elle offre à d'autres la possibilité de vous faire payer un choix diplomatique.
 

La Russie : réalisme économique, mais piège de la dépendance unique

L'idée d'un rapprochement économique (sans nécessaire alignement politique total) avec la Russie revient parce qu'elle répond à un besoin de géographie : la Russie offre des ressources abondantes, et, surtout, des corridors terrestres moins exposés aux détroits. La question est de savoir comment en tirer un bénéfice sans retomber dans la dépendance d'un seul fournisseur.
 
L'approche « école française » n'est ni romantique ni morale : elle est compétitive. Elle poserait trois questions très concrètes :
 
1. Quels sont nos points de vulnérabilité prioritaires et comment les réduire en premier ?
 
2. Comment éviter qu'un fournisseur ou un corridor redevienne dominant ?
 
3. Comment transformer l'énergie en outil de résilience plutôt qu'en talon d'Achille ?
 
Autrement dit, le sujet n'est pas « Russie oui/non ». Le sujet est la marge : multiplier les options réelles (sources, routes, stockage, capacités de regazéification, interconnexions, sobriété industrielle intelligente), afin que la menace de coupure ne suffise plus à « fermer boutique ».
 

Ce que la grille "Harbulot" change : passer de la gestion à la stratégie

La contribution majeure de l'intelligence économique appliquée à l'énergie est de déplacer le regard :
On ne parle plus seulement de prix, mais de rapports de force.
On ne parle plus seulement de contrats, mais de capacité de nuisance.
On ne parle plus seulement d'approvisionnement, mais de continuité de la nation économique.
 
Dans cette perspective, l'Italie doit traiter l'énergie comme une fonction régalienne de puissance. Cela implique une doctrine : une cartographie permanente des dépendances, un renseignement économique sur les acteurs (États, compagnies, assureurs, armateurs, régulateurs), une anticipation des campagnes d'influence et de pression, et une politique industrielle cohérente. L'énergie devient le socle sur lequel reposent toutes les autres ambitions internationales : sans énergie sûre et abordable, la diplomatie est un discours sans base matérielle.
 
C'est aussi la leçon historique que vous évoquez indirectement : une puissance industrielle qui ne peut pas sécuriser ses intrants vitaux finit par céder sous la pression combinée de la guerre matérielle et de la guerre économique. La différence, aujourd'hui, c'est que la pression peut s'exercer sans invasion : il suffit d'étouffer des routes, de renchérir le risque, de déplacer le coût, et d'attendre que la contrainte fasse son œuvre à l'intérieur.

La souveraineté commence là où la menace de coupure cesse d'être crédible

L'Italie est entrée dans une ère où l'énergie ressemble à un « nœud coulant » stratégique : Ormuz, Bab el-Mandeb, Suez, Gibraltar, corridors terrestres sensibles, rôle d'intermédiaires ambitieux. Dans un monde de tensions prolongées, cette architecture signifie une chose : chaque posture internationale plus active se paiera par une exigence accrue de résilience énergétique.
 
La priorité n'est donc pas seulement de diversifier, mais de rendre la menace de strangulation moins efficace. Tant qu'il suffira de menacer quelques passages clés pour faire monter nos coûts, casser notre industrie et déclencher des tensions sociales, notre autonomie restera conditionnelle. Dans la grammaire de la guerre économique, l'objectif minimal est clair : reprendre des marges. Parce qu'en 2026, la liberté politique se mesure, très concrètement, en molécules, en routes, en stocks, et en capacité à dire non sans s'asphyxier.

Sources


A propos de

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.