Intelligence des risques

Entretien avec Nicolas Moinet : “La guerre économique n’est plus un concept, c’est notre quotidien.”


Jacqueline Sala
Samedi 11 Avril 2026


À l’occasion de la nouvelle édition de sa trilogie Les Sentiers de la guerre économique (lien), Nicolas Moinet revisite trois décennies de mutations géoéconomiques. Dans un contexte où l’influence, la désinformation et la compétition technologique redessinent les rapports de force, il propose une lecture renouvelée d’un monde devenu plus opaque, plus rapide, plus brutal. Rencontre avec un chercheur qui invite à regarder derrière le rideau. Entretien.




Votre trilogie ressort entièrement actualisée. Qu’est-ce qui a changé au point de nécessiter une réécriture en profondeur ?

Cette actualisation s'imposait car nous sommes passés d'une compétition économique à une ère d'affrontement global. La crise du Covid-19 a agi comme un révélateur, brisant le tabou de la souveraineté et révélant des dépendances critiques jusque-là ignorées. La « mondialisation heureuse » a laissé place à des luttes de puissance exacerbées entre les États-Unis et la Chine. Le système technique s'est transformé, favorisant une prédation généralisée par l'informatique.

Dès lors, l'ancienne vision séquentielle « paix-crise-guerre » est devenue obsolète face aux réalités hybrides actuelles. Il fallait donc proposer une nouvelle grammaire stratégique : compétition, contestation et affrontement. Cette trilogie réécrite intègre également l'évolution technologique fulgurante du cyber et de l'intelligence artificielle. Elle vise à réarmer cognitivement les décideurs face à un monde dont la complexité s'est accélérée. Enfin, elle dénonce une certaine naïveté stratégique française qui gérait trop souvent les défaites au lieu de les anticiper.

Dans La bataille des Soft Powers, vous décrivez une compétition d’influence devenue tentaculaire. Quels nouveaux terrains de confrontation avez-vous intégrés dans cette édition ?

Cette nouvelle édition intègre de nouveaux échiquiers dits invisibles où l'information et la ruse priment désormais sur la force brute. Le terrain normatif est devenu central, les États-Unis utilisant l'extraterritorialité de leur droit comme une arme de guerre économique. La société civile et les ONG agiles sont également des acteurs de déstabilisation majeurs capables de paralyser des multinationales.

Un autre terrain crucial est celui du soft power académique, où la domination des standards anglo-saxons formate les esprits des futures élites. La guerre des labos et la manipulation des connaissances scientifiques illustrent une influence tentaculaire. Le domaine cyber dépasse désormais la simple technique pour devenir un espace de subversion permanente via les réseaux sociaux. Le soft power se décline aussi de manière sanitaire ou écologique, avec des acteurs comme la Chine ou la Norvège. L'influence passe enfin par la captation des talents à l'échelle mondiale, transformant l'éducation en levier de puissance.

Cette nouvelle édition lève ainsi le voile sur des stratégies de domination masquées derrière des causes vertueuses. La bataille se joue donc autant sur le contenant technologique que sur le contenu cognitif.
 

Vous insistez sur la dimension offensive de la guerre économique. Comment les organisations peuvent-elles se protéger sans basculer dans une vision anxiogène du monde ?

Se protéger sans succomber à l'anxiété demande de passer d'une posture défensive du type « ligne Maginot » à une guerre de mouvement. Les organisations doivent cultiver la Mètis grecque, cette intelligence de la ruse qui consiste à contourner les problèmes plutôt qu'à les affronter frontalement. Sun Tzu plutôt que Clausewitz en somme.

L'adoption de l'esprit commando est un levier puissant, car il prône l'agilité, l'unité et surtout la joie comme moteur de l'action collective. Le manager devient alors un libérateur d'énergies positives, transformant l'entreprise en un lieu d'épanouissement résistant à l'adversité. Il s'agit d'être « optimiste de but mais pessimiste de chemin » pour rester lucide sur les difficultés tout en étant déterminé à réussir. La sécurité ne doit pas être vue comme une contrainte mais bien plutôt comme un défi de management.

Créer des « îlots de bienveillance » permet de se ressourcer au cœur d'un environnement hostile. L'art de la nuance et la rigueur scientifique sont des remparts essentiels contre les Fake News et le marketing de la peur. En valorisant la coopération interne, l'organisation réduit ses propres frictions tout en augmentant celles de ses adversaires.

Enfin, l'action doit être guidée par l'éthique, car une force dénuée de morale finit par se condamner elle-même.
 

Vous affirmez que la souveraineté passe désormais par les réseaux. En quoi cette nouvelle édition propose-t-elle une manière différente de penser la coopération et la puissance ?

La souveraineté ne se conçoit pas dans l'isolement, mais à travers une « indispensabilité stratégique » au sein des réseaux mondiaux. L’interdépendance et non simplement l’indépendance. Cette trilogie insiste ainsi sur la nécessité de bâtir des « communautés stratégiques de connaissance » pour briser les silos administratifs et industriels.

La puissance naît de la capacité à mailler les acteurs publics et privés dans une synergie agile, à l'image du modèle japonais. Il faut promouvoir des dynamiques de réseau plutôt que de développer des logiques de bureau pour ne pas être condamné à subir les règles des autres. Le réseau permet un effet de levier réticulaire, multipliant le « moi à la puissance nous » pour accroître l'influence collective. La coopération ne doit pas être une neutralité feinte, mais une alliance tactique pour défendre des intérêts nationaux spécifiques.

Penser la puissance par l'économie implique de localiser l'innovation au cœur des territoires et des citoyens. Le pilotage de la souveraineté passe par des « Task Forces » transversales, mêlant diplomatie, renseignement et expertise privée. Il s'agit de refonder une souveraineté basée sur une culture collective du combat. La force d'une cité réside ainsi moins dans ses remparts que dans le caractère et la détermination de ses membres, disait Thucydide. L'intelligence économique peut ainsi être le vecteur d'une puissance retrouvée par l'agilité réticulaire.

Peut-être une remarque plus personnelle, une recommandation, un rendez-vous…

Pour « conclure » (mais on ne conclut jamais vraiment) ce parcours initiatique sur les sentiers de la guerre économique, je recommande souvent la lecture des Fables de La Fontaine, véritable trésor de stratégie et de sagesse humaine. Face à l'adversité, il faut savoir être le roseau qui plie mais ne rompt pas, plutôt que le chêne arrogant condamné par son manque de souplesse.

Mon engagement reste guidé par « une certaine idée de la France » qui tente de réunir ce qui est épars dans un moment où il est de bon ton de diviser et d’ostraciser. L'indignation est nécessaire face aux injustices du système, mais elle ne suffit pas si elle ne débouche pas sur un engagement concret. L’avenir se construit dans la confrontation lucide au réel et des dynamiques collectives. Alors, restons actifs et éveillés jusqu'au bout. Et méditons cette phrase particulièrement piquante de Benjamin Franklin : « La plupart des gens meurent à 25 ans et sont enterrés à 75 ans ».

Merci Nicolas Moinet d'avoir accepté de répondre à nos questions !

Entretien avec Nicolas Moinet : “La guerre économique n’est plus un concept, c’est notre quotidien.”

La trilogie Les Sentiers de la guerre économique de Nicolas Moinet publiée chez Valeurs Ajoutées Éditions (lien ) explore la transformation profonde des rapports de force à l’ère de la compétition globale. Du renseignement économique aux stratégies d’influence, elle montre comment États, entreprises et réseaux s’affrontent désormais sur les terrains immatériels : information, normes, soft power. Nicolas Moinet y décrypte les nouvelles vulnérabilités, les tactiques offensives et la nécessité d’une culture stratégique fondée sur la vigilance, la coopération et la maîtrise des réseaux. 

1. L’École des nouveaux espions

Cet ouvrage pose les bases de l’intelligence économique moderne. Nicolas Moinet y montre comment entreprises, administrations et territoires doivent développer une culture du renseignement pour anticiper les menaces, protéger leurs actifs immatériels et comprendre les jeux d’influence qui structurent la compétition mondiale.

2. La Bataille des Soft Powers

Ce tome explore la guerre de l’influence sous toutes ses formes : normes, récits, culture, technologies, diplomatie économique. Nicolas Moinet y décrypte la montée en puissance des stratégies immatérielles et la manière dont États et organisations utilisent le soft power pour orienter les comportements, façonner les perceptions et gagner des positions durables.

3. De la compétition à l’affrontement

Dernier volet, plus opérationnel, il analyse les tactiques offensives et défensives de la guerre économique contemporaine. L’auteur y détaille les méthodes d’action, les jeux d’acteurs, les vulnérabilités systémiques et les leviers de résilience, tout en montrant comment la puissance se construit désormais par les réseaux et l’agilité stratégique.

A propos de ...

Professeur des universités en Sciences de l’Information et de la Communication à l’IAE de Poitiers, Nicolas Moinet dirige le parcours formation à distance du Master 2 Intelligence économique. Praticien-chercheur en intelligence économique depuis 1993, il a un Doctorat sur les dispositifs intelligents et les stratégies d’innovation. Chercheur au CEREGE et chercheur associé au CR 451, il est l’auteur d’une centaine d’articles et d’une vingtaine d’ouvrages sur l’intelligence économique, le renseignement, la sécurité économique et l’influence.

Il intervient régulièrement auprès d’institutions et d’entreprises. Il a été auditeur de l’Institut National des Hautes Études de la Sécurité et de la Justice (INHESJ devenu IHEMI) et de l’Institut des Hautes Études de la Défense Nationale. Il est l'un des fondateurs de l’École de Pensée sur la Guerre Économique.

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