Géopolitique

Europe-Inde : de l'externalisation à la co-souveraineté technologique

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Vendredi 20 Février 2026


Pendant des années, l'Inde a été lue en Europe comme une « fabrique de code » et un réservoir de services. Aujourd'hui, cette grille est dépassée : la relation change de nature et d'objectif. Il ne s'agit plus d'externaliser, mais de co-produire des technologies, en partageant dès le départ la vision, la gouvernance, les responsabilités stratégiques et l'accès aux marchés. En filigrane, un mot pèse de plus en plus à Bruxelles et dans les capitales : autonomie. Autonomie industrielle, autonomie numérique, autonomie de sécurité.



Europe-Inde : de l'externalisation à la co-souveraineté technologique
'Europe, en effet, cherche à passer d'une puissance normative à une puissance industrielle de l'intelligence artificielle. Après l'adoption de l'AI Act et la longue saison où l'Union a « donné les règles au monde », la priorité devient plus concrète : infrastructures, calcul, données et filières. Sans supercalcul et sans capacité d'entraînement, la souveraineté reste un discours de colloque. D'où l'importance des programmes européens sur le supercalcul et l'idée de pôles d'entraînement et d'expérimentation : des lieux où convergent puissance de calcul, ensembles de données fiables, recherche et industrie.
 
Dans ce contexte, l'Inde devient un partenaire idéal pour une Europe qui veut diversifier et réduire ses dépendances : par l'échelle, les talents, la vitesse d'exécution, la capacité produit et, surtout, la possibilité de bâtir des écosystèmes conjoints qui ne soient ni une « Europe satellite des États-Unis », ni une « Europe cliente de la Chine ».

France-Inde : la diplomatie de l'IA comme politique étrangère

Le saut politique est déjà clair : l'Année de l'innovation France-Inde et la logique de partenariat stratégique renforcé ne sont pas seulement des symboles, mais une architecture diplomatique. La France utilise l'IA comme levier de politique étrangère : attirer les talents, créer des ponts industriels, consolider un réseau d'alliances technologiques qui donne à Paris un rôle de chef d'orchestre européen.
 
C'est là que se voit la spécificité française : l'objectif n'est pas seulement de « réguler », mais de tenir ensemble recherche, industrie et État. En France, l'IA est liée à des secteurs structurellement stratégiques : défense, aérospatial, santé, énergie. Et cette dimension duale compte, parce qu'en Europe grandit l'idée que l'IA est aussi une affaire de sécurité : cyberdéfense, renseignement, lutte contre les menaces hybrides, résilience des infrastructures critiques.
 
C'est la raison pour laquelle les grands événements de Paris à New Delhi, ne sont pas de simples vitrines : ce sont des tables de pouvoir où l'on tente d'écrire un équilibre entre innovation et contrôle, entre compétition et gouvernance multilatérale.

Données, calcul et règles : le vrai nœud de la convergence

La coopération Europe-Inde se joue sur trois ressources décisives.
 
Données : l'Europe tente de transformer la discipline de la data, protection de la vie privée, traçabilité, fiabilité, en avantage compétitif. L'Inde apporte l'échelle, la complexité linguistique et des ensembles de données utiles à des modèles réellement multilingues et « de masse ».
 
Calcul : l'Union investit dans le super-calcul et les infrastructures ; l'Inde pousse des modèles et des clouds locaux, avec l'objectif de devenir une puissance souveraine de l'IA. La rencontre de ces deux mondes peut produire un co-développement réel, pas seulement un échange de services.
 
Règles : c'est le point de friction. L'Europe est plus rigide et prescriptive ; l'Inde privilégie une approche plus pragmatique et techno-juridique. Mais la direction est nette : dialogues et instruments communs cherchent à rendre compatibles les systèmes, car sans interopérabilité normative il n'existe pas de chaîne de valeur partagée.

De la coopération « de projet » à la coopération « de filière »

Les initiatives, centres conjoints, programmes en santé, formation, recherche appliquée, pavillons nationaux, incubation réciproque, signalent une phase nouvelle : la coopération n'est plus épisodique ni seulement académique, elle tend à devenir une coopération de filière.
 
Et le point politique est simple : pour l'Europe, l'Inde est une stratégie de diversification ; pour l'Inde, l'Europe est un accès à un marché, à des standards, à des infrastructures scientifiques et à une crédibilité internationale sur une « IA fiable ».

Si cela tient, l'axe peut produire des résultats tangibles : modèles conjoints, chaînes d'approvisionnement technologiques, standards partagés, et surtout une alternative géopolitique crédible entre les deux pôles dominants, États-Unis et Chine.

Le sens stratégique : un pacte de résilience au temps des dépendances

Présentée ainsi, l'évolution n'est pas une mode diplomatique : c'est une tentative de construire une résilience technologique. L'Europe cherche l'autonomie sans l'isolement ; l'Inde vise la souveraineté sans la fermeture. Le co-développement devient le terrain commun : pas un mariage d'amour, mais un pacte d'intérêt lucide.

Sources


A propos de...

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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