Enjeux majeurs

Exaion, la pépite numérique d’EDF menacée de passer aussi sous pavillon américain. ©Pr Jean-Marie Carrara


Jacqueline Sala
Vendredi 6 Février 2026


Deux parlementaires dénoncent une opération de captation d’actifs technologiques français par un acteur américain du Bitcoin. Au cœur du dossier : l’enrichissement fulgurant de deux dirigeants, la perte de contrôle d’infrastructures critiques et un système d’influence qui interroge jusqu’aux plus hautes sphères de l’État.



Dany Wattebled, Sénateur du Nord
Dany Wattebled, Sénateur du Nord

Une filiale d’EDF devenue un joyau technologique… puis une proie alléchante

Créée en 2018 dans le giron d’EDF, Exaion s’est imposée en quelques années comme un acteur stratégique du calcul intensif et des technologies souveraines. Entièrement financée par des fonds publics, la société aligne 1 250 GPU Nvidia, une plateforme hybride HPC‑quantique, quatre data centers adossés au nucléaire et la certification SecNumCloud réservée aux opérateurs vitaux.

Elle héberge aussi les nœuds blockchain utilisés par BNP Paribas et Société Générale pour les travaux préparatoires de l’euro numérique.

Pour soutenir cette pépite stratégique, EDF Pulse a injecté plus de 22 millions d’euros entre 2023 et 2025, une broutille pour EDF dont le résultat net part du Groupe a atteint 11,4 Mds€ en 2024.

Philippe Latombe et Dany Wattebled alertent le Gouvernement. Le premier, député MoDem de Vendée, s’est imposé comme l’une des voix les plus vigilantes sur la souveraineté numérique, traquant les risques d’extraterritorialité et les failles du Cloud Act. Le second, sénateur du Nord, appartient au groupe Les Indépendants et porte une sensibilité industrielle forgée dans une région marquée par les reconversions et les batailles économiques. Ensemble, ils voient dans l’affaire Exaion bien plus qu’un simple montage capitalistique : un symptôme de la fragilité française face aux appétits étrangers. Leur signalement au Parquet National Financier s’inscrit dans cette même logique, celle de défendre des actifs stratégiques et porteurs d’avenir pour l’État.
 

Un schéma de dilution opaque et un jackpot privé de 33 millions

Tout bascule en février 2023.

Deux salariés, Fathi Balyeli et Laurent Bernou‑Mazars, entrent au capital pour 126 000 euros, soit 5,72 %. De façon surprenante et assurément très inhabituelle, le même jour, une délégation leur réserve 20 % supplémentaires en actions gratuites et en Bons de Souscription d’Actions (BSA) et la part de ces deux hommes se présentant comme « cofondateurs », alors qu’ils n’étaient pas présents lors de la création de la société, n’a jamais été diluée lors des recapitalisations publiques successives !

En août 2025, l’américain MARA Holdings, géant du minage de Bitcoin, rachète Exaion sur une valorisation de 358 millions de dollars. Résultat : plus de 33 millions de dollars tombent dans les poches des deux dirigeants, tandis que la part d’EDF chute sous les 10 %, prélude à une prise de contrôle totale en 2027.

Les parlementaires y voient un mécanisme de captation d’actifs publics au profit d’intérêts privés et étrangers.
 

Soupçons de fraude, conflits d’intérêts et risques géopolitiques

Le signalement au Parquet national financier détaille une série de qualifications pénales : abus de biens sociaux, escroquerie en bande organisée, présentation de comptes inexacts, prise illégale d’intérêts, trafic d’influence ou encore fraude administrative. Les auteurs pointent notamment le rôle de Gérard Mestrallet, conseiller spécial à l’Élysée devenu « senior advisor » de MARA Europe sans déclaration à la HATVP.

Au‑delà des soupçons pénaux, l’affaire soulève des enjeux de souveraineté majeurs. Exaion héberge des données sensibles liées à l’énergie, à la défense et au futur euro numérique. Son passage sous pavillon américain expose ces infrastructures au CLOUD Act et crée une dépendance technologique inédite.

Les parlementaires dénoncent enfin un lobbying intense, impliquant cabinets spécialisés et réseaux d’influence, destiné à neutraliser les contrôles sur les investissements étrangers.

Une demande d’enquête d’ampleur

Les élus réclament l’ouverture d’une information judiciaire, des perquisitions, la saisie des communications des protagonistes et la mise sous scellés du dossier IEF déposé au Trésor. Ils alertent sur un « précédent industriel lourd de conséquences » pour la souveraineté française.

Une affaire explosive, où se mêlent haute technologie, argent public, influence politique et appétits étrangers. Une équation qui pourrait bien secouer durablement les institutions.

En effet, la cession d’Exaion à la holding américaine MARA Holdings fait surgir une inquiétude majeure : la France s’apprête‑t‑elle à laisser filer un de ses rares actifs numériques souverains ? Le sénateur Fabien Gay tire également la sonnette d’alarme face à une opération présentée comme un simple choix de rentabilité (qui reste d’ailleurs à prouver), mais qui pourrait profondément fragiliser l’indépendance technologique du pays et ses perspectives dans le domaine du minage de cryptomonnaies et d’une amélioration de la valorisation des capacités de production électrique française.
 

Exaion : une pépite bradée et cadenassée pour le futur

Le basculement sous contrôle américain ferait tomber Exaion dans le champ du Cloud Act, une législation permet au Département de la Justice d’exiger l’accès aux données hébergées par toute entreprise américaine, où qu’elle opère. Une perspective en totale contradiction avec la mission initiale d’Exaion, conçue pour protéger les informations sensibles des institutions françaises et européennes.

Dans un contexte international tendu, Fabien Gay dénonce une incohérence flagrante entre les discours souverainistes de l’exécutif et l’absence de réaction face à cette vente. Emmanuel Macron vante régulièrement la « préférence européenne », et le ministre Sébastien Lecornu avait promis de protéger Exaion. Mais aucune garantie concrète n’a été apportée pour empêcher ce transfert stratégique.

Pour le sénateur, l’affaire dépasse la seule logique industrielle : elle symbolise un renoncement politique à défendre les infrastructures critiques du pays. Une décision qui pourrait laisser une empreinte durable sur la souveraineté numérique française.

Face à la sensibilité exceptionnelle du dossier, une évidence s’impose : l’affaire Exaion ne peut être tranchée à la hâte. Le gouvernement doit reprendre l’examen du projet au plus haut niveau, en tenant compte de l’ensemble des implications stratégiques qu’il soulève. Le Parlement doit être pleinement informé avant toute décision, afin que le débat démocratique puisse se tenir en connaissance de cause. Enfin, aucune autorisation ne saurait être envisagée sans une évaluation complète des risques, qu’ils touchent à la souveraineté énergétique, à l’indépendance technologique ou à la sécurité des données. Autant de paramètres qui exigent une analyse rigoureuse avant d’engager la France dans un choix potentiellement irréversible.
 

A propos de ...

Né en 1958 à Rabat (Maroc), le Professeur Jean-Marie CARRARA a effectué toutes ses études à Lille (France). D’abord attiré par la santé de l’Homme, il devient Docteur en Pharmacie et diplômé de Biologie Humaine.
Comme la santé des entreprises et des organisations sont essentielles pour l’Homme, il compléta sa formation par un DESS d’Administration des Entreprises et un DESS de Finance et de Fiscalité Internationales.
Il est auditeur en Intelligence Economique et Stratégique à l'Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (IHEDN). Gardez le lien.
Pour aller plus loin : www.sicafi.eu