Géopolitique

F-35, la traite armée que l'Italie continue de payer

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Giuseppe Gagliano
Lundi 18 Mai 2026


Loin d’être un simple programme d’armement, le F‑35 s’est mué pour l’Italie en mécanisme de dépendance structurelle. Derrière l’avion de chasse le plus avancé du monde se cache une spirale de coûts, de mises à jour obligatoires et de contraintes technologiques qui grignotent la souveraineté nationale. Alors que la facture dépasse déjà 11,8 milliards d’euros, le pays découvre qu’il n’a pas acheté une capacité militaire, mais adhéré à un système dont il ne maîtrise ni le rythme, ni les standards, ni les décisions.



La souveraineté réduite à la maintenance

F-35, la traite armée que l'Italie continue de payer
Pendant des années, on a répété que le programme apporterait d'importantes retombées industrielles, surtout grâce au pôle de Cameri. Bien sûr, Cameri compte. Il produit des compétences, des emplois qualifiés, des capacités d'assemblage et de maintenance. Mais il ne faut pas confondre participation industrielle et souveraineté technologique.   

La souveraineté ne consiste pas à assembler des pièces. Elle consiste à contrôler le cœur du système : logiciels, architectures numériques, mises à jour, codes, standards, propriété intellectuelle, chaînes décisionnelles, intégration des armements, accès aux données. Sur ces points décisifs, le centre de gravité reste aux États-Unis.   

L'Italie participe, mais ne dirige pas. Elle investit, mais ne décide pas. Elle entretient, mais ne contrôle pas l'architecture. Elle est dans la filière, mais ne commande pas la filière.   

C'est le fait le plus inquiétant. La guerre économique contemporaine ne se mène pas seulement avec des droits de douane, des sanctions ou des acquisitions industrielles. Elle se mène aussi en imposant des standards technologiques et des plateformes militaires qui rendent les alliés dépendants. Le F-35 est aussi cela : un écosystème américain dans lequel l'Italie accepte de placer une partie centrale de sa défense aérienne.

Le désarmement n'était pas naïveté, mais prévision politique

Les organisations liées au désarmement ont longtemps dénoncé le caractère structurellement expansif du programme. Elles ne disaient pas seulement : nous dépensons trop pour les armes. Elles disaient quelque chose de plus précis : ce programme est construit de manière à produire des coûts croissants, une opacité décisionnelle et une dépendance technologique.   

Le Réseau italien pour la paix et le désarmement replace le cas F-35 dans une dynamique plus large : l'augmentation des dépenses militaires mondiales et italiennes, présentée comme une réponse inévitable à l'insécurité internationale, mais incapable de produire automatiquement davantage de sécurité.

Le point est politique : plus d'argent pour les armes ne signifie pas automatiquement plus de sécurité. Cela peut signifier plus de dépendance, plus de déséquilibres budgétaires, plus de subordination industrielle, plus de distance entre les choix stratégiques et le contrôle démocratique.   

La sécurité n'est pas une formule magique qui justifie tout. Si elle devient le nom élégant d'une dépense incontrôlable, elle cesse d'être sécurité et devient rente militaire.

Le réarmement en pilote automatique

Le cas F-35 n'est pas isolé. Il fait partie d'une époque où la dépense militaire est transformée en destin. Mil€x a documenté qu'en trois années de législature ont été lancés ou renforcés 78 programmes de réarmement, avec des crédits pluriannuels atteignant 36 milliards d'euros.   
 
Voilà la nouvelle normalité : programmes pluriannuels, chiffres énormes, décisions techniques, débat public minimal. On approuve d'abord. On refinance ensuite. Puis on explique qu'il coûterait trop cher de s'arrêter. C'est le chantage parfait des grands programmes militaires : plus ils deviennent coûteux, plus ils deviennent politiquement irréversibles.   

Pendant que l'on discute de coupes, de sacrifices, de contraintes budgétaires, d'un système de santé sous pression, d'une école appauvrie, de salaires immobiles et de territoires fragiles, la machine militaire avance avec un langage presque sacré. On ne parle pas de dépense, mais d'investissement. On ne parle pas de dépendance, mais d'interopérabilité. On ne parle pas de subordination, mais d'alliance. On ne parle pas de coûts hors de contrôle, mais de mises à jour nécessaires.

C'est la novlangue du réarmement.

L'évaluation militaire : qualité sans masse

Du point de vue opérationnel, le F-35 offre de vraies capacités : furtivité, fusion des données, connexion en réseau, attaque de précision, pénétration dans des environnements défendus. Personne ne peut le réduire à un jouet inutile. Mais le vrai problème militaire est ailleurs : une plateforme trop coûteuse risque d'écraser tout le reste.   

Une défense crédible ne vit pas de quelques systèmes hors de prix. Elle vit d'équilibre. Il faut des avions, mais aussi des munitions. Il faut des capteurs, mais aussi des techniciens. Il faut des plateformes avancées, mais aussi des heures de vol. Il faut des capacités de pointe, mais aussi de la masse, de la logistique, de la résilience, une industrie nationale, des stocks, de l'entraînement.   

Si chaque heure de vol coûte trop cher, on vole moins. Si chaque mise à jour pèse des dizaines de millions, on sacrifie autre chose. Si chaque pièce dépend d'une chaîne extérieure, la souveraineté opérationnelle devient conditionnelle. Si le cœur numérique de l'avion reste hors du contrôle national, l'autonomie stratégique devient une formule vide.   

La guerre en Ukraine et les crises du Moyen-Orient ont montré une leçon simple : la technologie compte, mais la soutenabilité compte tout autant. Un système excellent que l'on ne parvient pas à maintenir, à mettre à jour et à employer librement est une puissance diminuée.

L'évaluation géopolitique : fidélité atlantique payée d'avance

Le F-35 est aussi un certificat d'appartenance. L'acheter signifie se placer au cœur de l'écosystème militaire américain. Cela signifie rendre ses forces aériennes pleinement compatibles avec la planification américaine et atlantique. Cela signifie obtenir l'accès à des capacités avancées, mais aussi accepter une position hiérarchique.   

Avec le F-35, l'Italie ne devient pas plus autonome. Elle devient plus intégrée. Et l'intégration, lorsqu'elle n'est pas équilibrée par une souveraineté technologique, n'est qu'un mot élégant pour désigner la dépendance.   Cela ne signifie pas sortir des alliances.

Cela signifie cesser de confondre alliance et obéissance technique. Un pays allié devrait pouvoir choisir, contrôler, vérifier, modifier, planifier. S'il doit attendre des mises à jour, des autorisations, des standards et des décisions prises ailleurs, alors sa liberté est plus formelle que réelle.

L'évaluation géoéconomique : argent public, rente privée, contrôle extérieur

Le F-35 est aussi un gigantesque transfert de valeur. L'État italien engage des ressources publiques pour des décennies. L'industrie nationale reçoit certaines retombées, mais la rente technologique principale reste dans l'architecture américaine. Chaque mise à jour, chaque modification, chaque coût partagé, chaque paquet logistique ramène au centre du programme.   

C'est une forme moderne de dépendance géoéconomique. Il n'est pas nécessaire d'imposer quoi que ce soit par la force. Il suffit de créer un système indispensable, coûteux, complexe et contrôlé par celui qui l'a conçu. À partir de ce moment, celui qui achète continue de payer.   

L'erreur la plus grave serait de considérer tout cela comme une question réservée aux spécialistes. Ce n'en est pas une. Cela concerne la manière dont l'État utilise l'argent public. Cela concerne les priorités nationales. Cela concerne la souveraineté industrielle. Cela concerne le rapport entre Parlement, citoyens et appareils militaires. Cela concerne la possibilité même de dire non.

Le véritable échec est politique

Le vrai scandale n'est pas que le F-35 coûte cher. C'était prévisible. Le vrai scandale est qu'il continue de coûter toujours plus sans produire une véritable reddition des comptes politiques. Chaque nouvelle analyse confirme les hausses, les retards, l'opacité et la dépendance. Chaque fois, on prend acte. Chaque fois, on continue.   

C'est la partie la plus dure de cette affaire : l'Italie ne subit pas simplement le programme F-35. Elle l'accompagne. Elle le justifie. Elle le refinance. Elle le défend même lorsque les chiffres démentent le récit initial.   

Le F-35 vole comme symbole de la guerre du futur, mais sous ses ailes il traîne le poids d'une question très ancienne : qui décide vraiment dans un État souverain ?   Si celui qui paie décide, alors l'Italie devrait avoir un contrôle complet sur le programme.

Si celui qui contrôle la technologie décide, alors la réponse est déjà écrite : l'Italie paie, mais ne commande pas.   

Et cela, plus encore que les milliards dépensés, constitue la véritable défaite stratégique.

SOURCES


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels


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