Innovation et Connaissance

FID 2025 : Du RETEX Opérationnel à l’Innovation Participative


David Commarmond
Lundi 5 Janvier 2026


Le Vendredi 28 novembre 2025, la Salle Curie a accueilli une table ronde fondamentale intitulée « Du RETEX opérationnel à l'innovation ». Modérée par le Colonel Remy, cette session a mis en lumière l'enjeu crucial d'apprendre à la vitesse d’un changement qui s’accélère, en transformant l'expérience du terrain en innovations concrètes pour les forces armées.



Le Retour d’Expérience (RETEX) a été défini comme une démarche transparente, participative et collaborative de partage d’informations, visant à analyser objectivement les pratiques afin d’en tirer des enseignements pour améliorer l'efficacité opérationnelle. Les discussions ont tourné autour de deux axes majeurs : comment le RETEX favorise l'émergence d'innovations, et comment ces innovations, qu'elles soient tactiques, techniques ou technologiques, peuvent être institutionnalisées.

La Vertu du « Bottom-Up » : confiance et réactivité du terrain

Le consensus des intervenants, issus de la Marine Nationale, de la Gendarmerie Nationale, de l'Armée de l'Air et de l'Espace (AAE), et des Forces spéciales terre, a insisté sur la « vertu du bottom-up » : l’opérateur de terrain est le mieux placé pour identifier l’« irritant », le problème réel et le besoin urgent auquel il est confronté.
 

1. L'Adaptation Navale : Du Stratégique à l’Achat « Sur le Couteau »

La Marine Nationale (CF Nicolas) a souligné que l'innovation est dans l'ADN du marin, souvent contraint de s'adapter en milieu déconnecté.
 
Deux échelles ont été présentées :
  • Numérisation du champ de bataille : Un processus stratégique visant à mieux valoriser l'énorme quantité de données captées par les plateformes navales (frégates, sous-marins, porte-avions) pour en tirer une plus-value opérationnelle vitale.
  • Innovation immédiate : Confrontés au besoin d’analyser le trafic aérien pour maintenir la furtivité des sous-marins, les équipages ont procédé à un achat rapide d'une radio logicielle grand public à 400 euros sur Amazon, puis ont codé eux-mêmes pour pouvoir détecter les transpondeurs d'avions civils (ADSB). Cette solution improvisée permet de répondre à un besoin de mission dans l'urgence.
     

2. La Gendarmerie : L’Innovation Participative et la Fabrication Additive

La Gendarmerie Nationale (LCL Emilie) a valorisé l'importance de l'innovation participative, gérée par des postes dédiés qui pilotent entre 200 et 300 projets par an remontés du terrain. Ces innovations, une fois sécurisées et validées, sont diffusées à l'ensemble des forces de région via une plateforme collaborative.
  • Gains de productivité : Un gendarme a développé un outil (néoga) permettant de retranscrire en quelques minutes des auditions qui duraient deux à trois heures, offrant un « vrai gain de temps et de productivité ».
  • Prototypage rapide et low-cost : L'organisation utilise un FabLab par département pour prolonger les idées du terrain. Par exemple, le dispositif Robster permet de faire de la criminalistique en milieu dégradé (radiatif ou chimique) et a été construit pour moins de 100 000 euros grâce à l'impression 3D. De même, des outils de détection de drones malveillants ont été développés pour moins de 300 euros.
     

3. L'Armée de l'Air et de l'Espace : L'Agilité par l'Ouverture Logicielle

L'Armée de l'Air et de l'Espace (COL Alexandre - CEAM) a mis en avant son Centre d’Expertise Aérienne Militaire, qui assure le lien direct entre le retour d'expérience des théâtres d'opérations et la modernisation des capacités. L'approche consiste à considérer les équipages de combat comme des « codeurs d'informaticiens militaires ».
  • Rétrofit agile : L'armée a modernisé un avion de chasse des années 90 en ajoutant un calculateur complètement ouvert. Ce système permet de coder de nouvelles applications en quelques semaines et de les livrer aux forces de combat environ tous les neuf mois, garantissant la supériorité opérationnelle.
     

4. Les Forces Spéciales : Le Processus en Trois Blocs

Le Commandement des Actions Spéciales Terre (LTN Guillaume) utilise l'esprit d'autonomie et l'inclusion de tous les niveaux dans la planification. Ils ont formalisé le processus RETEX-Innovation en trois étapes essentielles :
  1. Du RETEX au besoin : Identifier l'« irritant » du terrain et trouver le problème fondamental (ex. : incapacité de voir le sol lors d’un parachutage).
  2. Du besoin à l’idée : Proposer une solution technique ou procédurale via un brainstorming.
  3. De l’idée au concret : Transformer l'idée en prototype et équipement opérationnel, nécessitant l'aide d'une chaîne complète (incluant la DGA et le commandement). L'opérateur de terrain ne doit pas être laissé seul pour cette phase.

Recommandations Clés : S'entraîner et Faire Confiance

Pour faciliter le passage du RETEX à l’innovation, la recommandation principale est de faire confiance aux gens de terrain en leur donnant des moyens et en évitant d’être « trop scolaire » dans la démarche.
 
Par ailleurs, l’idée d' « entraînement » est revenue comme essentielle, à l’image des militaires, pour tester les scénarios industriels, lever les blocages et identifier les opportunités de coopération. La nécessité de tester les équipements est primordiale pour que les opérationnels puissent essayer les nouveaux matériels et fournir un retour aux industriels, afin d'améliorer la boucle.
Ce dialogue constant et la diffusion de la pratique sont jugés cruciaux pour que l'innovation puisse se propager d'une armée à l'autre et s'intégrer efficacement dans la chaîne de décision.

Synthèse : La table ronde sur le RETEX a démontré que l’innovation en matière de défense est un processus collectif où la créativité de l'individu, confrontée à l'urgence opérationnelle, est catalysée par une structure organisationnelle qui accepte le changement rapide. Ce processus est le ciment qui permet aux armées de transformer rapidement le vécu d'hier en capacité opérationnelle de demain, prouvant que le champ de bataille est désormais le laboratoire d'innovation le plus rapide.