Un sommet pour recoller les morceaux et fixer l'agenda
Ces dernières semaines, les minerais critiques sont sortis du cercle des spécialistes pour devenir un marqueur central de la rivalité de puissance.
La réunion ministérielle organisée à Washington le 4 février a servi de scène politique à une ambition américaine claire : reconstituer un bloc autour des États-Unis tout en imposant une méthode de contrôle des chaînes d'approvisionnement, avec en ligne de mire l'influence chinoise. La présence de nombreuses délégations, dont celle de la Commission européenne, n'a rien d'anecdotique : quand Washington rassemble, c'est rarement pour un simple échange de vues.
La réunion ministérielle organisée à Washington le 4 février a servi de scène politique à une ambition américaine claire : reconstituer un bloc autour des États-Unis tout en imposant une méthode de contrôle des chaînes d'approvisionnement, avec en ligne de mire l'influence chinoise. La présence de nombreuses délégations, dont celle de la Commission européenne, n'a rien d'anecdotique : quand Washington rassemble, c'est rarement pour un simple échange de vues.
Une salle pleine... et Pékin dans la pièce
La composition des participants dit beaucoup. On y retrouve des pays déjà producteurs ou à fort potentiel géologique, des économies industrielles avancées cherchant à réduire les risques, ainsi que des partenaires déjà actifs comme le Canada et l'Australie.
Mais le détail le plus parlant est celui que beaucoup préfèrent ne pas souligner : une part importante de ces pays maintient des accords ou des mémorandums en vigueur avec la Chine dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie. C'est le vrai test de la démarche américaine. Non pas parce que ces États seraient irréversiblement arrimés à Pékin, mais parce qu'ils ont appris à survivre en gardant plusieurs options ouvertes.
Mais le détail le plus parlant est celui que beaucoup préfèrent ne pas souligner : une part importante de ces pays maintient des accords ou des mémorandums en vigueur avec la Chine dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie. C'est le vrai test de la démarche américaine. Non pas parce que ces États seraient irréversiblement arrimés à Pékin, mais parce qu'ils ont appris à survivre en gardant plusieurs options ouvertes.
Le marché « défaillant » et l'arme des prix
La thèse portée par Washington est brutale : le marché des minerais critiques « ne fonctionne pas ». Non pas au sens théorique, mais au sens stratégique. Les prix sont jugés trop volatils, souvent trop bas, et donc incapables de rendre finançables des investissements lourds dans des zones considérées comme politiquement sûres.
Derrière cette critique se lit l'accusation implicite : la Chine aurait la capacité de maintenir les prix sous un seuil de rentabilité pour décourager l'émergence de chaînes alternatives, grâce à son avance dans l'extraction, mais surtout dans le raffinage.
Derrière cette critique se lit l'accusation implicite : la Chine aurait la capacité de maintenir les prix sous un seuil de rentabilité pour décourager l'émergence de chaînes alternatives, grâce à son avance dans l'extraction, mais surtout dans le raffinage.
FORGE : quand le vocabulaire devient un instrument de pouvoir
La disparition annoncée de l'ancien dispositif au profit de FORGE, le Forum pour l'engagement géostratégique sur les ressources, n'est pas une nuance de langage. « Partenariat » suggérait une relation relativement horizontale ; « forum » évoque un club plus sélectif, plus hiérarchisé, où l'accès se fait à certaines conditions. « Géostratégique » annonce une confrontation assumée sur le temps long. « Engagement » indique une diplomatie de résultats : des permis, des projets, des participations, des flux commerciaux pilotés.
L'objectif affiché est d'aller au-delà des déclarations : coopération sur des projets précis, prises de participation, accélération des autorisations. Autrement dit, transformer une coalition politique en infrastructure industrielle.
L'Europe face à une équation impossible
Pour l'Union européenne, l'enjeu est immédiat. Des signaux laissent entendre qu'un mémorandum transatlantique sur les chaînes d'approvisionnement pourrait être finalisé rapidement, avec une feuille de route d'ici l'été. Mais cette dynamique se superpose à la stratégie européenne déjà en cours, et à ses retards. Surtout, elle ravive une question de fond : comment parler d'autonomie stratégique si la sécurité des minerais se construit sur une architecture pensée, financée et gouvernée depuis Washington, alors même que les tensions commerciales et énergétiques persistent ?
Scénarios économiques : le plancher de prix, et le risque de fracture industrielle
Le cœur du dispositif américain, c'est l'idée d'un plancher de prix, d'une zone commerciale préférentielle, et de protections coordonnées. Sur le papier, c'est logique : si les prix trop bas empêchent l'investissement, il faut stabiliser et relever les perspectives de rentabilité. Mais cette solution ouvre une faille majeure : relever les prix des intrants pénalise l'industrie en aval.
Et là, les intérêts divergent. L'industrie automobile européenne, comprimée par les marges, est très sensible au coût des matières. Certains segments technologiques japonais, plus riches en valeur ajoutée, peuvent absorber davantage. Si l'on protège l'amont en renchérissant les intrants, on fragilise l'aval, et l'alliance se fissure précisément sur ce qu'elle veut protéger : la base manufacturière.
Le stockage stratégique : une réserve n'est pas une souveraineté
Le troisième pilier, le stockage stratégique via le « Project Vault », est la mesure la plus politique. L'idée est de mobiliser des financements publics à long terme et une gestion privée pour constituer des stocks de matériaux clés, puis les rendre disponibles en cas de choc d'approvisionnement, avec obligation de reconstitution. C'est une logique de résilience : une réserve n'est pas un entrepôt, c'est un outil de continuité, donc un outil de puissance.
Mais le stockage a ses limites structurelles. Couvrir environ soixante jours de demande, c'est acheter du temps, pas reconstruire une filière. Si l'achat des matériaux dépend de logiques de marge portées par des intermédiaires, les critères stratégiques peuvent s'effacer. Et si les prix chutent sous l'effet d'une surabondance organisée par les acteurs dominants, la valeur du stock baisse, exposant l'État à des risques financiers et politiques.
Raffinage : le vrai goulot d'étranglement
Toute la stratégie bute sur un point : le raffinage. Même si l'extraction se diversifie, la transformation reste concentrée. Sans capacités nouvelles sur ce segment, les stocks et les planchers de prix deviennent des instruments défensifs, utiles, mais insuffisants. La diversification réelle demande du capital patient, une politique industrielle cohérente et une intégration verticale plus forte entre mines, raffineries et industrie manufacturière.
Conclusion : une architecture de puissance, avec une contradiction centrale
FORGE et le Project Vault marquent un changement de phase : les États-Unis veulent transformer la sécurité économique en discipline d'alliance, et la discipline d'alliance en résultats industriels. C'est une logique de puissance, assumée, structurée.
La contradiction, elle, est stratégique : construire des chaînes alternatives sans casser la compétitivité des industries alliées. Si un plancher de prix sauve l'amont mais affaiblit l'aval, l'alliance se fragilise. Si le stockage achète du temps mais que le raffinage ne suit pas, la dépendance demeure. Et si le « club » impose des obligations sans équilibrer les bénéfices, beaucoup de pays continueront à pratiquer l'art du double jeu, parce que dans une guerre géoéconomique, l'ambiguïté est souvent la première forme de survie.
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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