L'Azerbaïdjan s'installe dans la sécurité énergétique européenne
Les nouveaux accords de fourniture conclus avec l'Autriche et l'Allemagne ne sont pas de simples contrats commerciaux : ils s'inscrivent dans une stratégie de long terme. Bakou transforme le Corridor gazier méridional et le TAP (Trans Adriatic Pipeline), qui relie l'Azerbaïdjan aux marchés européens via la Grèce, l'Albanie et l'Italie, en plateforme de puissance. Plus les États européens entrent dans le périmètre des livraisons azéries, plus l'Azerbaïdjan devient incontournable, non tant par les volumes absolus que par la fonction : diversifier, stabiliser, offrir une alternative crédible dans une Europe qui redoute de dépendre d'un seul robinet.
Le point le plus significatif est l'Allemagne. Non parce que le gaz azéri pourrait, à lui seul, remplacer les grandes routes historiques, mais parce que Berlin reste le cœur industriel de l'Union européenne. Et un accord sur dix ans, dans un marché souvent dominé par des engagements courts, vaut déclaration politique : Bakou veut arrimer ses exportations à des clients solides, et certains États européens sont prêts à miser sur des relations structurées plutôt que sur des achats de circonstance.
Le point le plus significatif est l'Allemagne. Non parce que le gaz azéri pourrait, à lui seul, remplacer les grandes routes historiques, mais parce que Berlin reste le cœur industriel de l'Union européenne. Et un accord sur dix ans, dans un marché souvent dominé par des engagements courts, vaut déclaration politique : Bakou veut arrimer ses exportations à des clients solides, et certains États européens sont prêts à miser sur des relations structurées plutôt que sur des achats de circonstance.
Géoéconomie de la diversification : moins de dépendances, plus d'interdépendances
Mais la diversification ne supprime pas la vulnérabilité : elle la redistribue. L'Europe réduit l'exposition à un fournisseur, tout en construisant de nouvelles interdépendances avec une zone, la Caspienne, traversée de rivalités régionales, de pressions russes, d'intérêts turcs et de jeux d'influence chinois.
De plus, l'énergie ouvre toujours sur autre chose : investissements, infrastructures, poids diplomatique, accès aux marchés, partenariats industriels. Ce n'est pas seulement du gaz. C'est une chaîne de puissance qui inclut ports, compagnies, assurances, logistique, règles de marché et, parfois, capacité de pression implicite.
Le Kazakhstan : puissance pétrolière, talon d'Achille logistique
Deuxième volet : le Kazakhstan, acteur majeur de l'énergie, mais contraint par ses routes d'exportation. Une grande partie de son pétrole transite par le Caspian Pipeline Consortium jusqu'au port russe de Novorossiïsk. Cette artère est stratégique et, comme toute artère stratégique, elle est vulnérable.
Les incidents à Tengiz et, surtout, les attaques de drones visant pétroliers et infrastructures liées au CPC montrent combien la production et l'exportation peuvent être affectées par des facteurs externes. Ici, la sécurité énergétique n'est pas une formule : c'est la capacité à protéger un pipeline, un terminal, une station de pompage.
Les États-Unis reviennent au centre : l'énergie comme levier d'alliance
Washington intensifie les échanges avec Astana et discute coopération énergétique, parce que les intérêts américains sont directement engagés : Chevron et ExxonMobil détiennent des participations dans les grands gisements kazakhs. La stabilité de la production kazakhe est donc aussi un enjeu économique américain.
Mais il y a un niveau plus politique : les États-Unis utilisent l'énergie pour élargir leur périmètre d'influence. L'invitation adressée à Kassym-Jomart Tokaïev à des initiatives américaines et à des rendez-vous internationaux vise à "arrimer" le Kazakhstan, à lui offrir des marges de manœuvre face aux pressions russes, et à consolider une relation qui dépasse la simple coopération technique.
Évaluation stratégique et sécuritaire : la Caspienne comme arrière-base disputée
Quand les drones, le sabotage et la perturbation entrent en jeu, l'énergie cesse d'être seulement économique : elle devient terrain opérationnel. Les infrastructures énergétiques sont des cibles idéales : les frapper ne signifie pas envahir un pays, mais réduire ses recettes, accroître l'instabilité, faire grimper les coûts d'assurance et augmenter la prime de risque. C'est une guerre de basse intensité, à fort rendement.
La Caspienne redevient ainsi ce qu'elle a toujours été : un espace charnière où la géographie impose des corridors étroits, politiquement sensibles, et où la concurrence des puissances se joue souvent dans l'ombre des pipelines.
Azerbaïdjan–Kazakhstan : les nouveaux carrefours d’une Europe sous contrainte énergétique
Bakou et Astana s'imposent comme deux nœuds de la nouvelle sécurité énergétique européenne, mais selon des logiques différentes. L'Azerbaïdjan construit une centralité de "fournisseur fiable" et en retire des dividendes géopolitiques. Le Kazakhstan demeure une puissance pétrolière, mais exposée à des vulnérabilités d'infrastructures et à une contrainte structurelle : une grande partie de ses exportations passent encore par une porte russe.
Pour l'Europe, la leçon est simple : diversifier les sources ne suffit pas si l'on ne diversifie pas aussi les routes et si l'on n'investit pas dans la protection physique et politique des infrastructures. Sinon, on change de dépendance, mais on ne change pas de risque.
Sources
A propos de l'auteur
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

Accueil