Géopolitique

Gouverner le changement. Menaces hybrides, réponses intégrées : un nouveau paradigme 

La sécurité nationale entre dans l'ère de la transformation permanente


Jacqueline Sala
Dimanche 8 Mars 2026


Le Rapport annuel 2026 sur la politique de l'information pour la sécurité n'est pas un simple bilan de l'activité des services : c'est, surtout, un document de bascule. Il marque le moment où l'État italien reconnaît que la sécurité ne peut plus être pensée en séparant le militaire de l'économique, le technologique du social, la frontière extérieure de la fragilité interne. Le titre, Gouverner le changement, n'est pas un slogan : c'est le constat que le changement, aujourd'hui, n'est plus un phénomène à accompagner mais une pression à maîtriser, parce qu'il touche à la fois les algorithmes, les marchés, les guerres, les migrations, la propagande et la criminalité. Le rapport insiste sur un point décisif : la technologie est désormais le moteur transversal qui redessine tous les champs de la compétition et toutes les formes de la menace.



Notes de la Rédaction

Rapport à télécharger en fin d'article
Les défis pointés ici pour l’Italie — dépendances technologiques, vulnérabilités économiques, menaces hybrides et guerre cognitive — ne sont pas des singularités. Ils traversent l’Europe : la France partage chaînes d’approvisionnement, infrastructures numériques et espaces d’influence, et doit en tirer certaines leçons.
Gouverner le changement.  Menaces hybrides, réponses intégrées : un nouveau paradigme 

La souveraineté ne se mesure plus seulement par les frontières

Le premier message politique du rapport est net : la souveraineté, aujourd'hui, coïncide de moins en moins avec le contrôle physique du territoire et de plus en plus avec la capacité de gouverner les données, les infrastructures critiques, les filières numériques, les réseaux et les plateformes.

Autrement dit, un État reste souverain s'il parvient à ne pas dépendre passivement de technologies, de nœuds logistiques, de fournisseurs et d'architectures informationnelles contrôlés par d'autres. C'est pourquoi la cybersécurité n'est plus une matière technique réservée aux spécialistes, mais une question d'autonomie stratégique.

Le document relève, en 2025, une forte attention des acteurs hostiles envers les infrastructures numériques publiques, surtout celles liées aux administrations centrales, et souligne que les offensives les plus sophistiquées semblent proches d'appareils gouvernementaux étrangers. Cela signifie que l'attaque contre la capacité de décision d'un pays peut commencer bien avant une crise militaire : elle peut passer par un réseau compromis, une dépendance logicielle, une filière technologique vulnérable.

La guerre s'est élargie : elle passe désormais par les marchés

Ici, le rapport touche l'un des nerfs les plus sensibles de notre époque. L'interdépendance économique, longtemps célébrée comme garantie de stabilité, est désormais traitée comme une arme potentielle de pression. Droits de douane, sanctions, restrictions à l'exportation, contrôles des investissements, accès sélectif aux infrastructures et aux matières premières : ce qui apparaissait autrefois comme une friction commerciale ordinaire est réinscrit dans une logique de guerre économique.

Et cela concerne directement l'Italie. Un pays fortement intégré dans les chaînes de valeur mondiales, industriel, exportateur, mais dépendant d'intrants critiques extérieurs, n'est pas fort par définition : il est exposé par structure. Le véritable défi n'est pas seulement de se défendre contre une mesure hostile, mais de comprendre à l'avance où se situent ses points d'étranglement. Le rapport le souligne précisément : la sécurité économique n'est plus un secteur séparé, mais une dimension transversale de la politique industrielle, commerciale et de sécurité nationale.

Dans ce cadre s'inscrit aussi la cryptofinance, que le document ne traite pas comme une curiosité pour innovateurs, mais comme une nouvelle zone de vulnérabilité systémique. Le fait que les cryptomonnaies soient désormais une composante structurelle, même encore minoritaire, de l'écosystème financier mondial signifie une chose simple : elles ne sont plus hors du système, elles entrent dans le système. Et lorsqu'un segment hautement volatil, opaque et transnational se connecte à la finance traditionnelle, le risque ne reste pas confiné. Il devient risque de contagion, de blanchiment, d'instabilité, de contournement des contrôles. C'est le passage de la niche au facteur stratégique.

Le retour de la géopolitique dure

Sur le plan international, le rapport décrit un ordre mondial qui ne se réorganise pas : il se fragmente.

La guerre entre la Russie et l'Ukraine est replacée dans une dynamique d'usure sans percée décisive, mais le tableau ne s'arrête pas là. Le rapport rappelle la persistance de foyers d'instabilité élevée en Afrique, dans la Méditerranée élargie et au Moyen-Orient, des dossiers libyen et sahélien jusqu'à Gaza, la Syrie, le Liban et l'Iran.

La lecture implicite est claire : l'Italie ne vit pas à la marge de ces crises, mais sur la ligne de contact de leurs effets. Énergie, trafics, migrations, sécurité maritime, radicalisation, pression informationnelle : tout converge vers l'espace euro-méditerranéen. Voilà pourquoi le document insiste sur la nécessité d'une posture stratégique nouvelle. Il ne suffit pas d'observer les théâtres de crise : il faut les interpréter comme des générateurs d'effets internes.

Crime, extrémisme, immigration : les menaces s'hybrident

Le rapport est tout aussi clair sur un autre point : la menace n'arrive plus en compartiments séparés. Les réseaux criminels transnationaux agissent désormais avec une sophistication technologique croissante, exploitent les cryptomonnaies, les communications chiffrées, les plateformes numériques et une capacité d'adaptation rapide. Les organisations mafieuses italiennes restent centrales, mais le document met aussi en évidence l'intégration avec des structures criminelles étrangères. Le tableau qui se dessine est celui d'écosystèmes illégaux mobiles, opportunistes, capables d'infiltrer l'économie légale et d'exploiter les asymétries normatives et technologiques. Ce n'est pas seulement une question d'ordre public : c'est un pouvoir économique clandestin qui érode la souveraineté.
 
Sur le versant intérieur, le rapport montre comment la technologie est devenue un multiplicateur de radicalisation et de mobilisation extrémiste. Pas seulement pour les circuits transnationaux d'extrême droite, mais aussi pour une contestation antagoniste capable de souder des causes différentes dans un récit unifié contre l'État, la surveillance, la logistique, le complexe technico-industriel. C'est une dynamique importante, parce qu'elle indique que le conflit politico-social tend de plus en plus à se manifester contre des infrastructures, des réseaux, des nœuds symboliques et des instruments de la modernité. Autrement dit : la technologie n'est pas seulement une cible ou une arme, elle est aussi le langage du conflit.
 
Quant aux flux migratoires, le document les aborde de manière moins idéologique et plus stratégique : non pas comme un phénomène isolé, mais comme une intersection entre démographie, instabilité, pressions économiques, guerres et capacité de contrôle des États de transit. C'est une lecture réaliste. Les migrations irrégulières ne sont pas seulement une urgence humanitaire ou un thème de sécurité aux frontières : elles peuvent aussi devenir un instrument de pression, un accélérateur de tensions internes, un test de la solidité politique européenne.

La menace la plus insidieuse est celle qui entre dans la tête

La partie peut-être la plus importante du rapport est celle consacrée à la menace hybride.

Ici, le document accomplit un saut conceptuel et désigne le véritable terrain du conflit contemporain : la sphère cognitive. La désinformation ne sert plus seulement à convaincre quelqu'un de quelque chose. Elle sert à dégrader la capacité collective à distinguer, à évaluer, à faire confiance. La cible n'est plus seulement l'opinion publique, mais le processus mental par lequel l'opinion publique forme un jugement. C'est le passage de la propagande à la guerre cognitive.

Et, en effet, le rapport explique que les campagnes de manipulation informationnelle visent désormais non seulement à influencer ce que l'on pense, mais la manière dont on pense, en altérant perceptions, habitudes, croyances et comportements. Dans ce contexte, la combinaison entre désinformation, attaques cyber et coercition économique produit un effet cumulatif : polarisation, chaos, défiance, paralysie décisionnelle. La démocratie n'est pas frappée de face ; elle est corrodée de l'intérieur.

L'intelligence artificielle comme outil et comme risque

Le choix d'intégrer cinq exercices expérimentaux fondés sur des outils d'intelligence artificielle générative est un autre signal politique, autant que méthodologique. Le message est double.

Premièrement : le renseignement sait qu'il ne peut pas rester à l'écart de la nouvelle révolution analytique. Deuxièmement : l'IA, à elle seule, ne remplace rien ; elle ne devient utile que si elle est intégrée sous le contrôle de l'analyste. C'est une ligne de prudence intelligente. La machine élargit la capacité de traitement, de simulation et de projection ; mais le jugement demeure humain. Les scénarios proposés, de l'espace à l'horizon 2035 aux possibles conflits Russie-OTAN, des risques de contagion de la cryptofinance aux projections migratoires jusqu'à la menace de l'État islamique en Syrie après Assad, servent surtout à montrer un principe : la prévision stratégique ne peut plus reposer sur une seule méthode.
Elle doit combiner données, modèles, expérience et vérification critique.

Le point essentiel : l'Italie doit apprendre à anticiper

Le cœur du document, en définitive, est là : la sécurité nationale ne coïncide plus avec la capacité de réagir à une menace déclarée, mais avec la capacité d'anticiper des transformations qui, si elles sont ignorées, deviendront des crises.

Cybersécurité, chaînes de valeur, propagande, criminalité, migrations, technologies à double usage, finance numérique, compétition spatiale : tout concourt à former un seul champ stratégique. Le rapport le dit avec un langage institutionnel. Traduit en termes politiques, cela signifie qu'un État moderne pense de manière intégrée, ou bien il court derrière les événements. Et celui qui court derrière, dans ce tournant historique, perd du terrain, de l'autonomie et de la liberté d'action.

La véritable nouvelle n'est pas que le monde a changé. C'est que le changement est désormais la matière même de la sécurité.

Source


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.