Enjeux majeurs

Guerre économique : trente ans de déni, trente ans de preuves

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Dimanche 25 Janvier 2026


Depuis les années 1990, Christian Harbulot décrit méthodiquement les mécanismes de la guerre économique. Loin d’être une découverte récente, cette conflictualité s’est simplement rendue plus visible, plus assumée et plus brutale. Relire ces analyses permet de comprendre que le changement n’est pas dans la nature des rapports de force, mais dans leur exposition publique et dans l’incapacité croissante de l’Europe à s’y soustraire.



Guerre économique : trente ans de déni, trente ans de preuves
Cette chronologie propose un rappel rétrospectif,  fondé sur une sélection de citations tirées des ouvrages de Christian Harbulot, afin de montrer que le diagnostic des mécanismes structurants de la guerre économique est ancien, étayé et formulé de manière méthodique dès le début des années 1990. La perception actuelle de ces dynamiques ne relève donc pas d'une rupture inédite, mais d'un déplacement du seuil d'acceptabilité : elles sont aujourd'hui plus assumées, plus explicitement nommées, plus directement revendiquées et plus brutalement mises en œuvre.
Autrement dit, ce qui change tient moins à la nature des rapports de force qu'à leur visibilité, à leur exposition publique, à leur normalisation et à leur intensification opérationnelle. Dans ce contexte, la lecture rétrospective proposée ici vise à détacher l'analyse de l'actualité immédiate, à prendre du recul, à restituer des continuités, à rappeler des invariants et à stabiliser des repères conceptuels.
Il devient dès lors de plus en plus difficile de faire comme si ces logiques n'existaient pas, puisqu'elles s'imposent simultanément dans les discours, dans les pratiques, dans les normes et dans les effets.

Une conflictualité ancienne, longtemps sous-estimée

Dès 1991, Christian Harbulot alerte sur une France désarmée face à une concurrence mondiale devenue totale. La disparition d’entreprises ne relève pas d’une fatalité, mais d’un manque de préparation stratégique. La compétition oppose désormais les grandes puissances économiques et fragilise mécaniquement les nations les plus faibles. Dans un environnement en mutation permanente, le retard se paie comptant et l’illusion du temps long devient un luxe.

À la fin des années 1990, l’analyse se déplace vers la logique d’empire. Une puissance dominante évite de se battre durablement sur deux fronts : si l’Asie devient l’enjeu principal, l’Europe apparaît comme le front vulnérable, celui que l’on affaiblit pour mieux affronter l’autre. Derrière l’affichage du partenariat transatlantique se dessine déjà l’idée d’un allié docile, structurellement moins préparé à la conflictualité géoéconomique.

L’ambiguïté stratégique comme nouvelle norme

Au début des années 2000, Christian Harbulot montre qu’une nation qui revendique le droit de dominer au nom de ses intérêts modifie les règles du jeu entre alliés et adversaires. Les frontières se brouillent, la coopération devient conditionnelle, l’ambiguïté stratégique s’installe. On peut agir ensemble sur un théâtre et s’affronter sur un autre, par des moyens économiques, juridiques ou technologiques. Les plaques géoéconomiques se déplacent, annonçant les chocs à venir.

En 2014, l’idée se cristallise : l’allié est aussi un adversaire. La solidarité stratégique et la compétition industrielle cessent d’être contradictoires. Un partenaire peut soutenir une opération militaire tout en cherchant à affaiblir des entreprises alliées dans un secteur clé. La guerre économique devient un mode normal de puissance, plus discret que la force armée, mais souvent plus efficace car il agit sur les règles, les dépendances et le temps long.


Une prise de conscience tardive et incomplète

Les enquêtes menées en 2021‑2022 montrent que les diplômés spécialisés placent les États-Unis au premier rang des puissances perçues comme attaquant les intérêts économiques français. Ce n’est pas un jugement juridique, mais un indicateur de climat. Les services de sécurité progressent dans l’identification des menaces, mais l’autorité politique hésite encore à assumer une posture offensive, c’est‑à‑dire à accroître la puissance par l’économie.

Le diagnostic débouche sur une lecture sévère de l’Europe : affaiblie par son histoire, fragmentée par ses divisions internes, dépendante militairement des États-Unis et économiquement de la Chine. Elle conserve des atouts — poids économique, puissance de marché, excédent commercial — mais pour combien de temps si la conflictualité s’intensifie et si les règles du jeu deviennent plus coercitives  ?

 

A propos de l'auteur

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.