Géopolitique

Guerre électronique : le rapport qui alerte sur une vulnérabilité stratégique française

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Jacqueline Sala
Mardi 24 Février 2026


Adopté à l’unanimité à l’Assemblée nationale, un rapport bipartisan tire la sonnette d’alarme : la France accuse un retard préoccupant dans la maîtrise du spectre électromagnétique, devenu le nerf vital de toute opération militaire moderne. Des drones ukrainiens aux survols de l’Île Longue, les signaux d’alerte s’accumulent et posent une question centrale : la France peut-elle encore garantir sa souveraineté technologique et opérationnelle ?



Source : Rapport d’information n° 2507
Déposé en application de l’article 145 du règlement Par la Commission de la Défense nationale et des Forces armées
Co‑rapporteurs : Didier Lemaire et Thierry Tesson Titre : La guerre électronique 17ᵉ législature
Lien : 
https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/rapports/cion_def/l17b2507_rapport-information
Guerre électronique : le rapport qui alerte sur une vulnérabilité stratégique française

Quand majorité et opposition s’accordent, c’est qu’il y a urgence

Le 18 février 2026, à l'Assemblée nationale française, deux députés de camps politiques différents, Didier Lemaire et Thierry Tesson, déposent et présentent en Commission de la Défense un rapport consacré à la guerre électronique, adopté à l'unanimité.

Ce détail institutionnel est en réalité un signal politique. Quand la majorité et l'opposition se retrouvent sur un sujet technique, c'est que, derrière la technique, il y a une alerte nationale.

La guerre électronique, colonne vertébrale invisible des armées modernes

Le rapport part d'une idée simple et implacable. La guerre électronique, c'est-à-dire la capacité à contrôler le spectre électromagnétique, n'est plus une spécialité réservée aux initiés. Elle est devenue la condition qui permet au reste de l'appareil militaire de fonctionner : voir, communiquer, se coordonner, guider, frapper, se protéger. Or, c'est précisément sur ce terrain que la France, selon les rapporteurs, a pris du retard.

La guerre électronique, ce n'est pas seulement brouiller des radios. C'est utiliser le spectre pour intercepter, tromper, perturber ou neutraliser les systèmes adverses : communications, radars, liaisons entre capteurs et armes, navigation satellitaire. C'est aussi protéger ses propres réseaux, imposer une discipline des émissions, apprendre à combattre lorsque le signal est dégradé ou absent. Le rapport relie ce domaine au renseignement électromagnétique : la capacité à extraire de l'information à partir des émissions, à comprendre qui émet, où, avec quels équipements, selon quel rythme. C'est une guerre des traces invisibles, dont l'issue se joue souvent avant la première explosion, au moment où l'adversaire découvre que ses systèmes ne répondent plus.


Ukraine, Moyen-Orient : les conflits récents comme révélateurs brutaux

Les conflits récents fournissent la grille de lecture. L'expérience ukrainienne est décrite comme un laboratoire brutal. Perturber la navigation satellitaire et les communications revient à réduire l'efficacité des drones, des munitions guidées, des chaînes de commandement. Et une innovation bouleverse le jeu : des drones reliés par fibre optique, beaucoup plus difficiles à contrer par brouillage radio. Ce n'est pas seulement une nouveauté technique, c'est la preuve que chaque contre-mesure engendre une contre contre-mesure, et que celui qui reste immobile devient une cible.

Au Moyen-Orient, la leçon est tout aussi claire. Avant de manœuvrer, il faut aveugler. Neutraliser les radars et les capteurs devient le premier acte d'une opération, celui qui ouvre des couloirs d'action, désorganise la défense aérienne, impose la liberté de mouvement.


La vulnérabilité navale française, point noir du rapport

Le passage le plus sévère du rapport concerne le domaine naval. C'est là, selon les rapporteurs, que la France apparaît la plus exposée. Non pas parce que ses équipements seraient médiocres, mais parce que le cycle industriel et doctrinal ne suit pas la vitesse des menaces. Les survols répétés par des drones de sites sensibles comme la base de l'Île Longue ne sont pas de simples incidents. Ils deviennent un symbole stratégique. Une infrastructure liée à la dissuasion ne peut pas accepter une vulnérabilité routinière. Un drone qui observe aujourd'hui peut demain désigner, puis guider une attaque. Et si les moyens classiques de brouillage sont inefficaces contre certaines technologies, le problème n'est pas d'ajouter un appareil, mais de repenser tout le dispositif de protection.

Cette réalité impose une conclusion opérationnelle. Dans des mers contestées, de la Méditerranée à l'Indo-Pacifique, la supériorité ne se mesure plus uniquement en navires et en missiles. Elle se mesure aussi à la capacité de survivre dans un environnement électromagnétique hostile, où l'adversaire cherche d'abord à couper les nerfs du système, à désorganiser le commandement et la perception.

 


Souveraineté technologique : un principe encore fragile

Le rapport insiste alors sur une notion souvent proclamée en Europe et rarement pratiquée : la souveraineté. Dépendre de fournisseurs étrangers pour la maintenance et les composants critiques signifie s'exposer à des contraintes, à des retards, à des conditionnements, voire à des vulnérabilités de chaîne d'approvisionnement. Lorsque certains équipements exigent des procédures de purge de données ou des précautions particulières, ce n'est pas un détail technique.

C'est l'indication qu'entre alliés la confiance a toujours une marge de méfiance opérationnelle. Et plus largement, si des parties essentielles des filières des grands programmes, y compris ceux liés à la dissuasion et aux principaux avions de combat, ne sont pas pleinement maîtrisées, alors la liberté stratégique devient conditionnelle.

Compétences et commandement : un affaiblissement silencieux

La dimension la plus décisive, pourtant, reste humaine. Former des spécialistes de la guerre électronique demande des années. Mais si les contrats sont courts et si le secteur privé attire avec des salaires et des perspectives plus avantageux, l'État se transforme en école gratuite au service d'autres employeurs. Dans ce domaine, cela revient à se désarmer lentement, sans que l'adversaire ait besoin de tirer.

À cela s'ajoute la fragmentation des structures de commandement et de coordination. Air, terre, mer, espace, défense numérique avancent souvent en parallèle, sans une orchestration pleinement unifiée. Or, le spectre électromagnétique n'attend pas les procédures. Il exige une capacité de réponse rapide et transversale, au plus près du temps réel.


Trois trajectoires possibles pour la France

Sur le plan économique, le rapport dessine un choix, plus qu'un simple catalogue de moyens. Premier scénario : la France décide de rattraper réellement son retard. Cela implique des investissements lourds dans la microélectronique, les capteurs, le traitement de données, les capacités spatiales, la formation, les filières industrielles. C'est une politique industrielle sous forme de politique de défense. Elle peut soutenir l'innovation et renforcer un tissu de petites et moyennes entreprises, mais elle exige une continuité budgétaire et une vitesse d'exécution, deux qualités rares dans les démocraties.

Deuxième scénario : avancer à moitié, moderniser certains segments, acheter des solutions, annoncer des plans. Dans ce cas, l'écart se réduit à peine et les compétiteurs continuent de courir. Troisième scénario : reporter. Le coût n'est plus seulement militaire. Il devient géoéconomique : dépendance technologique, fragilité des chaînes d'approvisionnement, capacité réduite de protéger infrastructures et industrie en cas de crise prolongée.

La conclusion militaire est sans détour. Sans maîtrise du spectre électromagnétique, l'armée la plus moderne redevient soudain aveugle. Les armes guidées perdent en précision, les drones deviennent vulnérables, la défense aérienne peut être trompée, le commandement ralentit. La guerre électronique n'est pas un accessoire. Elle est la condition de la manœuvre et de la survie.

Sur le plan géopolitique et géoéconomique, le rapport pose un dilemme stratégique. La France veut préserver sa capacité de décider sans être prisonnière d'approvisionnements, de mises à jour, de dépendances extérieures. Mais cette autonomie exige des filières, des compétences, des investissements et une vision stable. Dans un monde où les grandes puissances transforment technologie et industrie en armes, la guerre électronique devient l'endroit où la souveraineté cesse d'être un slogan pour redevenir une pratique.

Au fond, le rapport dit ceci : la France doit choisir entre posséder des systèmes excellents et être capable de les faire fonctionner quand quelqu'un tente de les éteindre. Aujourd'hui, la différence entre les deux est la différence entre puissance et vulnérabilité.


A propos de ...

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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