Géopolitique

Hormuz, Ankara et la guerre qui dicte de nouveau l'agenda américain


Giuseppe Gagliano, Cestudec
Jeudi 9 Juillet 2026


La déclaration de Donald Trump — « je pense que c’est terminé » — ne clôt pas un cessez‑le‑feu : elle rouvre une guerre. En quelques mots, Washington cesse de jouer les médiateurs et assume un rôle de puissance belligérante, redéfinissant le tempo du conflit avec l’Iran, la sécurité du détroit d’Ormuz et la discipline de ses alliés.



Hormuz, Ankara et la guerre qui dicte de nouveau l'agenda américain

Le cessez-le-feu meurt dans le Golfe

La phrase de Donald Trump sur le cessez-le-feu avec l'Iran — « je pense que c'est terminé » — n'est pas seulement l'une de ses formules brutales habituelles. Elle résume une phase : les États-Unis ne se comportent plus comme des médiateurs, mais comme une puissance belligérante qui veut décider du calendrier, de l'intensité et du périmètre du conflit. Après les nouveaux échanges d'attaques entre Washington et Téhéran, le protocole d'accord qui aurait dû ouvrir la voie à un accord à la mi-août paraît désormais presque vidé de sa substance. ISPI reconstruit une séquence lourde : bombardements américains contre des objectifs iraniens, riposte iranienne contre des installations américaines à Bahreïn et au Koweït, révocation des ouvertures sur les ventes pétrolières iraniennes et réouverture immédiate de la question du détroit d'Ormuz.
 
Le point politique est clair : Trump alterne menace et négociation, insulte et ouverture diplomatique, pression militaire et dialogue indirect. C'est une technique déjà vue. Elle sert à maintenir l'adversaire dans l'incertitude, les alliés dans la dépendance et les marchés dans l'attente. Mais cette fois, la marge est plus étroite, car l'Iran n'est pas un théâtre périphérique. C'est le nœud qui relie le golfe Persique, Israël, l'Irak, la Syrie, le Liban, le Yémen, les routes énergétiques, les bases américaines et la sécurité européenne.

L'évaluation militaire

Du point de vue militaire, les États-Unis ont choisi de frapper non seulement pour punir, mais pour rétablir leur crédibilité. Les attaques contre des objectifs iraniens répondent à la logique classique de la dissuasion : si Téhéran, ou des forces qui lui sont liées, rendent Ormuz dangereux, Washington démontre qu'il peut immédiatement élever le niveau de l'affrontement. Le problème est que cette dissuasion n'est plus linéaire. Chaque frappe américaine peut produire une réponse iranienne qui ne sera pas nécessairement symétrique : attaques contre des bases dans le Golfe, pression sur les routes maritimes, actions indirectes par l'intermédiaire de milices régionales, menaces contre les infrastructures énergétiques.
 
L'Iran, bien qu'inférieur aux États-Unis sur le plan conventionnel, possède un avantage : il peut transformer la région en champ d'usure permanent. Il n'a pas besoin de gagner une guerre frontale. Il lui suffit de rendre coûteux le contrôle américain du Golfe. Le détroit d'Ormuz demeure le centre de cette géométrie. Avant l'actuelle phase de guerre, environ un cinquième du pétrole mondial y transitait. Chaque menace sur ce passage devient immédiatement une menace pour le prix de l'énergie, la navigation commerciale, les assurances maritimes et la stabilité des gouvernements importateurs.

Énergie, inflation et guerre économique

La dimension économique est peut-être la plus insidieuse. La guerre contre l'Iran ne concerne pas seulement les missiles, les bases et les porte-avions. Elle concerne le prix du pétrole, la tenue de l'inflation, le coût du transport maritime, la sécurité du gaz naturel liquéfié et la croissance mondiale. Si Ormuz se ferme, ou reste seulement partiellement dangereux, l'effet ne s'arrête pas au Moyen-Orient. Il arrive dans les factures européennes, dans les bilans des entreprises, dans les taux d'intérêt, dans les campagnes électorales.
 
Ici, Trump mise sur une contradiction. D'un côté, il affirme pouvoir frapper l'Iran et contrôler le prix du brut ; de l'autre, les marchés répondent dans la direction opposée. Le pétrole monte parce que les opérateurs n'achètent pas les déclarations politiques, mais le risque concret. Une route menacée vaut plus que cent assurances. Le marché énergétique ne croit pas à la paix proclamée ; il croit aux pétroliers qui changent de route, aux navires de guerre dans le Golfe, aux sanctions réactivées, aux primes d'assurance qui augmentent.
 
Pour l'Europe, la facture serait double. D'un côté, la crise énergétique ; de l'autre, l'augmentation des dépenses militaires imposée par le nouveau climat atlantique. Moins de ressources pour l'État social, davantage de ressources pour la défense, les munitions, les bases, les systèmes antimissiles et l'aide à l'Ukraine. La sécurité devient ainsi le grand argument permettant de justifier une redistribution budgétaire : moins de protection sociale, plus de protection militaire.

Ankara : le sommet de l'obéissance inquiète

Le sommet atlantique d'Ankara a montré une OTAN officiellement unie et substantiellement nerveuse. Trump a attaqué l'Espagne pour son refus d'accepter pleinement l'objectif de 5 % du produit intérieur brut consacré aux dépenses militaires ; il a rouvert la question du Groenland, irritant le Danemark ; il a utilisé la scène de l'Alliance pour relancer sa ligne de commandement sur les Européens.
 
Et pourtant, derrière le langage brutal, le résultat a été celui que voulait Washington : les alliés ont réaffirmé leur engagement dans la défense collective et dans l'augmentation des dépenses militaires. Trump peut insulter, menacer, se contredire, mais il obtient finalement ce qu'il cherche : une Alliance qui reste sous direction américaine et une Europe qui paie davantage. Le sommet a été présenté comme une preuve d'unité, mais sa substance est un transfert des charges. Les États-Unis conservent la direction stratégique ; les Européens assument une part croissante du coût politique, financier et industriel.

L'évaluation géopolitique

a géopolitique de toute la crise est évidente. Trump utilise l'Iran pour rappeler aux alliés que la puissance américaine demeure indispensable. Il utilise l'OTAN pour rappeler aux Européens que l'indépendance stratégique a un prix qu'ils ne sont pas encore prêts à payer. Il utilise l'Espagne comme exemple punitif. Il utilise le Groenland comme signal arctique. Il utilise l'Ukraine comme ciment de l'Alliance. Et il utilise Ormuz comme démonstration que, sans Washington, les routes vitales de l'économie mondiale restent exposées.
 
L'Europe apparaît ainsi piégée. Elle veut moins de dépendance envers les États-Unis, mais accepte des objectifs de dépenses dictés par les États-Unis. Elle veut l'autonomie, mais achète des systèmes d'armes américains. Elle veut la paix, mais finance une guerre prolongée en Ukraine et se prépare à supporter les retombées d'une nouvelle guerre dans le Golfe. Elle veut la stabilité énergétique, mais reste prisonnière de routes qu'elle ne contrôle pas.
 
Le point essentiel est là : l'OTAN est en train de passer de la logique du partage des charges à celle du transfert des charges. Les États-Unis ne demandent plus seulement aux Européens de contribuer. Ils exigent qu'ils paient une part croissante de la sécurité atlantique, tout en restant dans un cadre stratégique décidé ailleurs.

Le nouvel ordre du désordre

Le résultat est un ordre international de plus en plus instable. Dans le Golfe, le cessez-le-feu se dissout. À Ankara, l'Alliance atlantique se recompose, mais sous pression. En Europe, les dépenses militaires augmentent tandis que l'État social recule. Sur les marchés, le pétrole monte malgré les assurances. Au Moyen-Orient, chaque bombardement risque de rouvrir une chaîne de représailles.
 
Trump définit tout cela comme un succès. Mais c'est le succès typique de la politique de puissance : il oblige tout le monde à bouger, mais ne construit aucun équilibre. Il effraie les adversaires, mais use les alliés. Il obtient l'obéissance, mais pas la confiance. Il produit de la dissuasion, mais aussi de l'instabilité.
 
La vérité est que la guerre avec l'Iran, l'OTAN d'Ankara et la crise d'Ormuz sont trois faces d'une même réalité. Les États-Unis redessinent leur rapport aux alliés non pas en se retirant du monde, mais en imposant aux autres le coût de leur primauté. L'Europe, au lieu de devenir autonome, risque de devenir le payeur stratégique d'un empire qui décide encore, depuis Washington, quand négocier, quand frapper et quand déclarer que la trêve est terminée.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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