Géopolitique

Hormuz, l'impasse américaine

Tribune libre Par Giuseppe Gagliano, Cestudec


Giuseppe Gagliano
Jeudi 14 Mai 2026


Au détroit d’Ormuz, Washington découvre qu’on ne mène pas impunément une guerre d’usure contre un adversaire qui joue sa survie. Face à un Iran décidé à ne pas plier, la stratégie américaine se heurte à ses propres limites : escalade militaire incontrôlable, vulnérabilité énergétique mondiale, fragilisation des alliances. Ce qui devait être une pression ciblée devient le révélateur d’un ordre occidental en perte d’emprise.



Hormuz, l'impasse américaine


L'Iran ne se rend pas et Washington découvre le prix d'une guerre sans issue

La crise dans le détroit d'Ormuz n'est plus seulement une crise régionale. Elle est devenue le point de rencontre de trois guerres : la guerre militaire entre les États-Unis, Israël et l'Iran ; la guerre économique pour le contrôle de l'énergie ; la guerre géopolitique entre un ordre occidental affaibli et un monde multipolaire qui n'accepte plus de rester spectateur.
 
La thèse centrale est simple et brutale : l'Iran ne se rendra pas. Non pas parce qu'il serait invulnérable, ni parce que son économie ne pourrait pas être frappée, ni parce que la pression militaire américaine serait négligeable. Mais parce que Téhéran perçoit cette guerre comme une menace existentielle. Lorsqu'un État estime que sa survie est en jeu, la logique du coût économique change de nature. Les sanctions, le blocus naval, les bombardements, même la destruction d'infrastructures vitales peuvent affaiblir une économie, mais pas nécessairement contraindre une nation à la capitulation politique.
 
C'est précisément ce que Washington semble refuser de comprendre. Le blocus américain autour d'Ormuz est présenté comme un instrument de pression maîtrisée, presque chirurgicale. En réalité, il s'agit d'un acte de guerre, même lorsqu'il est enveloppé dans un langage technique ou humanitaire. L'idée selon laquelle on pourrait étrangler l'Iran pendant trois ou quatre mois, puis attendre un effondrement diplomatique, relève d'une vision mécanique des relations internationales. Mais les sociétés en guerre ne réagissent pas comme des marchés. Elles peuvent subir d'immenses privations et pourtant se raidir. Elles peuvent perdre de la richesse et gagner en détermination. Elles peuvent souffrir et, justement pour cette raison, refuser la reddition.

Le blocus qui ne suffit pas

Le nœud économique est évident. Ormuz n'est pas un détroit quelconque. C'est l'une des artères vitales de l'économie mondiale. Une part décisive du pétrole destiné à l'Asie, à l'Europe et aux marchés mondiaux y transite. Celui qui pense utiliser Ormuz comme levier contre l'Iran doit comprendre qu'il ne manipule pas un simple interrupteur régional, mais un détonateur systémique.
 
Les États-Unis semblent avoir choisi une stratégie en deux temps : blocus naval et menace de bombardements. Le raisonnement des faucons est clair : le blocus seul exige du temps, les bombardements seuls n'ont pas obtenu la reddition, donc la combinaison des deux pourrait briser la volonté iranienne. C'est la vieille illusion de la guerre punitive : frapper assez fort, assez longtemps, jusqu'à ce que l'adversaire juge que résister coûte plus cher que céder.
 
Mais le problème est que l'Iran ne discute pas seulement de son programme nucléaire ou de ses routes commerciales. Il défend sa capacité à rester une puissance régionale. Pour Téhéran, accepter les conditions américaines reviendrait probablement à consentir à une lente démolition stratégique : d'abord le nucléaire, puis les missiles, puis les réseaux d'alliance régionaux, puis le rôle dans le Golfe, puis la structure même du pouvoir iranien. Dans cette perspective, la capitulation ne serait pas un compromis. Elle serait le commencement de la fin.
 
C'est pourquoi la pression américaine risque de produire l'effet inverse de celui recherché. Elle ne pousse pas Téhéran vers la négociation, mais vers une résistance plus dure. Elle n'isole pas l'Iran, mais oblige la Russie et la Chine à mesurer le coût d'une défaite iranienne. Elle ne rassure pas les alliés, elle les expose.

La dimension militaire : escalade contrôlée ou guerre longue ?

Sur le plan militaire, la situation est instable. Les affrontements dans le détroit d'Ormuz dessinent une guerre encore de basse intensité, faite d'attaques limitées, de réponses mesurées, d'incidents navals, de coups de semonce. Mais cette modération ne doit pas être confondue avec la stabilité. Au contraire, c'est précisément dans les guerres de basse intensité que la marge d'erreur devient la plus dangereuse.
 
Il suffit d'un destroyer touché, d'un port du Golfe endommagé, d'une base américaine atteinte par des missiles iraniens, d'un pétrolier coulé, et la logique du contrôle peut s'effondrer. Aucun des deux acteurs principaux ne semble aujourd'hui vouloir une guerre totale, mais tous deux sont pris dans une dynamique susceptible de la produire. Les États-Unis ne peuvent pas apparaître incapables de garantir la liberté de navigation. L'Iran ne peut pas apparaître incapable de défendre son contrôle stratégique sur Ormuz. Tous deux ont besoin de ne pas perdre la face. Et c'est souvent cette exigence symbolique, plus encore que le calcul militaire, qui transforme les crises en guerres.
 
L'Iran dispose d'une capacité asymétrique importante. Il ne peut rivaliser avec les États-Unis sur le terrain naval classique, mais il peut rendre coûteuse chaque opération américaine dans le Golfe. Missiles, drones, mines, unités rapides, attaques contre les infrastructures énergétiques, pression sur les Émirats et sur les bases américaines : l'arsenal iranien ne sert pas à gagner une guerre conventionnelle, mais à empêcher les États-Unis de la gagner à faible coût.
 
La stratégie iranienne est donc à la fois défensive et offensive : défensive, parce qu'elle vise à empêcher l'effondrement du pays ; offensive, parce qu'elle transfère le prix de la guerre aux autres. Si l'Iran souffre, alors les alliés américains du Golfe, les économies asiatiques dépendantes du pétrole moyen-oriental, les marchés européens déjà affaiblis par la crise ukrainienne et les chaînes énergétiques mondiales doivent souffrir aussi.

Le prix payé par les alliés américains

C'est ici qu'apparaît le paradoxe le plus grave pour Washington. Une guerre pensée pour affaiblir l'Iran affaiblit aussi l'architecture américaine des alliances. En Asie orientale, les États-Unis doivent déplacer des ressources militaires vers le Golfe : batteries antimissiles, munitions, navires, unités. Mais chaque système envoyé au Moyen-Orient est un système retiré au dispositif de contention de la Chine. Le Japon et la Corée du Sud observent avec inquiétude : si Washington est absorbé par Ormuz et par l'Ukraine, quelle crédibilité reste-t-il à la dissuasion américaine dans le Pacifique ?
 
En Europe, la situation n'est guère meilleure. Les économies européennes ont déjà payé un prix considérable à la rupture énergétique avec la Russie. Elles risquent désormais de payer aussi la crise du Golfe. L'Europe, qui a accepté de réduire sa dépendance envers Moscou pour accroître celle envers les États-Unis et des fournisseurs alternatifs, découvre que l'ordre énergétique de substitution est lui aussi fragile. Le résultat est une double vulnérabilité : moins d'autonomie vers l'Est, plus d'exposition vers le Sud.
 
Dans le Golfe, la contradiction est encore plus évidente. Les bases américaines, créées pour garantir la sécurité des alliés, deviennent des cibles. Au lieu d'être des parapluies protecteurs, elles risquent de se transformer en aimants à missiles et drones iraniens. Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Qatar, Bahreïn et Koweït doivent se demander si la protection américaine réduit les risques ou les augmente. C'est une question immense, car elle touche le cœur du pacte stratégique construit depuis des décennies : pétrole, bases, sécurité, dollar et monarchies du Golfe.
 
Si cette confiance se fissure, les effets dépasseront largement la crise actuelle. Les monarchies du Golfe ne rompront pas demain avec Washington, mais elles continueront à diversifier leurs relations : davantage de Chine, davantage de Russie, davantage d'Inde, davantage d'accords régionaux, davantage de diplomatie autonome. La guerre d'Ormuz accélère cette tendance.

La Chine observe, mais elle n'est pas neutre

La Chine est le convive décisif. Non parce qu'elle souhaiterait nécessairement entrer dans le conflit, mais parce que ce conflit touche ses intérêts vitaux. Pékin dépend fortement des importations énergétiques venues du Golfe. Une crise prolongée dans le détroit d'Ormuz frapperait directement l'économie chinoise. Pourtant, la Chine peut aussi transformer la difficulté américaine en avantage diplomatique.
 
Trump, engagé dans une confrontation avec Xi Jinping, se trouve dans une position inconfortable. Il voudrait arriver à la table avec l'image d'un dirigeant capable de maîtriser la crise, peut-être en présentant une trêve ou l'ouverture d'une négociation. Mais si la guerre continue, Xi Jinping pourra lui rappeler une chose très simple : cette crise a été produite par la politique américaine, et il appartient donc à Washington de la refermer.
 
La Chine n'a aucun intérêt à voir le Golfe s'embraser définitivement. Mais elle n'a pas non plus intérêt à sauver gratuitement les États-Unis de leur impasse. Pékin peut appeler à la modération, se présenter comme une force responsable, défendre la stabilité des échanges et, dans le même temps, laisser Washington consumer ses ressources, son prestige et sa crédibilité.
 
C'est l'un des signes les plus nets du monde multipolaire. Autrefois, les États-Unis ouvraient des crises et demandaient ensuite aux autres de les suivre. Aujourd'hui, ils ouvrent des crises et les autres calculent comment en tirer avantage, comment en limiter les dégâts, comment utiliser l'usure américaine pour renforcer leur propre position.

Russie, Iran et guerre interconnectée

La Russie observe la même logique. Pour Moscou, l'Iran est un partenaire stratégique, non un simple allié de circonstance. Si l'Iran tient, les États-Unis restent embourbés au Moyen-Orient. Si les États-Unis restent embourbés au Moyen-Orient, ils disposent de moins d'énergie politique, militaire et économique pour l'Ukraine. Si l'Europe subit de nouveaux chocs énergétiques, la lassitude envers la guerre augmente. Tout se tient.
 
C'est pourquoi il n'est plus possible de raisonner par compartiments séparés. Ukraine, Golfe Persique, Asie orientale ne sont pas trois crises distinctes. Ce sont trois fronts d'une même crise de l'hégémonie américaine. Washington voudrait contenir la Russie en Europe, contenir l'Iran au Moyen-Orient et contenir la Chine en Asie. Mais aucune puissance, pas même les États-Unis, ne peut soutenir indéfiniment trois lignes de pression simultanées sans user ses alliances et ses capacités.
 
La vraie question n'est donc pas de savoir si l'Iran peut souffrir. Bien sûr qu'il peut souffrir. La question est de savoir si les États-Unis peuvent supporter le coût politique, économique et militaire d'une guerre longue contre un pays qui n'entend pas se rendre, tandis que la Russie demeure active en Ukraine et que la Chine attend dans le Pacifique.

La négociation impossible

La sortie devrait être diplomatique. Mais c'est ici que le problème devient presque insoluble. Un accord sérieux devrait traiter trop de dossiers à la fois : programme nucléaire iranien, enrichissement de l'uranium, stocks déjà accumulés, programme balistique, sanctions, réparations, rôle régional de l'Iran, Hezbollah, Hamas, Ansar Allah au Yémen, liberté de navigation à Ormuz, bases américaines dans le Golfe, garanties de sécurité, rôle d'Israël.
 
Il suffit d'énumérer ces thèmes pour mesurer la difficulté. Il ne s'agirait pas de signer une trêve technique. Il faudrait redéfinir tout l'équilibre stratégique du Moyen-Orient. Et aucun des acteurs principaux ne semble disposé à concéder assez.
 
L'Iran ne peut pas démanteler ses instruments de dissuasion. Les États-Unis ne peuvent pas reconnaître ouvertement l'échec de la pression militaire. Israël ne veut pas d'un Iran encore debout comme puissance régionale et accepterait difficilement un accord qui laisserait Téhéran en position de résistance. Les monarchies du Golfe craignent à la fois l'Iran et l'instabilité produite par une guerre sans fin. La Chine et la Russie veulent éviter l'effondrement régional, mais n'ont aucun intérêt à restaurer la primauté américaine.
 
À cela s'ajoute le problème de la confiance. Pourquoi Téhéran ferait-il confiance à Washington si, au milieu de précédentes négociations, des attaques militaires ont été lancées ? Pourquoi croirait-il qu'un accord signé aujourd'hui survivra à la prochaine administration américaine ou à la prochaine pression israélienne ? La diplomatie sans confiance n'est pas impossible, mais elle exige des garanties solides. Ici, ces garanties manquent.

Le scénario géoéconomique : le pétrole comme arme et boomerang

Sur le plan géoéconomique, le blocus d'Ormuz est une lame à double tranchant. Il peut blesser l'Iran, mais il peut aussi blesser celui qui le manie. Une hausse prolongée des prix de l'énergie aggraverait l'inflation, frapperait les transports et l'industrie, pénaliserait les pays importateurs, mettrait sous pression les budgets publics et accentuerait les tensions sociales dans des économies déjà fragiles.
 
Pour les États-Unis, le dommage pourrait sembler plus maîtrisable grâce à leur production énergétique intérieure. Mais la puissance américaine ne vit pas seulement de son propre marché. Elle vit de la stabilité du système mondial qu'elle a elle-même construit. Si ce système entre en crise, Washington paie aussi : marchés financiers, alliés, chaînes industrielles, consensus intérieur.
 
Pour l'Europe, le risque est plus direct. Une énergie plus chère signifie une industrie moins compétitive, des familles plus pauvres, des gouvernements plus faibles. Après la crise du gaz russe, un nouveau choc pétrolier serait un coup très dur. Pour l'Asie, surtout la Chine, le Japon, la Corée du Sud et l'Inde, la crise d'Ormuz touche le cœur même du modèle productif.
 
Voilà pourquoi l'Iran, bien que militairement plus faible que les États-Unis, dispose d'un levier stratégique considérable : il peut transformer sa propre vulnérabilité en vulnérabilité mondiale. C'est le principe de la dissuasion asymétrique : si vous me frappez, je ne peux pas vous détruire, mais je peux rendre le coût de votre victoire insoutenable.

Une guerre sans victoire

La conclusion est amère. Les États-Unis sont entrés dans une guerre qu'ils ne savent pas gagner et dont ils ne savent pas sortir. S'ils réduisent la pression, ils donnent l'image de la défaite. S'ils l'augmentent, ils risquent une guerre régionale, voire l'implication indirecte de la Russie et de la Chine. S'ils cherchent un accord, ils doivent faire des concessions que les faucons intérieurs et Israël pourraient saboter. S'ils persistent dans le blocus, ils endommagent l'économie mondiale et leurs propres alliés.
 
L'Iran, au contraire, n'a pas besoin de gagner au sens classique. Il doit résister. Il doit empêcher les États-Unis de transformer leur supériorité militaire en résultat politique. Il doit maintenir ouverte la blessure d'Ormuz assez longtemps pour rendre le coût de la guerre supérieur au bénéfice attendu par Washington.
 
C'est ce qui échappe souvent aux capitales occidentales. Les grandes puissances ne perdent pas seulement lorsqu'elles sont vaincues sur le champ de bataille, mais lorsqu'elles ne parviennent plus à convertir la force en obéissance. Les États-Unis peuvent bombarder, bloquer, menacer, déplacer des flottes et des batteries antimissiles. Mais si l'Iran ne cède pas, si les alliés s'inquiètent, si la Chine et la Russie gagnent de l'espace, si l'économie mondiale tremble, alors la supériorité militaire devient insuffisante.
 
Ormuz est donc plus qu'un détroit. C'est le miroir d'une époque. Il montre un empire encore extrêmement puissant, mais moins capable d'imposer sa volonté. Il montre des puissances régionales prêtes à supporter des coûts énormes pour ne pas devenir des protectorats. Il montre des alliés qui commencent à douter du prix de la protection américaine. Il montre la Chine et la Russie prêtes à avancer non par proclamations, mais par patience stratégique.
 
L'Iran ne se rendra pas facilement. Les États-Unis n'ont pas de sortie claire. Et le monde découvre, une fois encore, que la guerre commence souvent avec un plan, mais continue presque toujours avec un piège.

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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