Géopolitique

Hormuz, les câbles sous-marins et la nouvelle taxe sur la fragilité du monde

Souveraineté physique sur les artères de l'immatériel


Giuseppe Gagliano
Lundi 25 Mai 2026


En menaçant de taxer les câbles sous‑marins qui traversent le détroit d’Hormuz, l’Iran déplace la crise du terrain pétrolier vers celui, plus invisible et plus vital encore, des données. En s’attaquant aux artères numériques de la mondialisation, Téhéran rappelle que le pouvoir géopolitique ne se joue plus seulement sur les flux d’hydrocarbures, mais sur ceux de l’information.



Hormuz, les câbles sous-marins et la nouvelle taxe sur la fragilité du monde

L'Iran découvre le pétrole des données

Le détroit d'Hormuz n'est plus seulement le passage du pétrole. Il est devenu le point où l'énergie, les communications, la finance, l'intelligence artificielle et la guerre économique se rencontrent. La menace iranienne de taxer les câbles internet sous-marins qui traversent la zone marque un saut qualitatif dans la crise : Téhéran ne vise plus seulement les pétroliers, mais les artères invisibles de la mondialisation numérique.

Selon TV5Monde et d'autres sources internationales, l'Iran a menacé, le 9 mai, d'imposer des taxes sur les câbles sous-marins qui passent par le détroit d'Hormuz. Il s'agit d'infrastructures décisives pour le trafic des données entre le Golfe, l'Asie et l'Europe. Au moins sept grandes dorsales en fibre optique traversent ce couloir maritime, ce qui en fait non seulement un goulet d'étranglement énergétique, mais aussi un goulet d'étranglement informatique.

La logique iranienne est simple et brutale : si le monde dépend d'Hormuz pour le pétrole, il dépend aussi d'Hormuz pour les données. Et s'il dépend d'Hormuz, il doit reconnaître que l'Iran possède un levier de pression non seulement militaire, mais aussi économique et numérique.

Du péage sur les navires au péage sur les données

Au cours des semaines précédentes, Téhéran avait déjà soulevé la question des paiements pour le transit maritime, en essayant de distinguer les péages interdits par le droit international des tarifs appliqués à des services spécifiques. Désormais, le raisonnement est étendu aux câbles sous-marins. Les Gardiens de la révolution ont évoqué des permis, une surveillance et des péages au nom de la souveraineté iranienne sur les eaux territoriales ; le porte-parole de l'armée iranienne, Ebrahim Zolfaghari, a déclaré que le gouvernement imposerait des taxes sur les câbles internet.

La cible n'est pas choisie au hasard. Google, Amazon, Meta et Microsoft ont été cités par les médias iraniens comme possibles acteurs concernés. Ici, la question prend immédiatement une dimension géopolitique : l'Iran sait que les grandes plateformes américaines ne peuvent pas payer directement le régime iranien en raison des sanctions américaines. La taxe n'est donc pas seulement un éventuel instrument de recettes. C'est une provocation juridique et politique contre Washington.

Téhéran ne dit pas seulement : nous voulons de l'argent. Il dit : nous voulons que l'infrastructure numérique mondiale reconnaisse notre souveraineté. C'est la même logique que celle utilisée pour les navires, appliquée au trafic des données. On ne taxe plus seulement la marchandise visible. On tente de taxer la connexion invisible.

La guerre économique passe sous la mer

Les câbles sous-marins sont le système nerveux de la mondialisation. À travers eux passe la quasi-totalité des communications intercontinentales : transactions bancaires, données industrielles, plateformes numériques, services d'informatique en nuage, communications militaires, gestion énergétique, assurances, marchés financiers, intelligence artificielle. Celui qui menace ces câbles menace le fonctionnement quotidien de l'économie mondiale.

C'est pourquoi la démarche iranienne ne peut pas être lue comme une simple provocation propagandiste. Elle peut ne pas se traduire immédiatement par un système effectif de taxation. Elle peut être difficile à appliquer, contestable juridiquement, risquée diplomatiquement. Mais la menace produit déjà un résultat : elle rappelle au monde que l'économie numérique ne vit pas dans l'air, mais dans des infrastructures physiques vulnérables, posées au fond de la mer.

La mondialisation a souvent vendu l'illusion de l'immatérialité. Internet, nuage informatique, données, intelligence artificielle : des mots qui semblent appartenir à un univers sans territoire. Hormuz démontre le contraire. Le numérique a besoin de géographie. Il a besoin de fonds marins, de points d'atterrissement, de navires câbliers, de maintenance, d'autorisations, de sécurité maritime. Même le nuage, au bout du compte, passe par un câble.

Évaluation stratégique et militaire : la menace est plus forte que la coupure

Du point de vue militaire, l'Iran n'a pas nécessairement intérêt à couper les câbles. Le sabotage serait une arme extrême, capable de produire des dommages énormes mais aussi de supprimer un levier de négociation. Une fois le câble coupé, la menace devient fait accompli. Avant le sabotage, au contraire, Téhéran peut négocier, intimider, augmenter le prix de la crise.

Plusieurs experts cités par la presse française soulignent que l'Iran aurait probablement davantage à gagner en menaçant de taxes et de contrôles qu'en détruisant les réseaux de télécommunications, dont le pays lui-même subirait les conséquences. Le sabotage des câbles serait une arme à usage presque unique : après son emploi, il resterait peu de choses à négocier.

Pourtant, le risque ne peut être exclu. Les câbles de la zone sont concentrés dans des eaux peu profondes, en moyenne autour de 50 mètres, et sont donc vulnérables à des drones sous-marins, des véhicules autonomes, des plongeurs spécialisés ou des opérations clandestines. Cela fait d'Hormuz un théâtre idéal pour la guerre hybride : niable, technique, difficile à attribuer immédiatement, mais potentiellement dévastatrice.

L'Iran possède une tradition consolidée de capacités asymétriques : mines, drones, missiles côtiers, unités rapides, sabotages indirects, milices alliées. Insérer les câbles sous-marins dans cette doctrine signifie transformer la connectivité numérique en un nouvel espace de dissuasion.

Les pays du Golfe face à la vulnérabilité numérique

Les premiers exposés seraient les pays du Golfe les plus dépendants des connexions passant par la zone : les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn, le Koweït et l'Irak. L'Arabie saoudite et Oman semblent relativement moins vulnérables, car ils disposent aussi d'accès alternatifs respectivement vers la mer Rouge et la mer d'Arabie. Mais personne ne peut vraiment se sentir à l'abri. 

La raison est simple : les économies du Golfe se transforment en économies numériques, financières et logistiques. Les Émirats et l'Arabie saoudite investissent massivement dans les centres de données, l'intelligence artificielle, l'informatique en nuage, la finance numérique, les plateformes énergétiques automatisées, les villes intelligentes et les infrastructures à forte intensité de données. Tout cela exige des connexions sous-marines puissantes et stables. 

Un sabotage étendu ne paralyserait pas nécessairement tout l'internet mondial, mais il pourrait congestionner le réseau régional, ralentir les services, affecter les transactions bancaires, toucher les plateformes énergétiques et mettre sous pression les systèmes de commandement et de contrôle industriels. Les infrastructures pétrolières et de gaz naturel liquéfié dépendent désormais de systèmes numériques de supervision. Les banques du Golfe traitent chaque jour d'immenses volumes de transactions. Les centres de données consacrés à l'intelligence artificielle ont besoin de flux continus et de grande capacité. 

La nouvelle guerre économique ne frappe pas seulement le puits de pétrole. Elle frappe la donnée qui permet au puits de fonctionner.

Scénarios économiques : milliards, pression et assurance du risque

Le chiffre évoqué par les médias iraniens parle de centaines de millions de dollars par an. Certains titres ont même évoqué des milliards potentiels si le système était étendu et rendu permanent. Toutefois, la question n'est pas seulement celle des recettes. Pour un Iran frappé par les sanctions, toute forme de rente géostratégique devient importante. Mais le pouvoir de conditionner les coûts des autres est encore plus important. 

Une taxe sur les câbles sous-marins, même seulement annoncée, augmenterait le risque perçu par les opérateurs. Les assureurs devraient recalculer les primes. Les entreprises technologiques devraient évaluer des routes alternatives. Les États du Golfe devraient investir dans la redondance, la protection et la sécurité. Les sociétés de maintenance devraient opérer dans un environnement politiquement instable. 

Le coût ne serait pas seulement celui de la taxe. Ce serait le coût de l'incertitude. Et c'est précisément l'incertitude que l'Iran sait le mieux exporter lorsqu'il se trouve sous pression. 

Du point de vue géoéconomique, Téhéran cherche à transformer Hormuz en plateforme d'extraction de rente : pétrole, navires, données, services, permis, sécurité. Le message est cohérent : celui qui utilise le couloir doit reconnaître le pouvoir de la puissance côtière.

Droit international et souveraineté numérique

Le problème juridique est délicat. Les normes internationales protègent la pose et le fonctionnement des câbles sous-marins, mais les États côtiers peuvent revendiquer des droits dans leurs eaux territoriales et leurs zones économiques, surtout en matière de sécurité, d'environnement, de maintenance et d'autorisations. L'Iran tente précisément de s'insérer dans cette zone grise. 

La comparaison avec le canal de Suez, évoquée par certains médias iraniens, est politiquement utile mais juridiquement discutable. Suez est un canal artificiel géré par l'Égypte. Hormuz est un détroit international, régi par des principes différents. Toutefois, l'objectif iranien n'est pas seulement d'avoir raison devant un tribunal. Il est de créer un fait politique : imposer la discussion, contraindre opérateurs et gouvernements à négocier, faire du droit un champ de pression. 

La souveraineté numérique, dans ce cas, ne concerne pas les serveurs ou les plateformes. Elle concerne le fond de la mer. C'est une souveraineté physique sur les artères de l'immatériel.

La dimension géopolitique : frapper les géants du numérique pour frapper Washington

Viser Google, Amazon, Meta et Microsoft signifie parler directement aux États-Unis. Les grandes plateformes technologiques ne sont plus de simples entreprises privées. Ce sont des infrastructures stratégiques de l'Occident. Informatique en nuage, données, intelligence artificielle, services numériques, communications et publicité politique font désormais partie intégrante de la puissance américaine. 

L'Iran, en les citant, montre qu'il a compris un point essentiel : dans la guerre contemporaine, la puissance américaine ne réside pas seulement dans les porte-avions, le dollar ou les bases militaires. Elle réside aussi dans les centres de données, les systèmes d'informatique en nuage, les dorsales numériques, les protocoles, les plateformes. Menacer les câbles signifie frapper l'arrière-base matérielle de la suprématie technologique occidentale. 

Pour la Chine, cette crise est instructive. Pékin observe la vulnérabilité des routes numériques contrôlées ou dominées par l'écosystème occidental et renforce sa conviction qu'il faut des réseaux alternatifs, des infrastructures autonomes, ses propres câbles, ses propres standards, des systèmes d'informatique en nuage nationaux ou alliés.
La crise d'Hormuz accélère donc la fragmentation technologique du monde.

Évaluation géoéconomique : le Golfe veut devenir numérique, mais reste prisonnier de la géographie

Les Émirats et l'Arabie saoudite veulent devenir des puissances de l'intelligence artificielle, de la finance numérique, des données, de l'informatique en nuage et de la logistique avancée. Mais cette ambition repose sur des infrastructures vulnérables. On peut construire des gratte-ciel, des fonds souverains, des centres de données et des villes futuristes ; mais si les câbles sous-marins deviennent des cibles ou des instruments de chantage, la modernisation demeure fragile. 

C'est ici qu'apparaît la grande contradiction du Golfe. Les monarchies veulent dépasser la dépendance au pétrole, mais leur nouvelle économie numérique dépend encore de goulets d'étranglement géographiques. Avant, il s'agissait des pétroliers. Désormais, il s'agit aussi des câbles. La diversification économique n'élimine pas la vulnérabilité stratégique. Elle la déplace. 

C'est pourquoi la menace iranienne est si efficace. Elle frappe l'imaginaire du Golfe moderne. Non seulement les terminaux pétroliers, mais aussi les centres de données. Non seulement les routes énergétiques, mais la promesse même d'un avenir post-pétrolier.

L'Iran et la doctrine de la vulnérabilité réciproque

La formule attribuée à un haut responsable iranien, selon laquelle « Hormuz est notre arme nucléaire », résume parfaitement la doctrine de Téhéran. L'Iran ne possède pas la supériorité conventionnelle des États-Unis. Il ne peut pas rivaliser avec la puissance économique des monarchies du Golfe. Il ne domine pas la technologie mondiale. Mais il contrôle, ou peut menacer, un nœud critique. 

La stratégie iranienne est celle de la vulnérabilité réciproque : si nous souffrons, vous paierez vous aussi un prix. Si vous nous étranglez par les sanctions, nous étranglerons vos routes. Si vous frappez notre économie, nous frapperons votre connectivité. Si vous nous isolez, nous rendrons instable ce dont vous dépendez. 

C'est une forme de dissuasion asymétrique. Elle ne garantit pas la victoire, mais elle empêche une défaite indolore. Et en politique internationale, cela suffit souvent pour rester à la table des négociations.

Conclusion : la mer comme champ de bataille numérique

La menace iranienne sur les câbles sous-marins d'Hormuz indique une transformation profonde de la guerre économique. La mer revient au centre, mais pas seulement comme espace naval. Elle revient comme espace numérique, énergétique, financier et cognitif. Les navires transportent le pétrole. Les câbles transportent les données. Les uns comme les autres peuvent être taxés, menacés, surveillés, interrompus. 

L'Iran dit au monde qu'Hormuz n'est pas seulement un détroit : c'est un levier systémique. Grâce à ce levier, il peut toucher le prix du brut, la vitesse d'internet, la sécurité bancaire, la logistique énergétique, l'intelligence artificielle, la stabilité politique du Golfe. 

La mondialisation avait promis un monde fluide, connecté, dématérialisé. Hormuz rappelle que tout ce qui est fluide passe malgré tout par un point ; que tout ce qui est connecté dépend d'un câble ; que tout ce qui est dématérialisé a besoin d'une infrastructure physique. 

Et celui qui contrôle ou menace cette infrastructure ne contrôle pas le monde. Mais il peut l'obliger, une fois encore, à l'écouter.

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels


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