Santé

Innovation et santé : entre progrès pour l’humanité et intérêts économiques grandissants, quelle place pour l’intelligence économique dans la régulation ?

Entretien avec Corélia KOSTOVIC spécialiste des politiques de santé au Canada par Mahault Patrouiller, Robin Dissais et un rédacteur anonyme. Dans le cadre du Partenariat M2 Intelligence Économique IAE de Poitiers, Curebot et Veille Magazine


Jacqueline Sala
Mercredi 4 Mars 2026


Dans un contexte de pressions budgétaires, de montée des technologies de rupture et de recomposition des rapports de force entre États et industries pharmaceutiques, l’innovation en santé devient un espace stratégique à part entière. Entre arbitrages éthiques, soutenabilité financière et impératifs de souveraineté, comment se redessinent les règles du jeu ?



Innovation et santé : entre progrès pour l’humanité et intérêts économiques grandissants, quelle place pour l’intelligence économique dans la régulation ?
Chacun des acteurs tente à sa manière de faire jouer les interactions politiques et légales en sa faveur pour répondre à des logiques politiques, sociales, économiques ou environnementales.

« Comprendre le système, c’est comprendre où se prennent vraiment les décisions »

Au Canada, l’architecture institutionnelle conditionne fortement la trajectoire des innovations.

 Le niveau fédéral autorise les produits via Santé Canada, cela constitue l’équivalent d’une première étape d’homologation tandis que les provinces décident du remboursement et donc de la réelle valeur finale du médicament pour les patients.
Ce découpage crée un jeu d’acteurs complexe, parfois fragmenté, où les décisions se prennent par couches successives, avec des méthodes d’évaluation de plus en plus sophistiquées, intégrant données cliniques, points de vue des patients et expertises médicales.

Cette sophistication est un progrès, mais elle ouvre aussi des espaces d’incertitude, que les industriels apprennent vite à exploiter.

Le nouveau front : les maladies rares… et les prix qui explosent

Depuis une quinzaine d’années, les stratégies industrielles se positionnent vers des marchés très ciblés : maladies rares, thérapies géniques, traitements hyper spécialisés.
Résultat : quelques patients, mais des traitements facturés plusieurs centaines de milliers de dollars. Les systèmes publics, eux, peinent à suivre.

Les agences se mettent alors en mode veille stratégique, pour anticiper les vagues de thérapies à venir, modéliser leur impact budgétaire… et ne pas être prises de court. Car si l’argument médical est souvent incontestable, la soutenabilité, elle, devient critique. Ainsi, l’investissement d’un tel champ de bataille nécessite des acteurs armés pour faire face aux enjeux informationnels. On note par ailleurs la recrudescence des analystes formés à la veille et à l’analyse stratégique au sein des entités étatiques en difficulté.
 

Négociations secrètes, asymétries d’information et pouvoir pharmaceutique

Derrière les prix affichés, se cachent des négociations confidentielles, province par province, parfois sans coordination.
Ce cloisonnement crée une asymétrie majeure : les États ne savent pas ce que les autres obtiennent alors que les entreprises, elles, comparent tout. Le jeu se déséquilibre, au profit du privé qui possède déjà d’étonnants moyens pour mettre en œuvre ses stratégies industrielles et commerciales.

Les tentatives de réforme comme la révision des références et positionnements de prix se heurtent au lobbying. Certaines mesures ont même été abandonnées sous pression, qu’elle soit sur l’emploi ou l’accès à des médicaments sur le territoire révélant la difficulté pour l’État de reprendre la main.
 

Couper pour survivre : quand la contrainte budgétaire devient doctrine

Face aux dettes issues de la pandémie et aux tensions inflationnistes, le Canada durcit ses arbitrages : réorganisations institutionnelles, fusions d’agences, gel des postes, et recherche systématique d’économies.

Derrière ces décisions se lit une philosophie : réduire l’État pour préserver le système avec des conséquences sociales, organisationnelles et humaines lourdes. Corélia Kostovic nous décrit ainsi un alignement partiel avec certaines tendances américaines : plus de discipline budgétaire, moins d’État opérationnel, mais sans filet comparable. Ces coupes présentent un risque à court et moyen terme pour la capacité d’intelligence du système de santé en supprimant une partie des fonctions support lié à l’information dans le domaine de la santé.

Environnement, IA, éthique : une nouvelle couche d’arbitrage

Autre mutation majeure : la prise en compte progressive de l’empreinte environnementale des technologies de santé.

Comment classer deux innovations à bénéfice médical égal lorsque l’une pollue davantage ?
Faut-il “dégrader” les technologies plus polluantes ? Jusqu’où mesurer ? Jusqu’au cycle de vie, aux molécules rejetées dans l’eau, aux émissions liées à l’IA ?

Ces questions émergent et bousculent les pratiques établies, les protocoles hospitaliers, la culture même du soin. Les recherches en innovations médicales prennent un nouveau tournant depuis quelques années. L’industrie pharmaceutique/médicale faisant partie des industries très polluantes doit trouver de nouvelles pratiques s’appliquant mieux aux exigences environnementales qui obligent les entreprises mais aussi les provinces à appliquer des pratiques plus durables et plus respectueuses de l’environnement. Comment classer deux innovations à bénéfice médical égal lorsque l’une pollue davantage ?
 

Influence, culture et angles morts du modèle informationnel

Enfin, l’entretien révèle un point culturel intéressant : au Québec, on parle très peu « d’intelligence économique ».

On évoque le lobbying, les relations publiques, les institutions… mais rarement le continuum stratégique entre information, influence, et sécurité économique pourtant bien présent ailleurs, notamment en France. Reste à savoir s’il s’agit simplement de discussions sémantiques pour une pratique bien intégrée ou alors un vide stratégique encore peu exploité au sein de l’écosystème canadien.
 

Conclusion : Vers un nouvel équilibre stratégique

Cet échange nous a permis de mettre en exergue les innovations émergentes et les complexités que rajoutent les régulations. Le poids des provinces face aux grandes entreprises du pharmaceutique, notamment américaines en ce qui concerne le Canada, mais aussi le manque de visibilité face au travail d’influence.

Cependant, un avenir vers des exigences environnementales et sociétales se dessine et tend à laisser place à de nouvelles innovations durables.

BIOGRAPHIES
 

Robin DISSAIS


Étudiant en Master 2 intelligence économique à l’IAE de Poitiers, titulaire d’un Diplôme Universitaire Technologique Gestion des Entreprises et des Administrations et d’une Licence en Gestion.

Actuellement chargé veille et études stratégique chez BNP Paribas Cardif, en alternance.

Mahault PATROUILLER

Innovation et santé : entre progrès pour l’humanité et intérêts économiques grandissants, quelle place pour l’intelligence économique dans la régulation ?

Étudiante en Master 2 intelligence économique à l’IAE de Poitiers, titulaire d’un Bachelor Universitaire Technologique information communication parcours information numérique dans les organisations.

Actuellement chargée de veille et intelligence économique chez la Macif, en alternance.

En collaboration avec ...

...Une troisième personne a contribué à cet article, cependant il souhaite garder l’anonymat.

Dans le cadre du Partenariat M2 Intelligence Économique IAE de Poitiers, Curebot et Veille Magazine