L’angle mort des territoires : ce que les indicateurs ne voient pas
Ainsi les politiques publiques déclenchent, nécessairement, des réactions en chaîne, modifient des perceptions, réveillent des mémoires collectives. Pourtant, la plupart des outils de pilotage territorial continuent de cartographier les parties prenantes comme des acteurs rationnels, aux intérêts stables et prévisibles. Cette approche atteint aujourd'hui ses limites. Les controverses qui paralysent les projets naissent rarement d'une opposition frontale aux objectifs affichés. Elles émergent d'un décalage entre ce qui est dit et ce qui est perçu, entre l'intention politique et la réception émotionnelle.
L'intelligence stratégique territoriale doit intégrer cette dimension pour rester pertinente.
Pourquoi les approches classiques des parties prenantes atteignent leurs limites ?
Les tableaux de bords, les études d’impact ex ante et les matrices d'analyse des parties prenantes – pouvoir/intérêt, influence/attitude – structurent depuis des décennies la préparation des décisions publiques. Elles identifient les acteurs clés, hiérarchisent les priorités de dialogue, anticipent les blocages potentiels. Leur utilité est réelle. Mais elles reposent sur un présupposé fragile : que les positions des acteurs restent cohérentes dans le temps et découlent d'une analyse rationnelle de leurs intérêts.
Or, les territoires (que cela soit d’un point vue local ou national) ne fonctionnent pas ainsi. Un élu local peut soutenir un projet d'aménagement jusqu'à ce qu'une mobilisation citoyenne modifie brutalement sa lecture du rapport de force. Une association environnementale peut durcir son discours non pas parce que le projet a changé, mais parce qu'elle estime ne pas avoir été entendue lors des premières consultations. Des dispositifs d’accompagnement peuvent être mis en place en faveur de la préservation de commerces de centre-ville et finalement se trouver confronter à des réactions parfois totalement contradictoires. Les positions évoluent. Elles dépendent autant du contexte relationnel que du fond du dossier.
Les outils classiques peinent à saisir ces dynamiques. Ils photographient un instant donné sans capter le mouvement. Ils décrivent des intérêts sans interroger les représentations qui les sous-tendent. Résultat : on anticipe mal les basculements d'opinion, on sous-estime les effets de contagion émotionnelle, on découvre tardivement que le vrai sujet de tension n'est pas celui qu'on avait identifié.
Effets de cascade : quand les perceptions comptent autant que les impacts
Une politique publique génère des effets directs – emplois créés, services réorganisés, espaces transformés. Mais elle produit aussi des effets indirects, moins visibles et pourtant décisifs. Un changement de gouvernance perçu comme une perte de proximité. Une réforme ressentie comme une mise à l'écart. Un calendrier vécu comme un passage en force.
Ces perceptions déclenchent des réactions en cascade. Un premier groupe d'acteurs se mobilise. D'autres, initialement neutres, rejoignent le mouvement par solidarité, par identification ou par crainte d'être associés au camp adverse. Le débat se polarise. Les arguments techniques passent au second plan. Ce qui compte, désormais, c'est le sentiment d'être respecté, écouté, considéré.
Les travaux sur les systèmes complexes montrent que ces dynamiques suivent des logiques non linéaires. Un petit signal – une phrase maladroite, un symbole mal choisi – peut amplifier une défiance latente. À l'inverse, un geste de reconnaissance peut désamorcer une tension naissante. Les décideurs publics connaissent intuitivement ces mécanismes. Mais ils disposent de peu d'outils pour les intégrer dans leurs analyses stratégiques.
L'intelligence émotionnelle comme levier stratégique territorial
L'intelligence émotionnelle désigne la capacité à identifier, comprendre et réguler les émotions – les siennes et celles des autres.
Appliquée à l'action publique locale ou nationale, elle permet de mieux décoder les signaux faibles qui annoncent une controverse, de repérer les incohérences entre discours officiel et perception locale, d'ajuster la communication en fonction des cadres de référence des différents publics. Concrètement, cela suppose de porter attention à ce qui se joue au-delà des positions affichées. Pourquoi tel acteur durcit-il soudainement son discours ? Quelle mémoire collective réactive ce projet d'aménagement ? Quel besoin de reconnaissance sous-tend cette demande apparemment technique ? Ces questions ne relèvent pas de la psychologie de comptoir. Elles structurent la capacité à anticiper et à prévenir les blocages.
Certaines collectivités expérimentent des approches qui vont dans ce sens, souvent de manière informelle. Des formations à l'écoute active pour les cadres territoriaux. Des sociologues embarqués sur des projets sensibles. Des observatoires participatifs qui croisent données quantitatives et remontées qualitatives. Mais ces pratiques restent dispersées, portées par des individus convaincus plutôt que par des dispositifs systématiques. Elles peinent à être reconnues comme de l'intelligence stratégique à part entière.
Vers une lecture augmentée des parties prenantes et des controverses
De même, l'analyse des controverses peut s'appuyer sur une attention accrue aux signaux relationnels. Les moments de rupture dans le dialogue ne surviennent pas au hasard. Ils révèlent souvent un décalage entre les attentes mutuelles, une incompréhension sur les règles du jeu, une asymétrie dans la qualité d'écoute. Cette lecture augmentée suppose de croiser plusieurs sources d'information : non seulement les prises de position publiques, mais aussi les échanges informels, les réactions sur les réseaux sociaux, les retours d'expérience des agents de terrain. Elle nécessite également une posture réflexive de la part des décideurs : quelle image renvoient-ils ? Leurs actes sont-ils cohérents avec leurs paroles ? Leur communication tient-elle compte des référentiels culturels locaux ?
Ce que cela change concrètement pour la décision publique locale et nationale
Reconnaître le poids des perceptions et des émotions dans les dynamiques territoriales transforme plusieurs dimensions de l’action publique.
Cela modifie d’abord la manière de préparer les décisions : l’analyse des impacts doit intégrer les effets perceptifs prévisibles, au même titre que les effets économiques ou environnementaux.
Cela ajuste ensuite la stratégie de communication, qui ne consiste plus seulement à informer, mais à créer les conditions d’une écoute réciproque et à reconnaître les légitimités plurielles.
Cette prise en compte influence également le calendrier d’action, certaines décisions nécessitant un temps long de maturation relationnelle avant même que les arbitrages techniques ne soient tranchés.
Enfin, elle redéfinit les compétences attendues des cadres au niveau des territoires : au‑delà de l’expertise technique, la capacité à lire les dynamiques humaines devient un atout stratégique.
Les territoires sont des systèmes vivants, traversés par des affects, des histoires, des attentes. Les ignorer ne les fait pas disparaître. Les prendre en compte, avec méthode et rigueur, ouvre la voie à des décisions publiques mieux anticipées, mieux comprises et, in fine, plus durables.
A propos de ...
Patrice Schoch est enseignant-chercheur en sciences de gestion, spécialisé en intelligence économique territoriale, gouvernance des écosystèmes et parties prenantes. Il conduit ses travaux au sein de l’OCRE Research Lab (EDC Paris Business School) et est chercheur associé au sein du Laboratoire Interdisciplinaire des Mutations des Espaces Economiques et Politiques (LIMEEP-PS – UVSQ). Il s’intéresse particulièrement aux méthodes de veille et d’anticipation appliquées aux territoires.
Auteur de plusieurs publications sur l’intelligence stratégique publique, il pilote aujourd’hui NexTerra, un programme de recherche et développement consacré à la modélisation des parties prenantes territoriales et aux effets « boule de neige » des décisions collectives.

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