Géopolitique

Iran, Israël et États-Unis : la comédie du pouvoir dans le Golfe


Giuseppe Gagliano
Mercredi 10 Juin 2026


La crise entre Washington, Téhéran et Tel-Aviv révèle un paradoxe désormais central : l’allié israélien est devenu le principal obstacle à la négociation que Donald Trump veut sauver à tout prix. Entre ripostes iraniennes, vulnérabilités militaires israéliennes et impératifs géoéconomiques dans le Golfe, les États-Unis peinent à contenir un partenaire dont l’activisme menace leur propre stratégie régionale.



Iran, Israël et États-Unis : la comédie du pouvoir dans le Golfe

Quand l'allié devient le problème stratégique

La crise entre l'Iran, Israël et les États-Unis révèle désormais une vérité que Washington peine à admettre : le point faible de la stratégie américaine dans le Golfe n'est pas seulement Téhéran, mais Tel-Aviv. Non pas parce qu'Israël aurait perdu sa capacité militaire ou sa volonté politique, mais parce que sa conduite risque de saboter la négociation que Donald Trump considère comme décisive pour sa propre présidence : un accord avec l'Iran capable de bloquer l'arme nucléaire sans précipiter les États-Unis dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient.
 
La phrase attribuée à Trump au sujet de son rapport avec Netanyahu, selon laquelle le Premier ministre israélien ferait ce qu'il lui demande, ressemble davantage à un exercice théâtral qu'à une photographie de la réalité. Depuis des mois, en effet, Israël force les marges de la crise, frappant au Liban, à Gaza, en Syrie et contre des objectifs liés à l'Iran, tandis que Washington tente de maintenir ouvert le canal diplomatique avec Téhéran. La Maison-Blanche veut négocier. Netanyahu veut maintenir la pression militaire. Et entre les deux se trouve la contradiction fondamentale de la puissance américaine : disposer d'immenses instruments d'influence sur Israël, mais ne pas toujours avoir la volonté politique de les utiliser jusqu'au bout.
 
L'échange d'attaques des dernières heures a rendu cette fracture évidente. L'Iran a répondu par des missiles balistiques aux attaques israéliennes contre le Liban méridional et Beyrouth, revendiquant son rôle de protecteur du Hezbollah et de garant de l'axe régional construit au cours des vingt dernières années. Téhéran a voulu montrer qu'il n'était pas disposé à subir des diktats, ni à sacrifier ses alliés libanais sur l'autel d'une entente avec Washington. Mais il a aussi précisé que la riposte était limitée et n'était pas destinée à se poursuivre, à condition qu'Israël s'arrête.
 
L'appel téléphonique de Trump à Netanyahu avait précisément cet objectif : empêcher que la réponse israélienne ne fasse exploser la négociation. Le président américain a officiellement défendu le droit d'Israël à réagir, mais il a en même temps fait comprendre que la priorité restait l'accord avec l'Iran. Dans cette duplicité se trouve toute la politique moyen-orientale américaine : rassurer Israël, contenir Téhéran, éviter une guerre régionale et sauver la crédibilité de la Maison-Blanche.

La vulnérabilité israélienne

L'élément nouveau, toutefois, n'est pas seulement diplomatique. Il est militaire. L'échange de coups a confirmé qu'Israël, tout en restant une puissance militaire de premier ordre, n'est pas invulnérable. Les missiles balistiques iraniens ont montré une fois encore qu'ils pouvaient atteindre des objectifs sensibles, obligeant la défense israélienne à un effort considérable. Les images satellitaires qui montreraient des dégâts sur la base aérienne de Ramat David, dans le nord d'Israël, indiquent au moins une efficacité partielle de l'attaque iranienne, au-delà des communications officielles israéliennes, traditionnellement prudentes sur les pertes subies.
 
Le problème pour Israël n'est pas seulement la capacité d'intercepter les missiles. C'est la soutenabilité de la défense. Chaque intercepteur coûte beaucoup plus cher que nombre de vecteurs d'attaque. Chaque salve iranienne oblige Israël à consommer des munitions précieuses. Chaque crise prolongée met sous pression les arsenaux, la logistique, la population civile et la confiance dans le système de protection nationale. La guerre dite des quarante jours aurait déjà entamé les stocks antimissiles israéliens. Dans un conflit d'usure, la supériorité technologique ne supprime pas la vulnérabilité : elle la rend seulement plus coûteuse à gérer.
 
Ce qui rend le tableau encore plus délicat, c'est la position américaine. Washington a fait savoir que ses propres systèmes de défense n'auraient pas intercepté de missiles balistiques dirigés contre Israël, démentant implicitement des versions israéliennes plus rassurantes. C'est un détail apparemment technique, mais politiquement lourd. Les États-Unis semblent vouloir envoyer à Netanyahu un message précis : le parapluie américain existe, mais il ne peut pas être utilisé pour couvrir chaque choix israélien, surtout lorsque celui-ci met en danger une négociation stratégique avec l'Iran.

La confrontation entre Trump et Netanyahu

Trump sait parfaitement qu'Israël dispose d'un pouvoir de pression considérable à Washington. Mais il sait aussi qu'une guerre ouverte avec l'Iran pourrait détruire son agenda politique. De là naît le paradoxe : les États-Unis continuent à fournir à Israël des armes, des munitions, une couverture diplomatique et un soutien politique, tout en essayant d'empêcher Tel-Aviv de pousser la crise au-delà du point de rupture.
 
En théorie, Washington disposerait d'un instrument simple : ralentir ou geler le flux des armements. Depuis octobre 2023, la machine militaire israélienne combat sur plusieurs fronts grâce aussi au soutien matériel américain. Gaza, Liban, Syrie, Cisjordanie, Yémen et Iran composent désormais un arc de conflit continu. Sans l'approvisionnement constant des États-Unis, cette projection militaire deviendrait beaucoup plus difficile. Mais utiliser réellement ce levier signifierait ouvrir un affrontement frontal avec Israël et avec son système d'influence aux États-Unis. Trump préfère le langage de la pression personnelle, de la menace indirecte, du message confidentiel.
 
La phrase selon laquelle Netanyahu pourrait se retrouver « seul » face à l'Iran doit être lue dans cette perspective. Ce n'est pas une rupture. C'est un avertissement. Les États-Unis ne veulent pas qu'Israël transforme la négociation avec Téhéran en champ de mines permanent. Netanyahu, au contraire, sait que tout accord américain avec l'Iran réduirait la centralité stratégique israélienne et pourrait légitimer un équilibre régional moins favorable à Tel-Aviv

Scénarios économiques et géoéconomiques

Derrière la crise militaire se joue une partie économique décisive. Le Golfe Persique demeure l'un des nœuds vitaux de l'économie mondiale. Toute escalade avec l'Iran menace le trafic énergétique, le détroit d'Ormuz, les prix du pétrole, les routes d'assurance, la stabilité des marchés et la sécurité des monarchies arabes. Trump, qui raisonne aussi en termes de consensus intérieur, sait qu'une guerre dans le Golfe pourrait se traduire par une hausse des prix de l'énergie, des tensions inflationnistes et une instabilité financière.
 
Un accord avec Téhéran, au contraire, permettrait à la Maison-Blanche de se présenter comme une force d'ordre : pas de bombe atomique iranienne, pas de guerre régionale, contrôle du Golfe et réouverture de marges économiques. Pour l'Iran, une entente signifierait un allègement de la pression, la possibilité de récupérer des espaces commerciaux et la reconnaissance de son rôle régional. Mais le prix demandé par Téhéran est clair : le cessez-le-feu doit concerner toute la région, Liban compris. Et c'est précisément là qu'Israël devient le principal obstacle.
 
Si Netanyahu considère le sud du Liban comme une zone à « nettoyer » militairement, Téhéran considère le Hezbollah comme une ligne rouge. Cela signifie que la négociation nucléaire n'est plus seulement nucléaire. C'est une négociation sur l'architecture régionale du pouvoir : Liban, Syrie, Gaza, Irak, Yémen, Golfe Persique et rapports avec Washington.

Évaluation stratégique

L'Iran apparaît frappé, mais non brisé. Le Hezbollah est plus faible qu'il y a quelques années, mais il reste un acteur capable de peser sur la sécurité israélienne. Israël est fort, mais moins intouchable qu'il aime à se représenter. Les États-Unis restent indispensables, mais non omnipotents. Telle est la nouvelle grammaire du Moyen-Orient : personne ne peut vraiment gagner, mais chacun peut empêcher les autres de stabiliser la région.
 
La diplomatie iranienne avance aux côtés de la dissuasion militaire. Le message de Téhéran est clair : nous négocions, mais nous ne reculons pas sous la menace. La réponse du président iranien, qui parle de diplomatie et de défense comme des deux ailes du même pouvoir national, résume bien cette approche. L'Iran ne veut pas apparaître désespéré à la table des négociations. Il veut négocier en puissance régionale blessée, mais encore capable de frapper.
 
La comédie entre Trump et Netanyahu n'est donc pas une simple dispute personnelle. Elle est la représentation d'un rapport de dépendance réciproque devenu toxique. Les États-Unis ont besoin d'Israël, mais Israël peut les entraîner là où ils ne veulent pas aller. Israël a besoin des États-Unis, mais veut conserver sa liberté d'action même lorsque celle-ci nuit à la stratégie américaine.
 
La négociation avec l'Iran pourra peut-être aboutir à une entente. Mais tant que le front libanais restera ouvert et tant que Netanyahu considérera la guerre comme un instrument indispensable à sa propre survie politique, tout accord restera fragile. La paix, dans le Golfe, ne dépend pas seulement de Washington et de Téhéran. Elle dépend aussi de la capacité américaine à contrôler son allié le plus puissant. Et c'est précisément cela qui, aujourd'hui, demeure le point le moins certain de toute la crise.

Sources


A propos de ...

Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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