Géopolitique

Iran, Israël et États-Unis : la paix apparente d'une guerre inachevée


Giuseppe Gagliano
Mercredi 17 Juin 2026


La guerre entre Washington, Téhéran et Israël ne s’est pas close : elle s’est simplement déplacée sous la surface. Derrière le cessez‑le‑feu, le texte montre un basculement plus profond — la fin du monopole occidental sur la gestion des crises régionales, l’érosion de l’invulnérabilité israélienne et l’émergence d’un Iran capable de transformer la contrainte en puissance stratégique. Une paix apparente recouvre désormais une confrontation diffuse, où missiles, détroits et alliances mouvantes redessinent l’ordre du Moyen‑Orient. [« La guerre s’est arrêtée en surface. En dessous, elle continue de bouger. »] (analyse géopolitique)



Iran, Israël et États-Unis : la paix apparente d'une guerre inachevée

Quand le cessez-le-feu ne ferme pas le conflit

La fin proclamée de la guerre entre les États-Unis, Israël et l'Iran ne ressemble pas à une paix, mais à une suspension armée. C'est le moment où chacun tente de sauver quelque chose : Washington, son visage de puissance encore maîtresse du jeu ; Israël, sa liberté d'action militaire ; Téhéran, le résultat politique d'une résistance qui a tenu au-delà des prévisions occidentales.

Le cœur de l'affaire n'est pas seulement le programme nucléaire iranien, ni la sécurité d'Israël, ni le contrôle du détroit d'Ormuz. Le cœur de l'affaire est plus profond : la région sort de l'époque où les États-Unis pouvaient décider seuls quand ouvrir une crise, quand la refermer et à quelles conditions imposer le retour à l'ordre. 

Washington découvre les limites de la force

Les États-Unis sont entrés dans l'affrontement persuadés de pouvoir plier l'Iran par une combinaison de bombardements, de menaces économiques, de pression diplomatique et de soutien politique à Israël. Mais la logique de l'opération s'est révélée fragile. L'Iran ne s'est pas effondré, n'a pas accepté une reddition stratégique, n'a pas perdu sa capacité de riposte. Au contraire, il a démontré une profondeur territoriale, une autonomie industrielle, des capacités balistiques, une défense aérienne crédible et un réseau régional encore capable de peser dans les calculs adverses.
 
Donald Trump s'est ainsi retrouvé devant le paradoxe classique de la puissance américaine contemporaine : elle peut frapper, mais elle ne peut pas toujours conclure ; elle peut détruire des infrastructures, mais pas nécessairement modifier la volonté politique de l'adversaire. L'Amérique dispose encore d'une force militaire immense, mais elle peine de plus en plus à la transformer en résultats politiques durables. Cela s'est déjà vu en Irak, en Afghanistan, en Libye et en Ukraine. Chaque fois, l'intervention devait produire de l'ordre ; chaque fois, elle a produit de nouvelles crises, des migrations, des radicalisations, des dettes, de la défiance et une perte de contrôle.
 
Avec l'Iran, le mécanisme se répète. Washington voulait contenir Téhéran et se retrouve à négocier avec Téhéran. Il voulait protéger Israël et se découvre prisonnier de la stratégie israélienne. Il voulait garantir la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz et doit désormais discuter d'un système de gestion régionale qui pourrait donner à l'Iran et à Oman un rôle plus fort dans le contrôle des trafics maritimes.
 

Israël, la sécurité recherchée dans l'occupation

La position israélienne apparaît à la fois plus rigide et plus vulnérable. Depuis des décennies, Israël fonde sa sécurité sur une doctrine offensive : frapper le premier, frapper loin, empêcher les voisins de consolider des capacités militaires autonomes, maintenir les États-Unis engagés dans la région. Cette méthode a fonctionné tant qu'Israël bénéficiait d'un capital politique presque illimité en Occident et tant que ses adversaires étaient divisés, faibles ou paralysés.
 
Aujourd'hui, le cadre a changé. Gaza a détruit une grande partie de l'image internationale d'Israël. Le Liban reste une blessure ouverte. La Syrie est devenue un terrain de pénétration militaire et de calcul stratégique. La Cisjordanie demeure le lieu où l'occupation engendre résistance et isolement diplomatique. Israël exige des zones de sécurité sur le territoire des autres, mais ce sont précisément ces zones qui nourrissent la raison d'être des groupes armés qu'il prétend vouloir éliminer.
 
Le cas libanais est emblématique. Tant que des soldats israéliens resteront sur le territoire libanais, le Hezbollah pourra se présenter comme une force de résistance nationale, et non seulement comme un mouvement idéologique lié à l'Iran. Si Israël voulait vraiment réduire la menace au nord, il devrait construire sa sécurité à l'intérieur de ses propres frontières, non l'imposer au-delà. Mais ce choix demanderait une transformation politique que la classe dirigeante israélienne actuelle ne semble pas prête à accomplir.

Le Liban comme épreuve de la nouvelle équation régionale

Le Liban n'est pas un détail secondaire dans le face-à-face entre l'Iran et Israël. Il est l'une des clés de tout le système régional. Téhéran considère le front libanais comme une partie de sa profondeur stratégique. Non parce que le Liban serait une province iranienne, mais parce qu'il représente le point à partir duquel une pression peut être exercée contre Israël sans transformer chaque crise en affrontement direct immédiat entre États.
 
C'est pourquoi une possible concession sur le retrait israélien du Liban aurait une immense valeur politique. Elle marquerait la reconnaissance implicite que l'Iran n'a pas été vaincu, que le front libanais n'a pas été liquidé, que la résistance régionale ne peut pas être simplement bombardée jusqu'à disparition. Ce serait aussi un coup porté à Benjamin Netanyahu, dont la survie politique dépend largement de la prolongation de l'état d'urgence.
 
Ici apparaît une distinction essentielle : ce qui convient à Netanyahu ne coïncide pas nécessairement avec ce qui convient à Israël. À Israël, il conviendrait de réduire le nombre de ses ennemis, de normaliser ses rapports avec ses voisins, de respecter le droit international, d'éviter de nouvelles occupations et de transformer sa supériorité militaire en stabilité politique. À Netanyahu, il convient au contraire de maintenir le pays dans un état de mobilisation permanente, parce que la guerre reporte les comptes internes, les responsabilités judiciaires, les divisions sociales et la crise de légitimité.
 

L'évaluation militaire : l'Iran n'est plus une cible passive

Sur le plan militaire, la guerre a confirmé une vérité que l'Occident avait tendance à sous-estimer. L'Iran n'est pas une puissance technologiquement arriérée, condamnée à survivre seulement grâce à sa masse territoriale et à sa rhétorique idéologique. C'est un pays soumis à des sanctions depuis près d'un demi-siècle qui a bâti, précisément par nécessité, une base militaro-industrielle autonome. Missiles, drones, systèmes de saturation, capacité de frappe à distance et défense distribuée constituent désormais un patrimoine stratégique réel.
 
Le succès des drones iraniens ne dépend pas d'une sophistication extrême, mais du rapport entre coût, simplicité, fiabilité et fonction. C'est cette leçon que beaucoup d'armées sont en train de copier : ce n'est pas toujours l'arme la plus coûteuse qui gagne, mais celle qui répond le mieux à l'objectif opérationnel. Un drone destiné à être sacrifié ne doit pas être un chef-d'œuvre technologique ; il doit être productible, nombreux, suffisamment précis et capable de saturer les défenses adverses.
 
La même logique vaut pour les missiles. L'Iran a montré qu'il pouvait obliger Israël et les États-Unis à consommer d'énormes ressources défensives pour intercepter des vecteurs relativement moins coûteux. C'est une guerre d'usure économique avant même d'être militaire. Si un intercepteur coûte beaucoup plus cher que la cible qu'il doit abattre, la défense devient une victoire tactique mais une défaite financière sur la durée.
 
Israël possède encore des capacités considérables, mais son invulnérabilité est terminée. Son dispositif antimissile a montré des limites évidentes lorsqu'il a été soumis à des attaques de saturation. Même le prestige de l'industrie militaire israélienne doit être relativisé : elle excelle dans la surveillance, la guerre électronique, le renseignement technique et les systèmes de contrôle, mais elle ne dispose pas toujours d'une supériorité décisive dans les guerres prolongées contre des adversaires capables de s'adapter.

Les scénarios économiques : Ormuz devient la vraie table de négociation

La partie économique passe par le détroit d'Ormuz. Une part fondamentale de l'énergie mondiale transite par ce couloir. Celui qui contrôle, conditionne ou menace seulement cette route possède un levier géoéconomique considérable. L'hypothèse d'une taxe environnementale ou d'un droit de service pour le passage des navires transformerait Ormuz d'un simple couloir maritime en instrument de souveraineté économique régionale.
 
Pour l'Iran, ce serait une réponse symétrique aux sanctions. Si l'Occident utilise le système financier, les assurances, les banques, les listes noires et les blocages technologiques pour frapper l'économie iranienne, Téhéran peut utiliser la géographie. Il ne peut pas dominer le dollar, mais il peut peser sur le pétrole. Il ne peut pas contrôler les grandes places financières occidentales, mais il peut rendre plus coûteux le transit énergétique. Il ne peut pas empêcher les États-Unis de déployer des porte-avions, mais il peut multiplier les risques pour les pétroliers, les assureurs et les marchés.
 
L'effet serait immédiat : hausse des coûts de transport, augmentation des primes d'assurance, tension sur les prix de l'énergie, pression sur les pays importateurs asiatiques et européens, centralité accrue des routes alternatives. Dans une économie mondiale déjà fragile, Ormuz deviendrait non seulement un passage géographique, mais une chambre de compensation de la nouvelle guerre économique.

La guerre cachée continuera

Même si la phase la plus visible du conflit devait se refermer, la guerre contre l'Iran ne prendra pas fin. Elle changera de forme. Reviendront les opérations clandestines, le soutien à des groupes armés, la pression sur les minorités, la guerre de l'information, les sanctions ciblées, les assassinats sélectifs, les attaques informatiques, les campagnes de délégitimation. L'Occident a souvent utilisé ces leviers lorsque la guerre ouverte devenait trop coûteuse.
 
Le front kurde, irakien et syrien restera un espace de manœuvre. Des milices pourront être entraînées, financées et employées comme instruments de pression indirecte. La France et d'autres pays européens ne sont pas des acteurs marginaux dans ce schéma. L'Europe, tout en se présentant comme puissance civile, participe depuis des années à des formes hybrides de pression géopolitique, avant de s'étonner quand les crises engendrées à ses marges reviennent sous forme de terrorisme, de migrations, d'instabilité énergétique et de radicalisation interne.
 
La guerre hybride offre un avantage à ceux qui la mènent : elle permet de nier, de brouiller, de retarder la responsabilité. Mais elle a aussi une limite : elle produit rarement des solutions politiques. Elle alimente le conflit sans le refermer. C'est une stratégie utile pour empêcher un adversaire de se consolider, mais désastreuse pour construire un ordre régional stable.

L'évaluation géopolitique : la fin du monopole occidental de l'ordre

Le fait le plus important est géopolitique. L'Iran sort de la crise comme une puissance blessée, mais non brisée. Israël en sort plus isolé. Les États-Unis en sortent plus prudents, plus divisés et moins capables de dicter seuls les conditions. Les pays du Golfe observent avec attention : ils savent qu'un effondrement iranien aurait produit le chaos, mais ils savent aussi qu'un Iran trop fort redessine les équilibres régionaux.
 
L'Arabie saoudite, les Émirats, le Qatar et Oman chercheront donc une ligne d'équilibre : éviter la guerre totale, protéger les trafics énergétiques, maintenir les rapports avec Washington, mais sans rompre définitivement avec Téhéran. C'est la nouvelle diplomatie du Golfe : moins idéologique, plus transactionnelle, plus attentive à la stabilité économique qu'aux croisades stratégiques.
 
La Russie et la Chine observent avec intérêt. Chaque difficulté américaine au Moyen-Orient renforce leur discours sur le monde multipolaire. Pékin a besoin d'énergie et de stabilité des routes. Moscou voit dans la crise un nouveau signe de l'usure occidentale. Toutes deux peuvent se présenter comme des puissances moins enclines au changement de régime et plus disponibles pour la médiation entre États souverains.

L'évaluation géoéconomique : l'énergie redevient souveraine

La guerre confirme que la mondialisation n'a pas effacé la géographie. Les câbles, les routes, les détroits, les ports, les gisements, les raffineries et les couloirs logistiques sont revenus au centre de la politique mondiale. L'idée selon laquelle l'économie pouvait vivre séparée de la sécurité est morte. Chaque baril, chaque navire, chaque assurance maritime, chaque installation de raffinage fait désormais partie d'une chaîne stratégique.
 
Pour l'Europe, la leçon est rude. Elle dépend de l'énergie extérieure, de la protection américaine, des routes maritimes contrôlées par d'autres et de décisions prises ailleurs. Elle condamne l'escalade, mais ne possède pas les instruments autonomes pour l'empêcher. Elle invoque le droit international, mais l'applique de manière sélective. Elle parle de paix, mais finance, arme ou justifie souvent les conditions de la guerre.

Une trêve n'est pas une victoire

Le cessez-le-feu peut arrêter les missiles, il ne peut pas effacer les causes du conflit. Israël continuera à se sentir menacé tant qu'il cherchera la sécurité dans l'occupation. L'Iran continuera à se préparer à la guerre tant qu'il sera traité comme une cible à neutraliser. Les États-Unis continueront à osciller entre désengagement et protection d'Israël tant qu'ils n'auront pas clarifié quel ordre ils veulent réellement construire au Moyen-Orient.
 
La paix, si elle arrive un jour, ne naîtra ni de la prochaine incursion aérienne ni du prochain assassinat ciblé. Elle naîtra seulement lorsque tous les acteurs reconnaîtront que la sécurité ne peut pas être fondée sur l'humiliation permanente de l'autre. Pour l'instant, nous sommes loin de ce point. La guerre s'est arrêtée en surface. En dessous, elle continue de bouger.

A propos de ...

 
Vers un nouvel ordre numérique ? GAFAM sous pression, souveraineté européenne en question.
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

 
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