Géopolitique

Iran, changement de régime et niveaux d’analyse. Pascal Cohet


Jacqueline Sala
Samedi 28 Mars 2026


Le renversement du régime iranien s’impose comme une nécessité à la fois éthique et stratégique, et constitue, quoi qu’on en dise, le seul objectif de guerre rationnel pour la coalition israélo-états-unienne. Une analyse s’appuyant sur les trois niveaux des modélisations cindyniques permet de clarifier, de manière structurée, les fac-teurs décisifs qui conditionnent la possibilité de déclenchement d’une mobilisation visant ce renversement, ainsi que ses chances de réussite.



Iran, changement de régime et niveaux d’analyse. Pascal Cohet
SOURCE : https://www.ifrei.org/article154-Iran-Regime-Change-and-Levels-of-Analysis
NDLR : La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

Quand idéalisme et réalisme se rejoignent

Le peuple iranien ne peut retrouver ses droits fondamentaux que par un renversement de régime, qui est par ailleurs le seul moyen de garantir un démantèlement durable du programme nucléaire militaire iranien. De ce fait, si ce régime parvenait à se maintenir, les États-Unis subiraient une défaite. La question de la possibilité d’un renversement de régime est donc cruciale et prioritaire, et peut être réfléchie suivant trois niveaux ou ‘ordres’ d’analyse.

Premier niveau : analyse de situation

Ma perception de la situation réelle (ma perspective) est que la théocratie iranienne ne respecte pas les droits fondamentaux. Il y a là un déficit majeur par rapport à mon estimation de la situation idéale (ma prospective), qui impose une transformation : le renversement du régime.

Ce premier niveau d’analyse, correspondant aux modèles cindyniques dits “d’ordre un”, ne peut être utilisé que s’il existe un consensus entre acteurs, par exemple pour la prévention des risques et catastrophes, tout en notant que, même dans ce domaine, le consensus n’existe pas tout le temps (exemple typique : le changement climatique). Il est totalement inadapté à l’analyse des situations non consensuelles, donc au domaine des relations internationales et des conflits, où le minimum minimorum est d’être capable d’identifier les différentes transformations, possiblement antagoniques, souhaitées par les acteurs impliqués : toute approche qui ignorerait cette pluralité de transformations conduirait inévitablement à des analyses erronées.

Second niveau : analyse stratégique.

À un second niveau, l’analyse stratégique impose de considérer l’ensemble des analyses de situation de tous les acteurs, qui ont chacun leur perspective, leur prospective, et souhaitent une transformation permettant de passer de l’une à l’autre. Cela permet de mettre en évidence les divergences de prospectives entre acteurs, ainsi que les disparités de perception ou de perspectives. Si des modèles comme celui de la J-Curve considèrent qu’une insurrection se déclenche lorsque les déficits perçus par une population augmentent, il peut être précisé que ce déclenchement dépend aussi des divergences prospectives entre la population et le pouvoir.

En l’occurrence, il existe de fortes divergences entre les composantes de la population iranienne d’une part (commerçants, étudiants, Kurdes…) et le pouvoir et son appareil répressif (Pasdarans, police et Bassidjis) d’autre part. Mais une mobilisation peut être compromise par un manque de convergence entre ces composantes : par exemple, Reza Pahlavi semble attaché à l’intégrité du territoire iranien, alors que les Kurdes souhaiteraient sans doute une autonomie du Rojhilat. Si un compromis n’est pas atteint, la mobilisation risque d’échouer. Et même si elle réussit, un manque de convergence entre les composantes de la population iranienne pourrait mener à ce que leur révolution leur soit volée, ou à une guerre civile.

S’agissant des acteurs extérieurs, au vu des trahisons passées, les Kurdes pourraient douter de la fiabilité de l’aide états-unienne. Par ailleurs, Recep Erdogan pourrait déclencher une opération militaire contre les Kurdes iraniens pour prévenir la naissance d’un Rojhilat autonome.

Ce second niveau permet aussi d’estimer la puissance de chaque acteur, c’est-à-dire sa capacité relative à imposer la transformation qu’il souhaite. D’un point de vue opérationnel, la perception de ces puissances joue un rôle majeur dans les processus de décision, ce qui rend incontournable un troisième niveau d’analyse.
 

Troisième niveau : le rôle décisif de la perception des puissances

Un troisième niveau consiste à prendre en compte les analyses stratégiques des différents acteurs, ce qui permet notamment de mettre en évidence les différences -ou distorsions- entre leurs estimations des puissances. Si cette approche peut sembler inutilement complexe, elle permet de décrire une dynamique cruciale que tout acteur ayant dû catalyser et conduire une mobilisation connaît très bien en pratique : un acteur ne rejoint une mobilisation que s’il estime que la puissance du mouvement sera supérieure à celle du pouvoir.

L’acteur qui impulse cette mobilisation doit donc procéder de façon progressive : d’abord mobiliser les acteurs les plus déterminés, afin de forger une puissance initiale qui sera jugée suffisante par d’autres acteurs, lesquels rejoindront alors la mobilisation, augmentant ainsi sa puissance, et permettant de recruter encore d’autres acteurs. D’où l’attention à porter aux composantes les plus motivées -par exemple les Kurdes - et à la nécessité de les aider.

D’un autre côté, il est absolument nécessaire de réduire autant que possible la puissance de l’appareil répressif, et que la population puisse percevoir cet affaiblissement, ce d’autant plus qu’il est fortement probable que l’appareil sécuritaire tentera de dissuader un soulèvement par une répression particulièrement brutale. Il est donc crucial que la population puisse continuer à s’informer et à communiquer ; c’est pourquoi envisager des frappes contre les centrales électriques iraniennes, ce qui paralyserait les communications, constitue une faute stratégique majeure.

La dimension informationnelle joue donc un rôle central, et une analyse plus complète nécessiterait de prendre en compte les manipulations de l’information, donc de continuer l’analyse à un quatrième niveau.
 

A propos de ...

Pascal Cohet est le concepteur des Cindyniques Relativisées, qui permettent une approche transversale, transdisciplinaire, trans-sectorielle, trans-culturelle, trans-domaines des situations complexes, où les problématiques de risque, conflit et développement sont intriquées.
Sa démarche s’appuie sur une diversité de domaines parcourus: architecture réseaux, neurosciences, société de l’information, relations institutionnelles et influence législative. Il considère les réalités opérationnelles comme incontournables lors des démarches de conceptualisation, et l’extension des concepts et modélisations cindyniques qu’il propose repose notamment sur son expérience de l’Afrique de l’Ouest et de la lutte informationnelle.
IFREI.ORG
Epistemic Risk, Reputational Risk and Perception Warfare.

#Iran, #changementderégime, #analysestratégique, #relationsinternationales, #cindynique, #mobilisationpopulaire, #théocratieiranienne, #géopolitiquemoyenorient, #perceptiondespuissances, #KurdesIran