L'illusion d'une réplique vénézuélienne
L'idée selon laquelle les États-Unis pourraient frapper l'Iran avec la même rapidité et la même brutalité qu'au cours de l'opération menée au Venezuela relève davantage de la propagande que de la stratégie. La comparaison invoquée par Trump sert à construire une image de force immédiate, mais elle se heurte à une réalité tout autre : l'Iran n'est pas Caracas, ni sur le plan militaire, ni sur le plan politique, ni sur le plan géographique. Derrière la rhétorique de la rapidité se cache en réalité un problème essentiel : une action contre Téhéran ne serait pas un raid chirurgical, mais l'entrée dans un théâtre de guerre à très forte densité stratégique, capable de transformer une offensive limitée en conflit régional long et coûteux.
Le redéploiement du porte-avions Gerald Ford aux côtés de l'Abraham Lincoln le montre précisément. Si le Pentagone avait réellement eu la capacité de frapper de façon immédiate et décisive, il n'aurait pas eu besoin de renforcer aussi visiblement son dispositif. Le simple fait que Washington continue d'accumuler des moyens prouve que la Maison-Blanche sait parfaitement qu'elle ne se trouve pas face à une opération simple.
Le premier obstacle est militaire
Sur le plan strictement stratégique, l'Iran dispose de tout ce qui rend toute attaque américaine potentiellement désastreuse : profondeur territoriale, capacités balistiques, instruments asymétriques et réseau d'acteurs alliés ou affiliés dans toute la région. Téhéran n'a pas besoin de gagner une guerre conventionnelle contre les États-Unis ; il lui suffit de multiplier les fronts, de disperser la menace et d'augmenter le coût humain et matériel de l'intervention.
C'est là la première erreur de ceux qui imaginent une opération rapide. L'Iran n'est pas une cible sans défense. Son arsenal de missiles balistiques, de drones et de systèmes antinavires lui permet de menacer non seulement les bases américaines du Golfe, mais aussi des infrastructures et des installations bien plus éloignées, en impliquant potentiellement Israël, la péninsule Arabique et même des points névralgiques de la présence occidentale dans la Méditerranée élargie. Les récentes manœuvres dans le détroit d'Hormuz et les essais de nouveaux systèmes navals antiaériens indiquent une ligne très claire : construire une capacité d'interdiction et de saturation qui rende toute attaque américaine plus risquée que prévu.
La stratégie iranienne, du reste, est connue : ne pas répondre de manière linéaire, mais diffuser l'instabilité sur plusieurs théâtres à la fois. Cela signifie que même une action limitée contre des objectifs nucléaires ou contre la direction politique pourrait provoquer une riposte à plusieurs niveaux, capable d'affecter les routes maritimes, les villes alliées de Washington, les bases militaires et les flux énergétiques.
Les alliés américains ne veulent pas payer le prix de la guerre
La seconde fragilité américaine tient au consentement régional. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, pourtant partenaires très étroits de Washington, ont déjà fait savoir qu'ils ne souhaitaient pas offrir leur espace aérien pour une attaque. C'est un signal politiquement lourd : les alliés les plus exposés à une riposte iranienne ne veulent pas être transformés en plateformes de guerre.
Ce fait révèle une limite structurelle de la stratégie américaine. Les États-Unis peuvent déployer des moyens et des menaces, mais ils ne contrôlent pas automatiquement la disponibilité de leurs partenaires régionaux à assumer le risque d'une guerre ouverte. Et si le dispositif militaire américain doit opérer sans pleine couverture logistique, politique et aérienne de la part des alliés du Golfe, son efficacité diminue tandis que ses marges de vulnérabilité augmentent.
Israël, dans ce cadre, représente lui aussi un point sensible. Ses défenses antimissiles restent avancées, mais la consommation croissante d'intercepteurs après des années de guerre et de tensions sur plusieurs fronts réduit sa capacité à absorber une attaque iranienne prolongée. Cela signifie que, pour Téhéran, le simple risque de saturer le système défensif israélien et d'ouvrir une nouvelle vague de pression sur Tel-Aviv peut déjà devenir une forme de dissuasion indirecte vis-à-vis de Washington.
Le deuxième obstacle est politique : le régime iranien n'est pas le Venezuela
Mais l'erreur la plus grossière consiste à penser que la République islamique pourrait être décapitée d'un seul coup. Au Venezuela, les États-Unis ont agi contre un sommet politique fortement personnalisé. En Iran, au contraire, le pouvoir ne se résume pas à une seule figure ni à un duo de figures : c'est une structure idéologique, institutionnelle, militaire et cléricale consolidée sur près d'un demi-siècle.
Le Guide suprême représente le sommet du système, mais il n'est pas le système tout entier. Autour de lui gravite un réseau d'appareils, de Gardiens de la Révolution, de fondations, de centres religieux et d'élites militaires et politiques qui garantissent une continuité même en cas de choc. Autrement dit, frapper la tête ne signifie pas nécessairement faire s'effondrer le corps. Cela pourrait au contraire produire l'effet inverse : resserrer l'appareil, radicaliser la réponse et transformer l'intervention extérieure en facteur de recomposition d'un régime aujourd'hui certes sous pression, mais encore capable de mobiliser coercition et légitimité idéologique.
Les protestations universitaires montrent qu'il existe un malaise intérieur réel, mais c'est précisément ici que Washington risque de mal calculer. Une attaque étrangère pourrait affaiblir l'opposition civile et redonner au pouvoir iranien son argument le plus efficace : celui de la défense nationale contre l'agression extérieure.
Le troisième obstacle est géographique, donc géoéconomique
La géographie pèse autant que les armes. Téhéran se trouve loin de la côte, protégée par une profondeur territoriale qui rend plus complexe toute opération de décapitation politique ou de capture physique des dirigeants. Il ne s'agit pas seulement de frapper : il s'agit d'atteindre, de maintenir le contrôle, de gérer le temps opérationnel. Et c'est ici que la comparaison avec Caracas devient presque ridicule.
Mais la véritable centralité de la géographie iranienne est ailleurs : Hormuz. Qui contrôle ou menace ce détroit touche l'un des points vitaux de l'économie mondiale. Une éventuelle fermeture, ou même une paralysie partielle du trafic maritime, produirait un effet immédiat sur le pétrole, le gaz, les assurances, les coûts du fret et la confiance des marchés. Il est vrai que l'Iran subirait lui aussi des dommages considérables d'un tel choix, mais le point n'est pas l'intérêt de long terme : le point est la capacité à utiliser le dommage comme arme de pression stratégique.
Pour Washington, cela signifie une chose simple : toute attaque contre l'Iran ne se mesurerait pas seulement en missiles tirés ou en objectifs détruits, mais aussi en choc énergétique mondial. Et à un moment où l'équilibre international est déjà fragile, une flambée des prix de l'énergie frapperait les alliés européens, les économies asiatiques et le système occidental lui-même.
Téhéran joue sur deux tableaux : dissuasion et diplomatie
La force de l'Iran, dans cette phase, réside précisément dans sa capacité à combiner menace et négociation. Tandis qu'il renforce ses exercices militaires et durcit le ton, Téhéran intensifie son travail diplomatique à l'ONU, avec Moscou, avec Riyad et avec Le Caire. Ce n'est pas une simple diplomatie de façade : c'est la tentative de construire un cadre politique et juridique destiné à faire apparaître Washington comme le responsable d'une éventuelle escalade.
Ce travail sert deux objectifs. D'abord : accroître le coût diplomatique d'une attaque américaine. Ensuite : montrer que l'Iran ne rejette pas en bloc la négociation, mais cherche à déplacer l'affrontement sur un terrain où il peut gagner du temps et de la légitimité. Même l'ouverture sur le plan économique, avec l'idée de possibles formes de coopération énergétique et industrielle, doit être lue ainsi : non comme une véritable ouverture structurelle aux États-Unis, mais comme une tentative de parler le langage des intérêts pour rendre plus difficile à Trump la justification d'une guerre.
Le scénario économique : la tentation américaine et le mur du réel
L'Iran, comme le Venezuela, exerce une forte attraction sur le capital énergétique américain. Ses réserves, la résilience montrée sous sanctions, la relative solidité de ses infrastructures par rapport au désastre vénézuélien alimentent dans l'industrie pétrolière américaine une tentation évidente : entrer un jour dans un marché immense et stratégique, peut-être après une normalisation ou un changement de régime.
Mais ici, le fantasme économique se heurte à la réalité géopolitique. Les sanctions accumulées depuis des décennies, l'hostilité politique réciproque, le cadre juridique iranien et la méfiance de l'appareil théocratique rendent presque impossible, du moins à court terme, une véritable intégration des entreprises américaines en Iran. En somme, l'argument des affaires peut avoir une fonction tactique dans les négociations, mais il ne suffit pas à faire tomber le blocage structurel.
Le vrai risque pour Washington
Le point final est qu'une attaque contre l'Iran ne serait pas seulement plus complexe que l'opération au Venezuela : elle serait d'une nature totalement différente. Non pas un raid destiné à changer une direction politique, mais un possible déclencheur de guerre régionale, avec des coûts militaires, diplomatiques et économiques extrêmement élevés.
La Maison-Blanche peut encore croire que la pression maximale forcera Téhéran à céder. Mais plus le dispositif militaire se renforce et plus le langage devient ultimatif, plus augmente le risque d'une erreur de calcul. Et c'est précisément là le nœud central : en Iran, à la différence du Venezuela, la force ne garantit pas la rapidité. Elle peut au contraire accélérer une spirale que personne, pas même Washington, ne serait ensuite réellement capable de contrôler.
Sources
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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