La guerre continue même lorsque l'on parle de trêve
Au moment où Washington et Moscou laissent filtrer l'idée que la guerre en Ukraine pourrait approcher de sa conclusion, l'Union européenne semble choisir la voie inverse : ne pas alléger, ne pas ouvrir, ne pas accompagner la négociation, mais accroître encore la pression contre la Russie.
Le nouveau paquet de sanctions à l'étude à Bruxelles, avec de possibles mesures contre le secteur financier russe, le complexe militaro-industriel, la flotte pétrolière fantôme, les entités impliquées dans la vente de céréales provenant des territoires occupés et même certaines figures de l'Église orthodoxe russe, en dit beaucoup plus qu'il n'y paraît.
Le nouveau paquet de sanctions à l'étude à Bruxelles, avec de possibles mesures contre le secteur financier russe, le complexe militaro-industriel, la flotte pétrolière fantôme, les entités impliquées dans la vente de céréales provenant des territoires occupés et même certaines figures de l'Église orthodoxe russe, en dit beaucoup plus qu'il n'y paraît.
Il dit que l'Europe ne croit pas vraiment à la paix annoncée par Poutine et Trump. Il dit qu'elle redoute un accord écrit ailleurs, peut-être entre Washington et Moscou, sur le dos de Kiev et sans véritable rôle européen. Il dit surtout que Bruxelles continue à raisonner davantage en termes de punition qu'en termes d'architecture politique de l'après-guerre.
La question n'est pas de savoir si la Russie doit payer un prix pour la guerre. La question est de comprendre si les sanctions sont encore un instrument destiné à obtenir un résultat diplomatique ou si elles sont devenues le substitut de la diplomatie.
La pression sans issue
Les sanctions fonctionnent lorsqu'elles ont un objectif politique clair : modifier le comportement de l'adversaire, le contraindre à négocier, augmenter le coût de la guerre, ouvrir une voie vers un compromis. Mais si elles ne sont pas reliées à une sortie identifiable, elles deviennent un mécanisme automatique. Elles s'accumulent, s'étendent, se durcissent. Elles finissent par dire non pas « arrêtez-vous et nous négocierons », mais plutôt « quoi qu'il arrive, vous resterez exclus ».
C'est là que naît la contradiction européenne. Si un canal de paix est réellement en train de s'ouvrir, l'Union européenne devrait se demander quel rôle elle veut jouer. Veut-elle faire partie de la négociation ? Veut-elle défendre Kiev en évitant une paix imposée ? Veut-elle préparer des garanties de sécurité pour l'Ukraine ? Veut-elle définir un cadre de stabilité continentale ? Ou veut-elle simplement ajouter de nouvelles sanctions dans l'espoir que Moscou cède par épuisement ?
La différence est immense. Dans le premier cas, l'Europe agit comme un sujet politique. Dans le second, elle agit comme un appareil punitif.
Le paradoxe américain
La ligne américaine, du moins dans sa formulation la plus récente, semble différente. Trump veut fermer la guerre, ou au moins la geler. Non par amour de la Russie, non par sympathie soudaine pour Poutine, mais parce que les États-Unis raisonnent en puissance globale. Ils ont le Pacifique, la Chine, le Moyen-Orient, l'Iran, la dette, la polarisation intérieure, l'industrie militaire à réorienter. Ils ne peuvent pas rester indéfiniment prisonniers du théâtre ukrainien.
Washington peut se permettre le cynisme de la grande puissance : voir la guerre comme un coût à réduire, un dossier à fermer, une partie à transformer en accord. L'Europe, elle, ne le peut pas. Pour elle, l'Ukraine n'est pas un front lointain. Elle est le bord oriental de sa propre sécurité. Mais précisément pour cette raison, elle devrait disposer d'une stratégie plus mûre, non d'une stratégie plus émotionnelle.
Or le contraire risque de se produire : les États-Unis négocient, la Russie manœuvre, l'Ukraine résiste, l'Europe sanctionne.
C'est une répartition des rôles qui dit beaucoup sur la faiblesse politique européenne.
La Hongrie, Orbán et la nouvelle fenêtre des sanctions
Le changement politique en Hongrie a levé l'un des obstacles qui avaient longtemps freiné certaines mesures contre Moscou. Viktor Orbán avait été le principal frein interne à la politique de sanctions européennes. Avec sa sortie de scène, ou en tout cas avec la réduction de sa capacité de blocage, Bruxelles voit se rouvrir des dossiers restés gelés.
Parmi eux figure aussi celui de l'Église orthodoxe russe et du patriarche Kirill. Le sujet est extrêmement délicat. Kirill a publiquement soutenu la guerre, il l'a enveloppée de significations spirituelles, il a contribué à l'inscrire dans le discours identitaire de la Russie contemporaine. Du point de vue européen, le sanctionner signifie viser non pas une foi, mais une structure religieuse transformée en instrument idéologique du pouvoir.
Mais c'est précisément ici que s'ouvre un risque considérable. Pour Moscou, la sanction contre Kirill peut devenir la preuve que l'Occident ne combat pas seulement le Kremlin, mais la civilisation russe, son identité, sa tradition religieuse. C'est un argument de propagande très puissant. Il peut être utilisé pour resserrer l'opinion publique intérieure, alimenter l'idée de la forteresse assiégée, transformer une mesure politique en croisade symbolique inversée.
Dans la guerre, les symboles ne sont jamais secondaires. Parfois, ils pèsent plus lourd que les banques.
L'Église comme infrastructure géopolitique
L'Église orthodoxe russe n'est pas seulement une institution religieuse. Elle est aussi une infrastructure géopolitique. Elle possède des ramifications, une influence culturelle, des réseaux dans les pays slaves, dans les Balkans, dans le monde orthodoxe, dans les communautés russes à l'étranger. Elle fait partie du « monde russe », cette construction spirituelle, linguistique et historique que Moscou utilise pour projeter son influence au-delà de ses frontières.
Frapper l'Église signifie donc frapper une partie de la projection russe. De ce point de vue, l'Europe n'a pas tort de la considérer comme un acteur politique. La question est ailleurs : cette mesure rapproche-t-elle la fin de la guerre ou rend-elle le conflit encore plus idéologique ?
Car lorsque le conflit devient religieux, culturel, identitaire, on ne négocie plus seulement sur des territoires, des bases, des sanctions et des garanties. On négocie sur le sens même de l'histoire. Et sur ce terrain, les compromis deviennent beaucoup plus difficiles.
La flotte fantôme et le nerf économique de la guerre
Plus concrète, et peut-être plus efficace, est la partie des sanctions qui concerne la flotte pétrolière fantôme russe. Ici, nous ne sommes pas dans le symbolique. Nous sommes au cœur géoéconomique du conflit.
La Russie a résisté aux sanctions aussi grâce à des circuits parallèles : pétroliers opaques, triangulations, assurances alternatives, pavillons de complaisance, acheteurs asiatiques, intermédiaires, prix réduits mais volumes encore importants. Frapper ce réseau signifie tenter de réduire les revenus énergétiques du Kremlin, c'est-à-dire le carburant financier de la guerre.
De ce point de vue, Bruxelles suit une logique. Si Moscou continue à combattre aussi grâce aux recettes du pétrole, limiter ces recettes signifie restreindre l'espace financier de la machine de guerre russe. Mais ici encore, la même question demeure : pour obtenir quoi ? Un effondrement russe ? Une négociation plus favorable ? Une reddition ? Un gel du conflit ?
Sans réponse à cette question, même la mesure la plus rationnelle risque de se perdre dans une stratégie incomplète
Les scénarios économiques
Pour l'Europe, un nouveau paquet de sanctions ouvre au moins trois scénarios économiques.
Le premier concerne l'énergie. Frapper davantage les exportations russes peut accroître la pression sur Moscou, mais peut aussi provoquer de nouvelles tensions sur les marchés, surtout dans une phase où le Moyen-Orient reste instable. Si le Golfe est traversé par des drones, des missiles, des incidents maritimes et des menaces sur le détroit d'Ormuz, toute intervention sur les routes du pétrole russe peut amplifier l'incertitude mondiale.
Le deuxième scénario concerne les ports, les assurances et les services maritimes européens. Interdire ou limiter les services aux pétroliers liés au pétrole russe peut frapper Moscou, mais cela touche aussi des intérêts européens, en particulier dans les pays maritimes. Ce n'est pas un hasard si la Grèce et Malte ont déjà exprimé des résistances par le passé. La guerre économique n'est jamais gratuite, même pour celui qui la mène.
Le troisième scénario concerne la longue durée du conflit. Plus les sanctions se superposent, plus l'économie russe s'adapte. Elle ne devient pas nécessairement plus forte, mais elle devient différente. Elle s'oriente vers la Chine, l'Inde, l'Iran, l'Asie centrale, le Golfe, l'Afrique. Elle crée des circuits moins efficaces mais plus autonomes de l'Occident. Le résultat peut alors devenir paradoxal : l'Europe punit la Russie, mais accélère aussi la naissance d'une économie mondiale plus fragmentée et moins contrôlable par l'Occident.
L'évaluation stratégique
Sur le plan stratégique, la question est simple : l'Europe augmente-t-elle son poids dans la négociation ou ne fait-elle que durcir le conflit ?
Si les sanctions servent à contraindre Moscou à accepter un accord plus équilibré, elles ont une fonction. Mais si elles sont décidées pendant que Washington travaille à une clôture rapide, elles risquent de produire une dissonance occidentale. Les États-Unis peuvent se présenter comme des médiateurs pragmatiques, tandis que l'Europe apparaît comme le bloc qui ne veut pas refermer le dossier.
Moscou peut exploiter cette division. Elle peut dire à Washington : nous sommes prêts, vous êtes prêts, mais les Européens et Kiev sabotent la paix. Elle peut dire à sa propre opinion publique : voyez, l'Occident ne veut pas une solution, il veut notre humiliation. Elle peut dire au Sud global : les sanctions européennes ne sont pas du droit international, mais des instruments de domination géopolitique.
Peu importe que cette narration soit vraie ou fausse. Ce qui compte, c'est qu'elle soit utilisable.
L'évaluation géopolitique
Géopolitiquement, l'Europe se trouve devant un carrefour. Si elle accepte une paix écrite par les États-Unis et la Russie, elle admet sa subordination. Si elle l'entrave sans disposer d'une proposition alternative, elle montre son impuissance. Si elle veut être protagoniste, elle doit formuler sa propre idée de sécurité européenne.
Cette idée devrait inclure au moins quatre éléments : des garanties réelles pour l'Ukraine, des limites vérifiables à la présence militaire russe dans les territoires occupés ou le long de la ligne de contact, des mécanismes de contrôle international, et un parcours conditionnel sur les sanctions. Ni suppression gratuite, ni punition éternelle : conditionnalité politique.
Le problème est que l'Union européenne peine à se penser comme puissance. Elle sait réglementer, financer, sanctionner. Mais lorsqu'il s'agit de guerre et de paix, elle reste divisée, lente, dépendante des États-Unis et incapable de parler d'une seule voix stratégique.
La dimension géoéconomique
La dimension géoéconomique est encore plus vaste. Les sanctions contre la Russie ne frappent pas seulement Moscou. Elles redéfinissent les circuits mondiaux du commerce, de l'énergie, de la finance et des transports. Chaque navire russe contourné, chaque banque exclue, chaque intermédiaire frappé produit une adaptation. De nouvelles routes naissent, de nouvelles sociétés écrans, de nouvelles dépendances, de nouveaux marchés gris.
La guerre économique de l'Europe peut affaiblir la Russie, mais elle pousse en même temps le monde non occidental à chercher des instruments alternatifs. Systèmes de paiement non européens, assurances non occidentales, flottes difficiles à tracer, accords bilatéraux dans des monnaies différentes du dollar ou de l'euro.
C'est la contradiction de la sanction permanente : elle fonctionne tant que le système sanctionneur contrôle le centre de l'économie mondiale. Mais plus la sanction devient habituelle, plus les autres acteurs investissent pour se soustraire à ce centre.
Les enfants déportés et la limite morale
Il y a cependant un point qui ne peut pas être réduit à la seule géopolitique : la déportation des enfants ukrainiens. Les sanctions européennes contre les individus et les entités impliqués dans le transfert forcé de mineurs touchent une dimension juridique et morale fondamentale. Ici, nous ne sommes pas seulement dans l'affrontement entre puissances. Nous sommes face à une violation très grave du droit international et des droits fondamentaux.
Sur ce terrain, l'Europe a des raisons solides. Elle ne peut pas faire semblant que tout est négociable. Elle ne peut pas mettre sur le même plan un accord territorial et le sort d'enfants déplacés, rééduqués, arrachés à leur identité. Une paix qui ignorerait ce thème serait moralement fragile et politiquement toxique.
Mais précisément parce que ce point est fort, il devrait être intégré dans une stratégie de paix, et non dispersé dans une escalade générale de sanctions. Il doit devenir une condition juridique, non seulement un geste punitif.
Conclusion : punir ne suffit pas
L'Europe a des raisons de sanctionner la Russie. Elle a des raisons juridiques, politiques, morales et stratégiques. Mais avoir raison ne suffit pas à avoir une stratégie.
Si Bruxelles continue à ajouter des paquets de sanctions sans indiquer quelle paix elle souhaite, elle risque de se déplacer dans la direction opposée à la négociation américaine. Non parce que la paix de Trump serait nécessairement juste. Elle pourrait être brutale, cynique, défavorable à l'Ukraine, favorable à Moscou. Mais précisément pour cette raison, l'Europe devrait proposer une alternative, et non se limiter à durcir le front.
La vraie question est celle-ci : l'Union européenne veut-elle être le gardien moral de la guerre ou l'un des architectes de la paix ?
Pour l'instant, elle semble plus capable de punir que de construire. Plus capable de sanctionner que de négocier. Plus capable de réagir que de dessiner un nouvel ordre européen.
Ainsi, tandis que Washington cherche une sortie, que Moscou parle de paix sous parapluie nucléaire, que Kiev redoute une reddition déguisée et que le Kremlin utilise chaque sanction comme preuve de l'hostilité occidentale, l'Europe risque de rester prisonnière de sa propre cohérence punitive.
Mais la politique internationale ne récompense pas ceux qui ont seulement raison. Elle récompense ceux qui transforment la raison en puissance, la puissance en négociation, et la négociation en ordre.
Et sur ce point, une fois de plus, l'Europe apparaît beaucoup plus faible qu'elle ne veut l'admettre.
Sources
https://www.reuters.com/world/eu-imposes-sanctions-russia-individuals-entities-russia-over-ukrainian-children-2026-05-11/
https://apnews.com/article/3d927ab6cb0f7ff90ffcce9f4bef8792
https://www.euronews.com/my-europe/2026/05/11/eu-sanctions-russian-individuals-over-forced-deportation-of-ukrainian-children
https://united24media.com/world/eu-prepares-first-major-move-against-russian-orthodox-church-after-orbans-defeat-18670
https://english.nv.ua/nation/eu-preparing-new-sanction-package-against-russia-s-shadow-fleet-50606805.html
https://www.lloydslist.com/LL1157135/EU-lines-up-another-round-of-Russian-shadow-fleet-sanctions
https://safety4sea.com/eu-prepares-21st-sanctions-package-against-russia/
https://www.eeas.europa.eu/eeas/foreign-affairs-council-defence-press-conference-high-representative-kaja-kallas_en
https://www.eeas.europa.eu/eeas/foreign-affairs-council-press%C2%A0remarks%C2%A0-high-representative-kaja-kallas%C2%A0-press-conference_en
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
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