Intelligence artificielle

L’IA à l’épreuve des investissements massifs et des risques économiques. Salon FOST / Apidays.


David Commarmond
Mercredi 28 Janvier 2026


L’édition de décembre 2025 a placé l’intelligence artificielle au centre des discussions, révélant une tension majeure pour les organisations : tirer parti de ses gains potentiels de productivité tout en maîtrisant les risques financiers et sociaux associés. Entre investissements massifs à rentabiliser, risques systémiques liés au financement des infrastructures et effets contrastés sur l’emploi, l’IA apparaît comme un levier stratégique dont l’impact reste à stabiliser d’ici les prochaines années.



Le salon FOST (Future Of Software Technologies) réunit chaque année des professionnels du numérique — experts, décideurs et acteurs de l’innovation — autour des évolutions technologiques du secteur. L’événement permet d’observer les thématiques qui structurent les discussions au sein de la filière.
 

Organisé en lien avec une fédération d’une trentaine de conférences françaises, le salon a rassemblé cette année 8 000 visiteurs uniques sur trois jours. Cette fréquentation confirme la place prise par la France dans l’organisation de manifestations technologiques d’envergure en Europe, aux côtés d’autres rendez‑vous comme Vivatech.
 

Les sujets abordés couvraient un large spectre, des API à la cybersécurité. L’intelligence artificielle a toutefois concentré l’essentiel des échanges, apparaissant comme le thème transversal mobilisé pour analyser les autres transformations du numérique.


L'Intelligence Artificielle : Le double défi de la productivité et du risque

L’intelligence artificielle, thème central de cette édition, a mis en lumière un enjeu clé pour les organisations : convertir son potentiel de productivité en résultats mesurables tout en limitant les risques financiers et sociaux qu’elle génère. Cette équation conditionne les stratégies d’investissement, alors que se profilent des dépenses d’infrastructure de grande ampleur.
 

L’un des points de vigilance porte sur la capacité de l’IA à démontrer des gains de productivité d’ici 2026. Les projections d’investissements, estimées à plusieurs milliers de milliards de dollars d’ici 2030, ravivent le souvenir du paradoxe de Solow, où l’innovation technologique tardait à se traduire dans les statistiques économiques. La question est désormais de savoir si l’IA peut devenir un moteur d’efficacité plutôt qu’un centre de coûts.
 

Sur le plan financier, plusieurs intervenants ont évoqué le risque d’une « bulle IA » aux caractéristiques systémiques. L’économiste Axelle Arquié souligne que la dynamique actuelle diffère de la bulle Internet de 2001 et se rapproche davantage des mécanismes observés lors de la crise de 2008, en raison du recours accru à l’endettement et à des montages complexes pour financer les infrastructures. Une éventuelle surcapacité concentrée entre quelques acteurs pourrait fragiliser l’ensemble du système.
 

L’impact sur l’emploi a été analysé sous l’angle du pharmakon, entre destruction et création de postes. L’automatisation touche en priorité les tâches cognitives et les profils juniors, tandis que de nouveaux métiers émergent autour de l’IA. L’enjeu réside dans la capacité à compenser les suppressions d’emplois par des créations suffisamment rapides, et à organiser la redistribution de la valeur pour accompagner les transitions professionnelles.
 

Ces constats soulignent la nécessité d’une stratégie collective, notamment en Europe, pour encadrer les risques économiques et sociaux liés à l’IA et préserver une forme d’autonomie dans un secteur dominé par des acteurs extra‑européens.


Souveraineté et résilience numérique : les impératifs européens

L’IA à l’épreuve des investissements massifs et des risques économiques. Salon FOST / Apidays.

Les discussions autour de l’intelligence artificielle ont souligné l’ampleur des dépendances technologiques et financières qui structurent aujourd’hui le secteur, renforçant la dimension géopolitique des notions de souveraineté et de résilience numérique. Dans un contexte où les investissements massifs, souvent adossés à la dette, se concentrent entre quelques acteurs extra‑européens, la capacité de l’Europe à préserver son autonomie de décision devient un enjeu stratégique majeur.


Les intervenants ont insisté sur la nécessité de clarifier les concepts pour bâtir une stratégie commune. La souveraineté a été définie comme la liberté de choisir ses technologies et ses partenaires, tandis que la résilience a été déclinée en trois volets : robustesse interne des infrastructures, maîtrise des dépendances vis‑à‑vis des fournisseurs et possibilité pour les clients de changer d’acteur sans verrouillage technologique.


La qualification SecNumCloud a été présentée comme un standard de sécurité et de protection juridique, sans pour autant constituer un label de souveraineté. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large visant à réduire l’exposition européenne aux législations extraterritoriales et aux chaînes d’approvisionnement non maîtrisées.


Les experts ont également rappelé que la construction d’une offre cloud compétitive ne peut se concevoir qu’à l’échelle européenne. Or cette ambition se heurte à une fragmentation réglementaire qui oblige les fournisseurs à répéter leurs démarches de qualification dans chaque État membre, freinant l’émergence d’acteurs capables de rivaliser avec les géants internationaux.


Dans ce paysage marqué par des rapports de force mondiaux, les initiatives en cours visent à transformer ces principes — souveraineté, résilience, autonomie stratégique — en outils opérationnels pour renforcer la position de l’Europe dans la compétition technologique globale.


Initiatives Concrètes et Perspectives pour 2026

Au‑delà des débats stratégiques, le salon a mis en avant plusieurs initiatives concrètes qui esquissent le paysage numérique attendu d’ici 2026. Toutes visent à rendre opérationnels les principes de résilience et d’autonomie pour les entreprises comme pour les administrations.
 

L’annonce de l’Indice de Résilience Numérique (IRN) illustre cette volonté de passer de la théorie à l’action. Conçu comme un outil de pilotage, il doit permettre aux organisations de mesurer précisément leurs dépendances technologiques, niveau par niveau, afin d’éclairer leurs choix, diversifier leurs fournisseurs et renforcer leurs plans de continuité. L’objectif est d’offrir une alternative pragmatique à la notion souvent binaire de souveraineté, en privilégiant une approche graduée et exploitable par les DSI.
 

L’action publique s’est également matérialisée à travers la Suite Territoriale, portée par l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires. Ce projet vise à combler un manque identifié sur le marché en proposant aux petites collectivités des outils numériques essentiels, accessibles et sécurisés. Fondée sur des briques open source, la suite permet aux acteurs publics et privés de s’en emparer et de l’enrichir. Elle répond à un besoin réel, alors qu’une minorité de collectivités seulement dispose aujourd’hui d’une présence numérique conforme aux standards minimaux. Elle fournit par ailleurs des services de base, dont une messagerie, un outil de partage de fichiers et une identité numérique professionnelle via ProConnect.
 

Ces initiatives traduisent une même dynamique : transformer des concepts stratégiques en solutions concrètes, capables d’élever le niveau de maturité numérique sur l’ensemble du territoire.

 

IA : entre accélération technologique et contraintes de souveraineté

Olivier Alexandre Dédicace Crédit : DC
Olivier Alexandre Dédicace Crédit : DC
Le salon FOST 2025 a mis en évidence le grand écart stratégique que toutes les organisations devront maîtriser à l'horizon 2026.


D'une part, la pression concurrentielle impose d'innover à un rythme effréné, notamment en intégrant rapidement les capacités de l'intelligence artificielle.

D'autre part, les impératifs géopolitiques, réglementaires et sécuritaires exigent une intégration rigoureuse des contraintes de résilience, de sécurité et de souveraineté.

Le succès ne viendra plus seulement de la capacité à aller vite, mais de l'aptitude à construire une vélocité durable, fondée sur des infrastructures maîtrisées et des dépendances choisies.

Pour aller plus loin