Les entreprises choisissent DeepSeek tandis que New Delhi cherche encore une souveraineté technologique hors de portée
La compétition entre l'Inde et la Chine ne se déroule pas seulement sur les hauteurs de l'Himalaya, dans les ports de l'océan Indien ou le long des corridors commerciaux asiatiques. Elle se joue également dans les centres de traitement des données, dans les logiciels utilisés par les entreprises et dans les grands modèles de langage appelés à gouverner une part croissante de l'économie.
Un nombre de plus en plus important d'entreprises indiennes adopterait des modèles chinois d'intelligence artificielle, notamment ceux développés par DeepSeek, car ils sont moins coûteux que les solutions américaines. Ce choix paraît parfaitement rationnel du point de vue des entreprises : réduire les dépenses, accélérer l'automatisation et rendre accessibles des outils avancés à des sociétés qui ne disposent pas des capitaux des grands groupes technologiques occidentaux.
Mais ce qui est avantageux pour une entreprise peut devenir un problème pour tout un pays.
L'avantage chinois repose sur les coûts
L'Inde veut devenir une grande puissance de l'intelligence artificielle, mais elle se heurte à un obstacle décisif : le développement et l'utilisation de modèles avancés exigent d'immenses quantités d'énergie, de composants électroniques, de centres de calcul et de capitaux.
Les entreprises indiennes, en particulier celles de taille moyenne et les jeunes sociétés technologiques, ne peuvent pas attendre que l'industrie nationale arrive à pleine maturité. Elles ont besoin, dès aujourd'hui, d'outils capables de traduire des documents, d'analyser des données, d'assister les clients, de produire des programmes informatiques et d'automatiser les procédures administratives.
Les modèles chinois occupent précisément cet espace. Ils sont relativement économiques, adaptables et souvent proposés avec des codes pouvant être modifiés. Pékin applique ainsi à l'intelligence artificielle une stratégie déjà utilisée dans les télécommunications, les énergies renouvelables, les batteries et les véhicules électriques : pénétrer les marchés émergents grâce à des prix compétitifs, conquérir rapidement les utilisateurs et créer des dépendances difficiles à remettre en cause.
L'objectif n'est pas seulement de vendre un produit. Il s'agit de construire un environnement technologique dans lequel les entreprises, les ingénieurs et les administrations finissent par travailler selon des règles, des outils et des architectures conçus en Chine.
L'autonomie stratégique indienne mise à l'épreuve
New Delhi a construit sa politique étrangère autour du principe d'autonomie stratégique. L'Inde coopère avec les États-Unis, participe au Dialogue quadrilatéral de sécurité avec Washington, Tokyo et Canberra, mais conserve des relations économiques avec Moscou et continue à commercer massivement avec Pékin.
L'intelligence artificielle rend toutefois cette politique plus difficile. L'Inde voudrait éviter une dépendance aussi bien envers les États-Unis qu'envers la Chine, mais elle ne dispose pas encore d'un système national capable de remplacer entièrement les technologies étrangères.
Une contradiction apparaît donc. Le gouvernement souhaite réduire l'influence technologique chinoise, tandis que les entreprises sont attirées par le coût plus faible des solutions chinoises. Les autorités peuvent imposer des contrôles, des restrictions et des obligations de conservation des données sur le territoire national, mais une intervention trop rigide risquerait de ralentir la modernisation économique et de pénaliser les entreprises indiennes dans la concurrence internationale.
La souveraineté technologique, après tout, ne se décrète pas. Elle exige des investissements publics, de la recherche, des infrastructures énergétiques, une formation scientifique et un accès aux composants électroniques les plus avancés.
Données, sécurité et puissance militaire
La question n'est pas seulement économique. Les modèles d'intelligence artificielle peuvent être utilisés pour analyser les communications, renforcer la cybersécurité, gérer les infrastructures, développer la surveillance, améliorer la logistique militaire et traiter les informations recueillies par les services de renseignement.
Une diffusion incontrôlée de systèmes étrangers pourrait exposer les entreprises et les administrations indiennes à des vulnérabilités, surtout lorsque ces outils sont employés dans des secteurs stratégiques comme l'énergie, les transports, les télécommunications, la finance et la défense.
Cela ne signifie pas nécessairement que chaque modèle chinois constitue un instrument de contrôle direct au service de Pékin. Cela signifie en revanche que l'Inde doit connaître les codes utilisés, vérifier le traitement des données et empêcher que des informations sensibles soient exploitées par des infrastructures sur lesquelles elle n'exerce aucun contrôle effectif.
Du point de vue militaire, la dépendance technologique peut devenir une faiblesse opérationnelle. Un pays qui ambitionne de rivaliser avec la Chine le long de la frontière himalayenne et dans l'océan Indien ne peut pas se permettre de confier une partie décisive de ses capacités d'information à des technologies produites par son principal rival stratégique.
La bataille géoéconomique de l'Asie
L'expansion de DeepSeek en Inde montre que la compétition technologique mondiale ne sera pas décidée uniquement par la qualité des modèles, mais aussi par leur accessibilité économique.
Les États-Unis continuent de dominer les composants les plus avancés et les grands systèmes d'intelligence artificielle. La Chine, de son côté, cherche à conquérir les marchés en proposant des solutions moins coûteuses et plus facilement adaptables. L'Inde risque de se retrouver prise entre ces deux pôles : dépendante de l'Occident pour les équipements les plus sophistiqués et de la Chine pour les outils les plus abordables.
Pour éviter ce scénario, New Delhi devra transformer son immense marché intérieur en instrument de puissance industrielle. Il faudra développer des modèles adaptés aux langues indiennes, créer des centres nationaux de calcul, soutenir les entreprises, conclure des accords avec des pays technologiquement avancés et mener une politique énergétique capable de répondre à une consommation en forte hausse.
Le véritable défi ne consiste pas à interdire DeepSeek ou d'autres modèles chinois. Il consiste à créer des solutions indiennes suffisamment efficaces et économiques pour rendre inutile toute dépendance extérieure.
Dans le cas contraire, tandis que l'Inde continuera de proclamer son autonomie stratégique, une part croissante de son économie numérique pourrait commencer à penser à travers des outils conçus ailleurs.
Sources
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
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