Géopolitique

L'Iran, la troisième République née sous les bombes


Jacqueline Sala
Jeudi 30 Avril 2026


L’attaque israélo-américaine du 28 février 2026 n’a pas affaibli la République islamique : elle l’a métamorphosée. En brisant les équilibres internes patiemment construits depuis 1989, la guerre a propulsé les Gardiens de la révolution au cœur du pouvoir, reléguant le clergé et les institutions civiles à un rôle secondaire. L’Iran entre ainsi dans une troisième République de fait, plus militaire, plus dure, et plus imprévisible.



L'Iran, la troisième République née sous les bombes

De la théocratie à l’État sécuritaire : la nouvelle architecture du pouvoir iranien

La guerre n'a pas renversé la République islamique. Elle l'a transformée. C'est là que se mesure le paradoxe stratégique de l'offensive menée par Israël et les États-Unis contre Téhéran : frapper le sommet politico-militaire iranien n'a pas produit le changement de régime imaginé dans certains centres de décision occidentaux. Cela a, au contraire, accéléré la mutation interne du pouvoir iranien vers une forme plus dure, plus militaire, moins négociable.
 
L'Iran qui sort de l'attaque du 28 février 2026 n'est plus celui de la théocratie classique, ni celui du difficile équilibre entre clergé, technocratie, Parlement, présidence et Gardiens de la révolution. C'est un Iran où le pouvoir réel s'est déplacé définitivement vers les pasdarans.
 
La mort d'Ali Khamenei, avec l'élimination de figures centrales de l'appareil politique et militaire, a fermé une longue phase historique. Non seulement parce que Khamenei était le deuxième Guide suprême de la République islamique, mais parce qu'il avait incarné pendant plus de trois décennies une fonction de médiation. Il n'était pas Khomeiny, il n'avait ni le charisme fondateur du révolutionnaire victorieux ni l'autorité religieuse absolue du père de la République islamique. Il était toutefois le garant de l'équilibre entre les factions, le validateur ultime des décisions mûries dans une machine complexe, souvent opaque, mais non monolithique.
 
L'Occident a commis pendant des années l'erreur d'imaginer l'Iran comme une pyramide simple, dominée par un sommet théocratique tout-puissant. En réalité, après 1989, la République islamique était devenue un système beaucoup plus articulé : conservateurs traditionalistes, pragmatiques, réformateurs, ultraconservateurs, appareils militaires, clergé, technocrates, fondations économiques, services de renseignement. Khamenei ne décidait pas toujours de tout ; il ratifiait plus souvent l'équilibre atteint entre forces concurrentes. Le Guide suprême n'était pas le souverain absolu, mais l'arbitre suprême.

La guerre a brisé ce mécanisme.

De la théocratie révolutionnaire à l'État militaire

La République islamique était née de la primauté du clergé combattant, cette minorité du clergé chiite qui avait transformé la révolution de 1979 en projet d'État. Mais cette génération était déjà depuis longtemps en déclin biologique et politique. Beaucoup de ses protagonistes étaient morts, d'autres marginalisés, d'autres encore incapables de produire une succession dotée de la même légitimité. Le clergé révolutionnaire n'a pas réussi à engendrer un héritage clérical solide. Il a plutôt remis la continuité du système aux pasdarans.
 
Ce passage est décisif. Les Gardiens de la révolution ne sont plus seulement une force militaire née pour défendre le nouveau régime contre la guerre irakienne et les ennemis intérieurs. Ils sont devenus un système dans le système : armée idéologique, conglomérat économique, appareil industriel, réseau de renseignement, force politique, puissance financière. Ils contrôlent des secteurs stratégiques de l'économie, des infrastructures, des contrats publics, l'industrie militaire, des réseaux logistiques, des fondations et des circuits informels de commerce. Ils sont l'État profond iranien, mais aussi l'État visible lorsque l'urgence l'exige.
 
L'attaque israélo-américaine leur a offert l'argument définitif : la survie du pays coïncide avec la militarisation du pouvoir. Au nom de la sécurité nationale, les pasdarans ont pu absorber des fonctions, réduire les espaces politiques, subordonner le gouvernement civil et transformer le Conseil suprême de sécurité nationale en véritable centre de décision stratégique.
 
C'est ainsi que naît la troisième République iranienne : non proclamée, non formalisée, mais déjà opérationnelle.

Mojtaba Khamenei, un Guide sans pouvoir réel

La nomination de Mojtaba Khamenei comme Guide suprême, après la mort de son père, a le goût de la continuité dynastique, mais aussi celui de la fiction institutionnelle. Pendant des années, sa succession avait paru problématique. Non seulement parce qu'elle aurait introduit un principe familial dans un système qui s'est toujours présenté comme révolutionnaire et religieux, mais aussi parce que Mojtaba ne possédait pas l'autorité cléricale nécessaire pour s'imposer au monde chiite dans son ensemble. De plus, sa proximité avec les milieux ultraradicais en faisait une figure de division, y compris au sein du conservatisme iranien.
 
Et pourtant, il a été choisi. Non parce qu'il était le plus fort, mais peut-être précisément parce qu'il ne l'était pas. Un Guide faible peut servir à légitimer un pouvoir fort qui réside ailleurs. Mojtaba apparaît donc comme le symbole utile d'une continuité formelle, tandis que la substance du commandement se déplace vers la composante militaire. La République islamique conserve la liturgie théocratique, mais son moteur n'est plus clérical : il est sécuritaire, militaire, industriel.
 
Dans cette architecture, le Guide n'est plus l'arbitre des factions, mais le sceau sacré apposé sur des décisions mûries dans un appareil dominé par les pasdarans. Il est la tête visible d'un corps qui obéit désormais à d'autres centres nerveux.

Vahidi, Zolqhadr et le nouvel axe de l'urgence

La nomination du général Ahmad Vahidi à la tête des pasdarans, après la mort de Mohammad Pakpour, signale le renforcement de la ligne la plus dure. Vahidi n'est pas une figure neutre. C'est un homme de l'appareil, un représentant de l'aile ultraconservatrice, lié à la mémoire de la guerre contre l'Irak et à la vision d'une République islamique assiégée, contrainte de survivre par la profondeur stratégique, la dissuasion asymétrique et la mobilisation permanente.
 
À cela s'ajoute l'ascension de Mohammad Baqer Zolqhadr à la tête du Conseil suprême de sécurité nationale. Là encore, le signal est clair : le centre de la politique iranienne n'est plus la présidence, ni le ministère des Affaires étrangères, ni le Parlement. Il est dans le Conseil suprême, c'est-à-dire dans l'organe où sécurité, guerre, renseignement et diplomatie sont fusionnés dans une seule chaîne décisionnelle.
 
Le président Masoud Pezeshkian, expression réformatrice, apparaît désormais vidé de sa substance. Le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi continue à représenter le visage diplomatique du pays, mais dans des limites très étroites. La diplomatie iranienne ne guide pas la stratégie : elle l'exécute. Elle peut négocier, mais elle ne définit pas le périmètre du compromis. Elle peut parler à l'extérieur, mais elle doit répondre à l'intérieur à un pouvoir militaire qui considère chaque concession comme un possible signe de faiblesse.

La stratégie de l'escalade économique

Sur le plan militaire, l'Iran ne cherche pas à gagner une guerre conventionnelle contre les États-Unis et Israël. Il sait qu'il ne le peut pas. Sa stratégie est autre : rendre le conflit économiquement insoutenable pour l'adversaire. C'est ici que le détroit d'Ormuz devient le centre du monde.
 
Téhéran a compris qu'il n'a pas nécessairement besoin de fermer durablement le passage du pétrole. Il lui suffit de le rendre incertain, coûteux, militarisé, impossible à assurer à des conditions normales. Il suffit de transformer chaque navire en risque, chaque route en pari, chaque prime d'assurance en taxe géopolitique. Le dommage ne naît pas seulement du blocage physique, mais de l'instabilité permanente. Le marché énergétique mondial vit d'anticipations, de confiance, de délais fiables, de routes prévisibles. L'Iran frappe précisément ces éléments.
 
Dans cette logique, le golfe Persique devient plus important qu'Israël. Non parce qu'Israël disparaît de la liste des ennemis stratégiques, mais parce que le théâtre du Golfe permet à Téhéran d'impliquer l'économie mondiale. Chaque missile, chaque drone, chaque menace contre les infrastructures énergétiques produit des effets qui dépassent largement le champ de bataille. Le prix du pétrole monte, les coûts de transport augmentent, les économies importatrices sont comprimées, l'inflation progresse, les gouvernements occidentaux s'affaiblissent face à leurs opinions publiques.
 
C'est une guerre géoéconomique, et non seulement une guerre militaire.

Le prix pour l'Italie et pour l'Europe

L'Italie est parmi les pays les plus exposés à cette dynamique. Elle dépend de l'ouverture des routes maritimes, de la stabilité énergétique, de l'équilibre méditerranéen, de la continuité commerciale entre l'Asie, le Moyen-Orient et l'Europe. Si Ormuz devient un goulet instable, l'ensemble du système industriel européen en subit les conséquences. Pour l'Italie, déjà placée dans une Méditerranée de plus en plus militarisée, le dommage est double : énergétique et logistique.
 
Ce grand espace maritime semi-fermé, qui relie Méditerranée élargie, mer Rouge, golfe Persique et océan Indien occidental, est aujourd'hui la véritable artère stratégique de l'Italie. C'est par là que passent énergie, marchandises, chaînes industrielles, engrais, composants, intérêts portuaires, sécurité alimentaire et projection commerciale. Une crise prolongée à Ormuz ne reste pas confinée au Golfe : elle arrive à Trieste, Gênes, Gioia Tauro, Ravenne, Tarente. Elle arrive dans les factures, dans les coûts des entreprises, dans les marges de l'industrie manufacturière, dans les prix à la consommation.
 
L'Europe, qui a construit pendant des années sa sécurité sur la délégation aux États-Unis et sa prospérité sur la mondialisation maritime, découvre qu'elle ne contrôle ni l'épée ni les routes. L'Italie, plus que d'autres, paie cette contradiction : elle ambitionne d'être un pont méditerranéen, mais ne dispose pas encore des instruments politiques, militaires et industriels pour protéger réellement son espace vital.

L'échec du changement de régime

Le point politique le plus important est que l'offensive contre l'Iran a produit l'effet inverse de celui qui était recherché. L'objectif implicite d'Israël et des États-Unis était probablement d'affaiblir le régime jusqu'à provoquer une crise interne, en favorisant une transition ou une fracture. C'est le contraire qui s'est produit : le système s'est refermé, les factions modérées ont été marginalisées, le pouvoir civil a été subordonné, la sécurité intérieure s'est durcie, la composante militaire a été légitimée comme unique garante de la survie nationale.
 
C'est l'hétérogenèse du changement de régime : on frappe pour ouvrir une brèche et l'on obtient une cuirasse. On élimine une vieille direction, mais il ne naît pas d'opposition libérale ; émerge au contraire une génération plus dure, formée dans la culture du siège et convaincue que toute négociation n'est utile que si elle est accompagnée d'une pression militaire et économique.
 
La société iranienne demeure traversée par le mécontentement, la fatigue, les fractures sociales, l'exaspération devant la répression morale et politique. Mais en temps de guerre, ces éléments ne produisent pas automatiquement une révolte. Ils peuvent aussi être comprimés, neutralisés, différés. Le pouvoir militaire sait utiliser le patriotisme défensif, la peur du chaos et la menace étrangère pour renforcer son emprise.

Le duel interne : Qalibaf contre Vahidi

Dans le nouvel équilibre, tout n'est pas stabilisé. Le président du Parlement, Mohammad Bagher Qalibaf, représente une composante conservatrice traditionaliste, elle aussi liée aux pasdarans, mais moins confondue avec l'aile ultraradicale aujourd'hui dominante. Sa figure pourrait devenir le pivot d'une future normalisation autoritaire : moins idéologique dans la forme, plus civile dans l'apparence, mais toujours fondée sur le contrôle militaire.
 
Le général Vahidi, lui, incarne l'urgence permanente. Pour lui, la négociation avec les États-Unis n'a de sens que si elle certifie le prix payé par Washington et consolide la dissuasion iranienne. Qalibaf pourrait chercher une voie de stabilisation institutionnelle ; Vahidi, une posture de résistance prolongée. Tous deux appartiennent au monde conservateur, mais ils représentent deux manières différentes d'imaginer la troisième République : l'une plus politique, l'autre plus militaire.
 
Ce dualisme rendra tout négociation extrêmement difficile. Les États-Unis pourraient se retrouver face à des interlocuteurs qui parlent d'une seule voix, mais raisonnent selon des logiques différentes. Une partie du système pourrait vouloir un compromis pour sauver l'économie ; une autre pourrait préférer maintenir la pression afin de consolider le nouvel ordre interne.

Le nouvel Iran et le nouveau désordre

L'Iran d'aujourd'hui est moins théocratique et plus militaire, moins révolutionnaire dans la forme et plus sécuritaire dans la substance. Ce n'est pas une démocratie en gestation, ce n'est pas une dictature classique, ce n'est même plus la République islamique du premier demi-siècle. C'est un régime hybride où la religion reste le langage de légitimation, tandis que la force armée devient la structure du commandement.
 
Cette mutation a d'immenses conséquences régionales. Un Iran guidé par les pasdarans sera moins porté aux compromis rapides, davantage enclin à utiliser des instruments asymétriques, plus agressif dans la défense de ses profondeurs stratégiques en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen et dans le Golfe. Mais il sera aussi plus conscient des limites économiques internes, car un pouvoir militaire qui contrôle l'économie sait combien peut coûter une crise prolongée.
 
La partie ne se joue donc pas entre guerre et paix. Elle se joue entre différents niveaux de conflit. Téhéran cherchera à ne pas être écrasé militairement, mais continuera à utiliser l'énergie, les routes maritimes, les drones, les milices et la pression psychologique comme instruments de négociation. Washington devra décider s'il veut encore hausser le niveau de l'affrontement ou accepter une négociation avec un Iran pire que celui qu'il voulait abattre. Israël devra mesurer le risque d'une guerre permanente qui renforce précisément les appareils les plus hostiles à sa sécurité.
 
Le goulet iranien aspire l'Amérique parce qu'il l'oblige à choisir entre escalade et compromis. Il aspire l'Europe parce qu'il révèle sa dépendance stratégique. Il aspire l'Italie parce qu'il la place devant la fragilité de son espace méditerranéen. Et il aspire l'Iran lui-même, parce que la militarisation du pouvoir peut garantir la survie du régime, mais non résoudre la fracture entre l'État et la société.
 
La guerre, en somme, n'a pas clos la question iranienne. Elle l'a rendue plus dangereuse. Elle a remis l'avenir du pays non aux réformateurs, non au clergé, non à la rue, mais aux hommes qui se préparent depuis quarante ans à ce moment précis : les gardiens armés de la révolution, devenus désormais les maîtres de la République.

Sources


A propos de ...

Giuseppe Gagliano  a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.


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