Une panique vieille de vingt-quatre siècles
La scène du Phèdre s'est rejouée chaque fois qu'une invention a brusquement étendu ce que les hommes pouvaient conserver, diffuser ou traiter en tant que savoir. Les copistes ont juré que l'imprimé tuerait la mémoire et corromprait les textes. Les clercs du XIXe siècle ont vu dans la presse populaire la fin du jugement éclairé. Les encyclopédistes patentés ont promis que Wikipédia noierait le savoir sous l'erreur. À chaque fois la prophétie d'abêtissement, à chaque fois son démenti, et à chaque fois le même résultat de fond : un élargissement du cercle de ceux qui peuvent penser par eux-mêmes. L'imprimerie n'a pas aboli la mémoire, elle a rendu possibles l'alphabétisation et, partant, la science moderne.
Ce que chacune de ces paniques visait sous le nom de décadence se nommait, vu d'en face, une émancipation.
Ce que chacune de ces paniques visait sous le nom de décadence se nommait, vu d'en face, une émancipation.
Ce que défendent ceux qui s'alarment
Reste à comprendre qui parle, à chaque époque, dans ces textes. La réponse est d'une constance remarquable : ceux dont le métier repose sur la rareté que la nouvelle technique vient dissoudre. Le scribe défendait son monopole de l'écrit, le clerc son monopole de l'interprétation, l'expert défend aujourd'hui son monopole de l'analyse. Julien Benda appelait trahison des clercs l'abandon par les intellectuels de leur fonction propre au profit des passions idéologiques ; Jean-François Revel y voyait, lui, le moment où ceux dont le métier est d'exercer l'esprit critique se mettent à le confisquer.
La variante d'aujourd'hui est plus prosaïque encore : sous le souci proclamé du bien public, c'est une rente qui se défend. Quand un expert vous explique doctement que ces outils qui vous permettent d'analyser par vous-même vont faire de vous un assisté, il n'est pas interdit de remarquer que jusqu'ici, c'est de lui que vous dépendiez pour analyser, et qu'il en vivait.
La variante d'aujourd'hui est plus prosaïque encore : sous le souci proclamé du bien public, c'est une rente qui se défend. Quand un expert vous explique doctement que ces outils qui vous permettent d'analyser par vous-même vont faire de vous un assisté, il n'est pas interdit de remarquer que jusqu'ici, c'est de lui que vous dépendiez pour analyser, et qu'il en vivait.
Ce qui devient abondant, ce n'est pas l'information
L'objection sérieuse, pourtant, existe, et c'est aussi Revel qui la porte. La Connaissance inutile, en 1988, établissait que l'abondance d'information ne produit pas de meilleurs jugements. Trente ans de World Wide Web lui ont donné raison. Mais relisons bien : Jean-François Revel décrivait une abondance de matière reçue par des capacités de traitement inchangées. Le citoyen croulait sous les rapports, les études, les archives, sans disposer des moyens de les instruire. Ces moyens, l'enquête, le recoupement, la synthèse, la contre-expertise, restaient le privilège d'organisations : États, rédactions, cabinets, services.
Ce qui devient abondant aujourd'hui n'est pas l'information, c'est la capacité de l'exploiter. Et contrairement aux sauts précédents, cette capacité ne vient pas renforcer une institution qui analyserait pour nous : elle arrive directement entre les mains de chacun, sous son clavier, pour le prix d'un abonnement.
Friedrich Hayek a montré pourquoi ce déplacement compte. Le savoir qui fait marcher une société n'existe jamais sous forme centralisée : il est dispersé en fragments locaux, pratiques, fugaces, détenus par celui qu'il nomme « l'homme de terrain », c'est-à-dire celui qui est sur place. Tout l'édifice de la planification s'est brisé sur cette évidence. Or depuis toujours, ceux qui détenaient ce savoir local manquaient d'appareil analytique, et à ceux qui détenaient l'appareil analytique manquait la connaissance du terrain.
L'abondance cognitive élimine cette asymétrie en équipant, enfin, le savoir dispersé. Un indépendant conduit aujourd'hui une investigation qui exigeait hier un service entier. Ce n'est pas un gain de productivité mais un transfert de pouvoir cognitif vers les individus. Et un pouvoir qui se disperse, n'est-ce pas la définition d'une liberté qui s'étend ?
Ce qui devient abondant aujourd'hui n'est pas l'information, c'est la capacité de l'exploiter. Et contrairement aux sauts précédents, cette capacité ne vient pas renforcer une institution qui analyserait pour nous : elle arrive directement entre les mains de chacun, sous son clavier, pour le prix d'un abonnement.
Friedrich Hayek a montré pourquoi ce déplacement compte. Le savoir qui fait marcher une société n'existe jamais sous forme centralisée : il est dispersé en fragments locaux, pratiques, fugaces, détenus par celui qu'il nomme « l'homme de terrain », c'est-à-dire celui qui est sur place. Tout l'édifice de la planification s'est brisé sur cette évidence. Or depuis toujours, ceux qui détenaient ce savoir local manquaient d'appareil analytique, et à ceux qui détenaient l'appareil analytique manquait la connaissance du terrain.
L'abondance cognitive élimine cette asymétrie en équipant, enfin, le savoir dispersé. Un indépendant conduit aujourd'hui une investigation qui exigeait hier un service entier. Ce n'est pas un gain de productivité mais un transfert de pouvoir cognitif vers les individus. Et un pouvoir qui se disperse, n'est-ce pas la définition d'une liberté qui s'étend ?
Une liberté sous condition
Cette liberté a une condition, qu'il faut nommer pour ne pas verser dans le triomphalisme. Hayek encore : « Le contrôle économique n'est donc pas seulement un secteur isolé de la vie humaine, mais le contrôle des moyens susceptibles de servir à toutes les fins possibles. » Cette capacité d'analyse passe aujourd'hui par une poignée de modèles qui appartiennent à quelques entreprises : ce qu'elles fournissent, elles peuvent aussi le filtrer, le brider ou le retirer. Or contrôler l'outil avec lequel chacun cherche, raisonne et vérifie, c'est contrôler d'un seul point tout ce qui se fera avec lui. Qui contrôle les machines à penser contrôle les moyens de toutes les fins intellectuelles. L'abondance cognitive n'est pas un acquis, c'est une conquête à défendre, et elle se défendra comme les précédentes : par la pluralité des sources, des modèles, des accès.
Le veilleur, lui, connaît ce terrain mieux que personne. Il a passé trente ans à organiser la rareté de l'attention dans l'abondance de l'information. Voici que l'analyse, son cœur de métier, devient abondante à son tour, et l'on s'empresse de prédire sa disparition. C'est confondre ce qu'il fait avec les outils qu'il emploie : son métier n'a jamais consisté à produire de l'analyse au kilomètre, mais à savoir quoi chercher, quoi croire et quels éléments d'aide à la décision en tirer. Quant à la dépendance cognitive qu'on nous promet, elle n'a rien d'inédit : des tables de logarithmes au tableur, nous avons toujours dépendu d'outils d'aide à l'analyse. Personne ne soutient qu'Excel a détruit l'analyse financière ; il a détruit en revanche le monopole de ceux qui la pratiquaient sans lui.
En 1492, l'abbé Jean Trithème composait un Éloge des copistes pour défendre le manuscrit contre la presse de Gutenberg. Pour que sa défense circule, il la fit imprimer... Voilà le sort de tous les combats contre une technique susceptible d'accroître les capacités cognitives : leurs propres soldats finissent par s'en servir. Se battre contre l'IA n'a pas plus de sens qu'il n'y en avait à se battre contre l'imprimerie, et ce non-sens ne durera qu'un temps, le temps que les Trithème d'aujourd'hui fassent tourner leurs tribunes alarmées dans les modèles qu'ils dénoncent.
Reste le seul choix qui ait jamais existé devant l'abondance, pour le veilleur comme pour quiconque vit de son jugement : la subir, ou apprendre à s'en servir mieux que les autres.
Le veilleur, lui, connaît ce terrain mieux que personne. Il a passé trente ans à organiser la rareté de l'attention dans l'abondance de l'information. Voici que l'analyse, son cœur de métier, devient abondante à son tour, et l'on s'empresse de prédire sa disparition. C'est confondre ce qu'il fait avec les outils qu'il emploie : son métier n'a jamais consisté à produire de l'analyse au kilomètre, mais à savoir quoi chercher, quoi croire et quels éléments d'aide à la décision en tirer. Quant à la dépendance cognitive qu'on nous promet, elle n'a rien d'inédit : des tables de logarithmes au tableur, nous avons toujours dépendu d'outils d'aide à l'analyse. Personne ne soutient qu'Excel a détruit l'analyse financière ; il a détruit en revanche le monopole de ceux qui la pratiquaient sans lui.
En 1492, l'abbé Jean Trithème composait un Éloge des copistes pour défendre le manuscrit contre la presse de Gutenberg. Pour que sa défense circule, il la fit imprimer... Voilà le sort de tous les combats contre une technique susceptible d'accroître les capacités cognitives : leurs propres soldats finissent par s'en servir. Se battre contre l'IA n'a pas plus de sens qu'il n'y en avait à se battre contre l'imprimerie, et ce non-sens ne durera qu'un temps, le temps que les Trithème d'aujourd'hui fassent tourner leurs tribunes alarmées dans les modèles qu'ils dénoncent.
Reste le seul choix qui ait jamais existé devant l'abondance, pour le veilleur comme pour quiconque vit de son jugement : la subir, ou apprendre à s'en servir mieux que les autres.
A propos de ...
Christophe Deschamps, Intelligence Économique Ph.D , est chercheur et docteur en sciences de l'information et de la communication au CEREGE (Université de Poitiers). Consultant-formateur spécialisé dans la veille stratégique, il explore depuis plus de vingt ans les liens entre technologies, usages et circulation de l'information, tant dans leurs dimensions personnelles que professionnelles.Depuis 2004, il anime le blog outilsfroids.net, espace d'observation et d'expérimentation autour des technologies de l'information. Il y teste et documente des outils de veille, d'OSINT et de gestion des connaissances, en cherchant à comprendre comment leurs usages transforment nos pratiques quotidiennes. Par cette approche pragmatique et réflexive il souhaite éclairer la manière dont les innovations, depuis le web 2.0 jusqu'aux IA génératives, modifient en profondeur nos façons d'apprendre, de collaborer et de produire du sens.Télécharger la thèse
Publications :
- La boîte à outils de l'intelligence économique. Dunod. 2011
- Organisez vos données personnelles. L'essentiel du Personal Knowledge Management. Eyrolles. 2011
- Le nouveau management de l'information. FYP. 2009
Auteur sur Linkedin : https://www.linkedin.com/in/chdeschamps/
Thèse : "La phase d’analyse dans le cycle de la veille stratégique : conditions d’une mise en œuvre pertinente dans le cadre d’organisations françaises " Lien Thèses.fr
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