Le contexte : Guerre froide et « doctrine de la périphérie »
Après le coup d'État de 1953 et la consolidation du pouvoir du shah Mohammad Reza Pahlavi, Téhéran se place durablement dans le camp occidental. Israël, isolé dans le monde arabe, développe ce que l'historiographie décrit comme une « doctrine de la périphérie » : nouer des relations avec des acteurs non arabes ou périphériques au nationalisme panarabe afin de briser l'encerclement.
L'Iran apporte une profondeur géographique et un accès informationnel vers l'Irak et, plus largement, vers le Golfe. Israël apporte des compétences techniques, une expérience opérationnelle et une culture du renseignement déjà structurée. Entre les deux, il y a une convergence encouragée par l'architecture de la Guerre froide et, souvent, une facilitation indirecte américaine.
Mossad et SAVAK : formation, méthodes, architecture
Le cœur de la coopération se trouve dans la relation entre le Mossad et la SAVAK, créée en 1957 et devenue la colonne vertébrale de la sécurité du régime impérial. Les travaux académiques montrent que cette relation s’articule autour de trois grands axes qui, loin d’être cloisonnés, forment un continuum cohérent.
Le cœur de la coopération se situe dans la relation entre le Mossad et la SAVAK, créée en 1957 et devenue la colonne vertébrale de la sécurité du régime impérial.
Les travaux académiques permettent d'ordonner cette coopération en trois niveaux.
1. Formation et transfert de savoir-faire
Israël fournit de la formation dans les domaines du contre-espionnage, de la surveillance, de la protection d'infrastructures et des techniques de collecte. Il ne s'agit pas seulement de « cours », mais de modèles d'organisation : compartimentation, circuits de remontée d'information, coordination entre renseignement intérieur et extérieur, logique de centralisation et d'analyses opérationnelles rapides.
2. Échange d'informations régionales
La géographie iranienne fait de Téhéran un observatoire privilégié sur l'Irak, le Golfe et certaines dynamiques proches de la frontière soviétique. Israël, de son côté, partage des analyses sur la Syrie, les réseaux palestiniens et les équilibres du Levant. Le résultat est un flux bidirectionnel : l'Iran devient un capteur avancé pour Israël ; Israël devient un amplificateur technique et analytique pour l'Iran.
3. Opérations indirectes et dossier kurde
Un chapitre majeur concerne l'Irak. Dans les années soixante et soixante-dix, l'appui aux Kurdes irakiens, en fonction anti-Bagdad, implique plusieurs acteurs. La coopération entre services facilite des canaux d'information et des appuis logistiques permettant de peser sur le régime irakien sans exposition directe, en restant dans une zone grise de confrontation.
Cette architecture n'est pas ponctuelle : elle dure plus de vingt ans. C'est la preuve d'une relation d'appareils, fondée sur l'utilité et la continuité.
La logique stratégique : contenir l'Irak, surveiller les menaces systémiques
Pour l'Iran du shah, la menace centrale n'est pas Israël, mais l'instabilité régionale, la rivalité avec l'Irak et, dans l'esprit de l'époque, la pression du bloc soviétique. Collaborer avec Israël signifie accéder à des capacités d'analyse, à des méthodes et à des réseaux utiles pour contrer Bagdad.
Pour Israël, l'Iran est une plateforme. Une profondeur stratégique et un point d'écoute qui permet d'observer l'Irak et de mieux lire les dynamiques du Golfe. En termes contemporains, Israël y gagne une conscience situationnelle à longue portée.
L'économie du renseignement : énergie et sécurité imbriquées
La coopération entre services n'est pas séparée du dossier énergétique. La protection des routes, des infrastructures et des dispositifs de transport de pétrole exige un tissu informationnel : prévention du sabotage, surveillance des menaces, suivi des pressions politiques. Le renseignement devient la charnière entre énergie et stratégie, et contribue à sécuriser des circuits vitaux qui ne peuvent pas être exposés à la guerre des symboles.
1979 : rupture politique, continuité des méthodes
La révolution islamique de 1979 brise l'alliance politique. La SAVAK est dissoute et remplacée par de nouveaux appareils liés à la République islamique et aux Gardiens de la Révolution. Mais un paradoxe demeure : les compétences, les méthodes et une partie de la culture de sécurité ne disparaissent pas avec la chute d'un régime. Le sens politique change, l'outil se recompose, mais l'apprentissage demeure.
C'est aussi pour cela que la confrontation actuelle entre l'Iran et Israël se déroule largement « sous le seuil » : guerre de l'ombre, opérations clandestines, sabotage, cyber. Dans une certaine mesure, la sophistication du duel vient aussi de cette histoire d'interactions anciennes.
De la coopération à la rivalité spéculaire
Dans les années quatre-vingt, au cœur de la guerre Iran-Irak, la realpolitik entretient encore, par moments, des canaux indirects et des convergences tactiques. Puis la rivalité se durcit. Israël perçoit l'Iran comme une menace stratégique croissante ; Téhéran utilise la cause palestinienne et le soutien à des acteurs armés régionaux comme leviers d'influence.
Le résultat est un renversement spéculaire : les mêmes instruments qui avaient soutenu l'alliance deviennent les instruments du conflit. Et quand deux anciens partenaires deviennent ennemis, la rivalité est souvent plus profonde, parce que chacun connaît les méthodes de l'autre, en anticipe les réflexes, en mesure les capacités.
Évaluation stratégique
La coopération entre appareils de renseignement iraniens et israéliens n'a pas été un détail : elle a structuré un équilibre régional pendant plus de deux décennies. Sa rupture n'a pas produit une simple hostilité diplomatique, mais un affrontement sophistiqué et permanent, mené à bas bruit.
Dans ce sens, l'histoire des appareils compte davantage que l'histoire des déclarations. Elle montre que, au Moyen-Orient, les alliances peuvent changer de signe, mais les compétences restent. Et quand la politique bascule, l'héritage opérationnel devient une vulnérabilité réciproque, rendant la frontière entre dissuasion et escalade particulièrement mince.
Sources
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis). Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, (EGE).
Il collabore avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan.
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.

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