De la mondialisation à la conflictualité économique
L'ouvrage de Giuseppe Gagliano, Guerre et intelligence économique dans la pensée de Christian Harbulot, publié par VA Éditions en 2026, propose une reconstruction approfondie de la réflexion développée par Christian Harbulot sur la nature conflictuelle des relations économiques internationales. Le livre ne se contente pas de présenter le parcours de l'un des fondateurs de l'intelligence économique française. Il mobilise sa pensée pour aborder une question plus vaste : l'incapacité des classes dirigeantes occidentales à reconnaître que l'économie contemporaine est devenue l'un des principaux domaines d'exercice de la puissance.
Le point de départ est une critique de la représentation libérale selon laquelle l’expansion des échanges et l’interdépendance auraient progressivement neutralisé les rivalités entre les États. Cette conviction a longtemps dominé le discours politique européen, notamment après la fin de la guerre froide. Le marché mondial était présenté comme un espace régi par des règles partagées, dans lequel les entreprises devaient rivaliser sur la base de l'efficacité, de l'innovation et de la qualité de leurs produits.
Le point de départ est une critique de la représentation libérale selon laquelle l’expansion des échanges et l’interdépendance auraient progressivement neutralisé les rivalités entre les États. Cette conviction a longtemps dominé le discours politique européen, notamment après la fin de la guerre froide. Le marché mondial était présenté comme un espace régi par des règles partagées, dans lequel les entreprises devaient rivaliser sur la base de l'efficacité, de l'innovation et de la qualité de leurs produits.
Cultures nationales de la compétition : des modèles divergents
Christian Harbulot a précocement contesté cette interprétation. La mondialisation n'a pas supprimé la conflictualité : elle en a modifié les instruments, les acteurs et les territoires. Les États continuent de poursuivre des intérêts de puissance, mais ils peuvent désormais le faire par l'intermédiaire du crédit, de la technologie, du droit, de l'information, des infrastructures et du contrôle des ressources. La guerre économique ne représente donc pas une déviation occasionnelle par rapport au fonctionnement normal du marché. Elle constitue une dimension permanente de la compétition internationale.
Giuseppe Gagliano reconstruit cette thèse en l'insérant dans l'évolution intellectuelle et institutionnelle de l'intelligence économique française. Il évite ainsi de réduire la pensée de Harbulot à une succession de formules. Les concepts prennent tout leur sens à travers le contexte historique dans lequel ils ont mûri : le déclin relatif de l'industrie française, l'ascension du Japon et des économies asiatiques, la supériorité informationnelle des États-Unis, l'émergence de la Chine et la difficulté européenne à formuler une stratégie autonome.
L'un des thèmes fondamentaux concerne la spécificité des cultures nationales de la compétition. Les économies n'agissent pas toutes de la même manière, car elles ne sont pas organisées selon un modèle universel. Chaque puissance construit une relation particulière entre l'État, les entreprises, les banques, la recherche scientifique et les appareils de renseignement. Derrière la concurrence entre entreprises individuelles se déroule fréquemment une compétition entre des systèmes capables de coordonner ressources publiques et privées.
Leçons japonaises et puissance américaine
Dans la formation de la pensée de Harbulot, le cas japonais a exercé une fonction révélatrice. L'avancée industrielle du Japon a démontré que l'imitation, l'acquisition des connaissances, la planification à long terme et la collaboration entre les institutions pouvaient produire une capacité offensive difficilement compréhensible à travers la seule théorie de la libre concurrence. L'Occident avait tendance à interpréter le succès japonais comme le résultat de l'efficacité des entreprises, en négligeant la coordination stratégique qui le rendait possible.
Le modèle américain revêt une importance comparable. Les États-Unis ont su associer supériorité scientifique, capacité financière, production normative, influence culturelle et appareils de sécurité. La centralité du dollar et l'extension extraterritoriale du droit permettent à Washington d'influencer les choix des entreprises et des gouvernements étrangers. Les sanctions, les restrictions à l'exportation de technologies et l'accès conditionnel au marché américain peuvent produire des effets stratégiques sans nécessiter d'intervention militaire.
Le rapport Martre : naissance d’une doctrine française
Le problème n'est donc pas de déterminer si un État intervient dans l'économie. La véritable question porte sur la qualité, la cohérence et les objectifs de cette intervention. Certaines puissances agissent ouvertement, d'autres par l'intermédiaire de structures moins visibles. L'erreur européenne a souvent consisté à prendre son propre renoncement à la stratégie pour une règle universelle, sans percevoir que ses concurrents continuaient à protéger et à promouvoir leurs intérêts.
Le livre accorde une place importante au rapport Martre de 1994, étape décisive dans la formalisation française de l'intelligence économique. Ce document cherchait à apporter une réponse à la fragmentation des connaissances et à la faible coopération entre les administrations, les entreprises et le monde de la recherche. L'information utile à la compétitivité ne pouvait pas demeurer dispersée entre des institutions incapables de communiquer. Elle devait devenir une ressource collective organisée en fonction des intérêts stratégiques du pays.
Le livre accorde une place importante au rapport Martre de 1994, étape décisive dans la formalisation française de l'intelligence économique. Ce document cherchait à apporter une réponse à la fragmentation des connaissances et à la faible coopération entre les administrations, les entreprises et le monde de la recherche. L'information utile à la compétitivité ne pouvait pas demeurer dispersée entre des institutions incapables de communiquer. Elle devait devenir une ressource collective organisée en fonction des intérêts stratégiques du pays.
La voie française et l’École de guerre économique
L'originalité de cette approche résidait dans la recherche d'une voie française, distincte des modèles américain et japonais. Il ne s'agissait pas de reproduire mécaniquement leurs structures, mais de bâtir un système cohérent avec l'histoire politique et administrative nationale. La création de l'École de guerre économique en 1997 s'inscrit dans cette perspective : former des dirigeants capables de reconnaître la conflictualité, d'analyser les stratégies adverses et de transformer l'information en capacité d'action.
Giuseppe Gagliano souligne que l'intelligence économique ne se confond pas avec l'espionnage industriel. Elle comprend la collecte légale des informations, leur interprétation, la protection du patrimoine immatériel et l'influence exercée sur l'environnement décisionnel. Son objectif n'est pas simplement de savoir, mais de réduire l'incertitude, d'anticiper les menaces et de créer les conditions favorables à la réalisation d'un objectif.
Giuseppe Gagliano souligne que l'intelligence économique ne se confond pas avec l'espionnage industriel. Elle comprend la collecte légale des informations, leur interprétation, la protection du patrimoine immatériel et l'influence exercée sur l'environnement décisionnel. Son objectif n'est pas simplement de savoir, mais de réduire l'incertitude, d'anticiper les menaces et de créer les conditions favorables à la réalisation d'un objectif.
Guerre informationnelle et guerre cognitive
La protection des informations ne constitue qu'une partie du problème. Une organisation peut défendre efficacement ses données tout en restant vulnérable si elle ne comprend pas les transformations de son environnement. La sécurité passive doit être accompagnée d'une capacité offensive, entendue comme la possibilité d'orienter une norme, de contrer une campagne hostile, de défendre une réputation ou de modifier le calcul d'un concurrent.
De là découle l'importance accordée à la guerre de l'information et à la guerre cognitive. La première concerne l'utilisation de l'information pour influencer les comportements et les décisions. La seconde agit à un niveau encore plus profond, car elle cherche à conditionner les catégories au moyen desquelles une société interprète la réalité. Il n'est pas nécessaire de dissimuler un fait lorsqu'il est possible d'en déterminer préalablement la signification.
Une campagne informationnelle peut transformer une entreprise en symbole négatif, isoler un gouvernement ou rendre politiquement impraticable une décision pourtant rationnelle sur le plan économique. Les organisations non gouvernementales, les fondations, les groupes de pression, les centres de recherche et les médias peuvent participer à ces dynamiques sans nécessairement recevoir d'instructions directes d'un État. La complexité découle précisément de la superposition entre initiatives spontanées, intérêts économiques et stratégies de puissance.
Le capital informationnel comme ressource stratégique
Le capital informationnel devient ainsi une ressource défensive et offensive. Sa valeur ne dépend pas de la simple accumulation de données, mais de la possibilité de les intégrer dans une vision stratégique. Sans objectif politique, l'information demeure fragmentaire. Sans une structure capable de l'exploiter, même la connaissance la plus précise perd de son efficacité.
Ce passage permet de comprendre l'une des critiques les plus incisives adressées à l'Occident. Les sociétés occidentales disposent d'universités, d'entreprises technologiques, de services de renseignement et de centres de recherche de très haut niveau, mais elles ne parviennent pas toujours à les intégrer dans une stratégie commune. L'abondance des informations coexiste avec la faiblesse de la décision. Les dépendances sont connues, des rapports sont produits sur les vulnérabilités et les risques sont dénoncés, mais les corrections n'interviennent souvent qu'après la crise.
Le Venezuela : un laboratoire de guerre économique
Le cas du Venezuela, étudié dans le volume comme une application concrète de la guerre économique, permet d'observer la combinaison d'instruments financiers, commerciaux, énergétiques, juridiques et informationnels. Indépendamment de tout jugement porté sur son système politique, le pays représente un laboratoire dans lequel la pression économique est utilisée pour réduire les ressources disponibles, restreindre les marges d'action du gouvernement et influencer les équilibres intérieurs.
Cet exemple montre pourquoi il est insuffisant d'analyser séparément les sanctions, la diplomatie, la communication et les marchés de l'énergie. Ces instruments acquièrent leur efficacité lorsqu'ils sont coordonnés. Une restriction financière peut affaiblir l'industrie pétrolière ; la diminution des recettes peut aggraver la crise sociale ; cette crise alimente un discours international sur l'échec du pays ; ce discours légitime ensuite de nouvelles pressions. La guerre économique se présente donc comme un processus cumulatif dans lequel chaque mesure renforce les autres.
L’Italie : atouts dispersés, vulnérabilités accrues
L'approche de l'auteur se révèle particulièrement pertinente pour l'Italie. Le pays dispose d'entreprises compétitives, de connaissances scientifiques, de capacités manufacturières et d'une position géographique stratégique. Toutefois, la fragmentation des responsabilités et l'insuffisance de la culture de sécurité économique rendent difficile la protection de ces avantages. La défense d'une entreprise n'est souvent envisagée que lorsqu'une acquisition est déjà en cours, tandis qu'une évaluation préventive des filières, des technologies et des dépendances fait défaut.
L’Union européenne : souveraineté et illusions normatives
Le livre conduit également à réfléchir aux ambitions de l'Union européenne. La souveraineté économique européenne ne peut pas être réduite à la production de règlements. Le pouvoir normatif n'est efficace que s'il repose sur une base industrielle, technologique, financière et énergétique suffisante. Un continent dépendant de plateformes numériques, de fournisseurs extérieurs et de la protection militaire d'autres puissances risque de confondre l'autonomie formelle avec la capacité effective d'agir.
Dans l'approche reconstruite par Gagliano, la souveraineté ne signifie pas l'autarcie. Elle suppose de connaître ses dépendances, de les sélectionner et d'empêcher qu'elles puissent devenir des instruments de chantage. Toute économie moderne dépend de ressources et de technologies extérieures. La vulnérabilité apparaît lorsque ces dépendances sont concentrées, irremplaçables ou contrôlées par un acteur potentiellement hostile.
Dans l'approche reconstruite par Gagliano, la souveraineté ne signifie pas l'autarcie. Elle suppose de connaître ses dépendances, de les sélectionner et d'empêcher qu'elles puissent devenir des instruments de chantage. Toute économie moderne dépend de ressources et de technologies extérieures. La vulnérabilité apparaît lorsque ces dépendances sont concentrées, irremplaçables ou contrôlées par un acteur potentiellement hostile.
Dépendances, vulnérabilités et souveraineté choisie
Guerre et intelligence économique dans la pensée de Christian Harbulot est donc bien davantage qu'un exposé consacré à la pensée d'un chercheur. Il s'agit d'une réflexion sur la nécessité de reconstruire une culture de la puissance adaptée aux formes contemporaines du conflit. La valeur du livre réside dans sa capacité à relier l'histoire des idées, l'analyse économique, l'information et la géopolitique, en montrant que ces domaines ne peuvent plus être étudiés séparément.
L'ouvrage fait enfin émerger une conclusion aussi simple que dérangeante : celui qui refuse de reconnaître la guerre économique ne contribue pas à l'éliminer, mais renonce à se défendre. Dans l'ordre international actuel, la neutralité du marché est souvent une représentation produite par les puissances qui possèdent les instruments nécessaires pour l'orienter. Comprendre cette réalité ne signifie pas souhaiter une conflictualité permanente ; cela signifie créer les conditions permettant de ne pas la subir passivement. C'est précisément dans cette capacité à rendre visibles les rapports de force dissimulés derrière le langage des échanges que réside l'intérêt majeur du livre de Giuseppe Gagliano.
A propos de ...
Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d'études stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but d'étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles des relations internationales. Ce réseau met l'accent sur la dimension de l'intelligence et de la géopolitique, en s'inspirant des réflexions de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de Guerre Économique (EGE).
Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ et avec l'Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l'Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
La responsabilité de la publication incombe exclusivement aux auteurs individuels.
Date de parution : 17 septembre 2026
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