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L'empire de l'or égyptien : comment Le Caire militarise les ressources aurifères du Soudan pour bâtir la future place financière de l'or en Afrique. Tribune libre Dr. Yassine El Yattioui


Dr. Yassine El Yattioui
Vendredi 10 Juillet 2026


Au Soudan, les frappes présumées de l’armée égyptienne contre des sites d’orpaillage ne relèvent pas d’une simple logique sécuritaire. Elles s’inscrivent dans une stratégie géoéconomique où la puissance militaire du Caire sert un objectif bien plus vaste : contrôler l’or soudanais pour bâtir une architecture financière nationale et renforcer son influence régionale.



L'empire de l'or égyptien : comment Le Caire militarise les ressources aurifères du Soudan pour bâtir la future place financière de l'or en Afrique. Tribune libre Dr. Yassine El Yattioui

L’or soudanais, nouvelle matrice du conflit

Lorsque, le 22 juin 2026, des avions militaires égyptiens auraient frappé plusieurs sites d'orpaillage artisanal dans l'État soudanais de la mer Rouge, notamment dans les secteurs de Jabal al-Aqad et de Jabal al-Aqaba, près de la localité de Jibit, ces opérations ont immédiatement été interprétées à travers le prisme classique de la sécurité frontalière et de la guerre civile soudanaise. Les autorités égyptiennes sont restées silencieuses, tandis que plusieurs acteurs politiques soudanais ont dénoncé une violation flagrante de la souveraineté nationale.

Pourtant, réduire ces frappes à de simples incidents transfrontaliers revient à passer à côté d'une réalité bien plus structurante. Elles s'inscrivent dans une stratégie géoéconomique beaucoup plus vaste où puissance militaire, architecture financière et diplomatie régionale convergent autour d'un objectif unique : faire de l'or soudanais l'un des principaux fondements de la puissance économique égyptienne.

L’or, monnaie centrale d’un État effondré

Depuis plusieurs années, le conflit soudanais ne se résume plus à une lutte pour le pouvoir politique. Il s'est progressivement transformé en une guerre pour le contrôle des ressources stratégiques, au premier rang desquelles figure l'or.

Avec une production officiellement estimée entre 60 et 80 tonnes par an avant le conflit, et probablement supérieure en tenant compte de l'exploitation informelle, le Soudan figure parmi les trois premiers producteurs africains. L'or représente désormais plus de 70 % des recettes d'exportation du pays et constitue la principale source de financement des différents acteurs armés. Celui-ci est devenu la véritable monnaie du conflit, remplaçant progressivement les recettes fiscales traditionnelles d'un État dont les institutions se sont largement effondrées sous le poids de la guerre.

Si l'attention internationale s'est principalement concentrée sur l'affrontement entre les Forces armées soudanaises (SAF) et les Forces de soutien rapide (RSF), elle s'est beaucoup moins intéressée au rôle des puissances régionales qui façonnent désormais l'économie politique de cette guerre. L'Égypte occupe aujourd'hui une place centrale dans cette nouvelle configuration.

Le Caire : de garant de stabilité à architecte géoéconomique

Le Caire continue officiellement de se présenter comme le principal garant de la stabilité du Soudan et comme un partenaire essentiel de la sécurité régionale. Pourtant, l'articulation de plus en plus évidente entre son positionnement militaire, sa politique monétaire et sa stratégie d'investissement suggère que la préservation de la souveraineté soudanaise n'est plus son objectif prioritaire.

La sécurisation d'un accès privilégié aux ressources minières du Soudan apparaît désormais comme un pilier essentiel de sa stratégie régionale. Derrière le discours sécuritaire se dessine une logique beaucoup plus économique : contrôler les flux d'or en provenance des États soudanais du Nord, du Nil et de la mer Rouge afin d'alimenter une nouvelle architecture financière nationale.

Des frappes qui restructurent l’économie minière

Les frappes présumées contre plusieurs sites miniers de l'État de la mer Rouge illustrent parfaitement cette évolution. Selon plusieurs témoignages soudanais et diverses sources régionales, des appareils militaires égyptiens auraient bombardé des zones d'exploitation artisanale avant qu'une importante opération terrestre impliquant plusieurs dizaines de véhicules militaires ne soit menée sous couverture aérienne. Ces sites sont loin d'être anecdotiques : ils appartiennent à l'un des principaux bassins aurifères de l'est du Soudan, où plusieurs dizaines de milliers d'orpailleurs artisanaux extraient quotidiennement un métal dont la valeur se chiffre en centaines de millions de dollars chaque année.

Indépendamment des débats qui subsistent sur certains détails opérationnels, l'essentiel réside ailleurs. Ce qui importe est la logique stratégique qui se dessine derrière la répétition de ces opérations. Celles-ci traduisent une volonté croissante de l'Égypte de projeter sa puissance militaire au-delà de ses frontières afin d'influencer directement la géographie de l'exploitation aurifère soudanaise.

Sécurisation militaire, restructuration économique

Une telle stratégie dépasse largement les explications officielles fondées sur la lutte contre la contrebande. Les orpailleurs artisanaux ne représentent pas une menace militaire susceptible de justifier des frappes aériennes. Leur véritable particularité réside dans leur intégration à des circuits économiques informels échappant au contrôle étatique.

Leur élimination produit donc moins un effet sécuritaire qu'un effet économique : elle facilite la reprise du contrôle de l'exploitation minière par des structures davantage compatibles avec les intérêts stratégiques du Caire. En d'autres termes, la sécurisation militaire devient un instrument de restructuration économique.

L’Égypte bâtit une architecture aurifère continentale

Cette dimension militaire intervient précisément au moment où l'Égypte met en place une profonde transformation de son secteur aurifère.

Au cours des deux dernières années, Le Caire a discrètement posé les fondations institutionnelles destinées à faire du pays la principale plateforme africaine de raffinage, de certification et de commercialisation de l'or. Le protocole d'accord signé entre la Banque centrale d'Égypte et Afreximbank pour créer une Banque africaine de l'or, la construction d'une raffinerie nationale estimée entre 50 et 100 millions de dollars ainsi que la nouvelle législation encadrant la certification des raffineries constituent les piliers d'une véritable politique industrielle.

L'objectif est clair : transformer l'Égypte en centre névralgique du marché aurifère africain et capter une valeur ajoutée aujourd'hui largement créée hors du continent.

Contrôler la chaîne de valeur, du minerai aux réserves stratégiques

Depuis plusieurs décennies, l'or africain suit une trajectoire paradoxale. Bien que le continent produise près d'un quart de l'or mondial, les banques centrales africaines ne détiennent qu'environ 2 % des réserves officielles mondiales. Cette contradiction traduit l'incapacité historique de nombreux États africains à maîtriser l'ensemble de la chaîne de valeur.

Pour Le Caire, ce rôle de simple territoire de transit ne suffit plus. Il génère certes des revenus commerciaux, mais laisse les activités les plus lucratives : raffinage, certification, constitution de réserves stratégiques, opérations financières et fixation des prix. La création d'une Banque africaine de l'or vise précisément à inverser cette hiérarchie. L'objectif n'est plus seulement de faire circuler l'or africain mais d'en contrôler l'ensemble de la chaîne de valeur, depuis son extraction jusqu'à son intégration dans les réserves stratégiques nationales.

Sous cet angle, la dimension militaire prend une signification totalement nouvelle. Une raffinerie ne peut fonctionner durablement sans sécuriser ses approvisionnements. Une banque spécialisée dans les métaux précieux ne peut prospérer sans disposer de flux physiques suffisamment importants.

La stratégie financière égyptienne repose donc nécessairement sur un contrôle croissant des zones productrices situées au Soudan. L'économie politique de la guerre devient alors indissociable des ambitions industrielles du Caire.


Une cohérence stratégique : monnaie, armée, diplomatie

Cette cohérence entre politique étrangère, politique monétaire et posture militaire apparaît désormais particulièrement visible. Les réserves officielles d'or de la Banque centrale d'Égypte ont enregistré une progression spectaculaire en 2025, dépassant les 200 tonnes selon plusieurs estimations. L'or acquis renforce les réserves nationales, améliore la crédibilité financière du pays et consolide la capacité de la banque centrale à soutenir sa monnaie dans un contexte de fortes tensions économiques. Les nouvelles raffineries stimulent l'activité industrielle.

La future Banque africaine de l'or accroît l'influence financière du pays. Les investissements réalisés dans les régions minières soudanaises garantissent les approvisionnements futurs. Enfin, les opérations militaires contribuent à réduire les circuits informels qui échappent au contrôle de l'État égyptien. Ces différents éléments ne doivent pas être analysés séparément ; ils constituent les différentes composantes d'un même projet géoéconomique.

Cette évolution modifie profondément la place de l'Égypte dans la guerre soudanaise. Jusqu'à présent, le soutien apporté au général Abdel Fattah al-Burhan était principalement interprété au regard des enjeux sécuritaires liés au Nil ou de la stabilité régionale. Si ces considérations demeurent importantes, elles ne suffisent plus à expliquer l'investissement croissant du Caire au Soudan. La dimension économique est désormais devenue tout aussi déterminante. La stabilité défendue par l'Égypte apparaît moins comme un objectif politique que comme la condition indispensable à la sécurisation d'un espace extractif situé à quelques centaines de kilomètres seulement de la frontière égyptienne.

Un Soudan fragmenté, un risque pour les investissements égyptiens

Les Forces armées soudanaises constituent aujourd'hui non seulement un partenaire politique privilégié, mais également l'instrument permettant de préserver un accès durable aux ressources minières soudanaises. Un Soudan fragmenté entre plusieurs groupes armés rendrait toute stratégie d'investissement extrêmement incertaine. À l'inverse, un pouvoir militaire dépendant du soutien diplomatique, logistique et sécuritaire de l'Égypte offre des garanties beaucoup plus favorables aux intérêts économiques du Caire. La stabilité recherchée devient alors moins un objectif humanitaire qu'une condition indispensable à la sécurisation des investissements.

Les conséquences humaines sont dramatiques. Les populations civiles, les communautés minières et les milliers d'orpailleurs artisanaux se retrouvent prises au piège d'une confrontation dont l'objectif n'est plus seulement le contrôle du territoire mais la captation des chaînes de valeur. Les régions aurifères de Jibit, du désert de la mer Rouge ou encore des États du Nil et du Nord deviennent progressivement des espaces où la violence est directement mise au service de la rentabilité économique. La puissance militaire cesse ainsi d'être exclusivement un outil de défense nationale pour devenir un instrument de sécurisation des intérêts économiques extérieurs.

Un impérialisme des ressources en construction

La stratégie égyptienne soulève dès lors plusieurs interrogations fondamentales. Un État peut-il se présenter comme garant de la stabilité régionale tout en tirant simultanément profit de l'économie d'une guerre voisine ? Peut-on dissocier les investissements miniers réalisés au Soudan du soutien militaire apporté à l'un des principaux belligérants ? Enfin, un projet présenté comme favorable au développement économique africain peut-il réellement être considéré comme tel lorsque sa réussite dépend directement de ressources extraites dans un contexte de guerre, de déplacements massifs de populations et d'effondrement institutionnel ?

Ces interrogations prennent une dimension encore plus préoccupante lorsqu'on envisage l'avenir du Soudan. Chaque kilogramme d'or extrait aujourd'hui sans bénéficier aux institutions soudanaises représente autant de ressources qui manqueront demain à la reconstruction du pays. Chaque filière contrôlée depuis l'extérieur affaiblit un peu plus la capacité future de l'État soudanais à financer son propre développement.

L’or, nouvelle frontière de la puissance africaine

Au-delà du cas soudanais, cette évolution illustre une transformation beaucoup plus large des rapports de puissance sur le continent africain. L'or rejoint désormais le cobalt, le lithium ou les terres rares parmi les ressources dont le contrôle conditionne la souveraineté économique des États et leur influence géopolitique. Ce qui distingue la situation actuelle est l'imbrication croissante entre ces ambitions économiques et des interventions militaires présumées sur le territoire d'un État voisin.

Si les frappes répétées contre les sites miniers soudanais se confirment, elles ne relèvent plus d'une simple opération de sécurité frontalière. Elles témoignent de la militarisation d'une politique industrielle où la force armée sécurise l'accès à la ressource, où cette ressource alimente ensuite une architecture financière nationale, laquelle renforce enfin la puissance géopolitique de l'État.

La souveraineté soudanaise, variable d’ajustement d’une ambition régionale

Le véritable drame soudanais ne réside donc plus uniquement dans la prolongation de la guerre civile. Il tient également à l'internationalisation progressive de ses richesses minières, désormais considérées par certaines puissances régionales non plus comme un patrimoine appartenant au peuple soudanais, mais comme la matière première indispensable à leurs propres ambitions économiques.

Pour l'Égypte, la route vers le statut de principale place financière de l'or en Afrique semble désormais passer par les montagnes aurifères de l'est du Soudan. Mais si cette ascension repose sur la projection de la force militaire, la violation de la souveraineté d'un État voisin et l'exploitation d'un conflit dévastateur, elle risque surtout de constituer l'une des manifestations les plus abouties d'un impérialisme des ressources où la puissance économique se construit sur la fragilisation durable d'un État voisin.

A propos de l'auteur

Dr. Yassine El Yattioui
Docteur en Science Politique et Relations Internationales à l'Université de Salamanque (Espagne)
Enseignant-chercheur à l'Université Lumière Lyon II (France)
Chercheur associé à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla - BUAP (Mexique)


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